CHAPITRE IX
LUTTE DE VOLTAIRE CONTRE l'ÉGLISE CATHOLIQUE
Il ne faudrait pas s'imaginer que Voltaire, « le Suisse Voltaire », comme il aimait à s'intituler, ait été absorbé par les affaires de Genève. Ce n'était pour lui qu'un passetemps. Il avait toujours les yeux fixés sur Paris; il rêvait toujours d'y revenir, et, en attendant, il y était toujours invisible et présent. Il y remplissait tout de ses oeuvres et de son influence; il y combattait sans relâche pour ses idées et pour ses amis; il y prenait la part la plus active à la campagne du parti philosophique contre la vieille société et surtout contre l'Eglise.
L'Encyclopédie, cette entreprise colossale, qui réunissait toutes les forces des novateurs, avait recueilli de nombreuses sympathies qui se traduisaient par de nombreuses souscriptions. Elle était sûre du succès, à condition qu'Erik pût paraître. Mais c'est là précisément qu^était la difficulté. Diderot et d'Alembert, qui animaient de leur souffle cette lourde masse, se heurtaient à chaque instant à de fâcheux obstacles. C'était une censure pointilleuse qui ne laissait passer aucune hardiesse, qui forçait de toi;t émousser, de tout énerver, quelquefois même de tout défigurer. Comme l'écrivait Voltaire, il est « bien cruel d'imprimer le contraire de ce qu'on pense», et pourtant les auteurs d'articles en étaient souvent réduits à cette déplorable nécessité. Ils tie
l52 VIE DE VOLTAIRE
s'y résignaient qu'à leur corps défendant, et ils cherchaient mille stratagèmes pour dérober ce qu'ils écrivaient aux impitoyables ciseaux de la censure. C'étaient alors des tours de force, des prodiges d'adresse pour laisser entendre une chose sans la dire, pour amener le lecteur à une conclusion voulue sans conclure soi-même. Il fallait pousser à fond l'art des réticences, des demi-mots, des sous-entendus. Si quelqu'un était passé maître dans cette tactique délicate, c'était à coup sûr Voltaire, vrai disciple de Bayle à cet égard. Aussi fut-il un des ouvriers les plus actifs et les plus habiles de cette grande tour de Babel. Il le faisait d'ailleurs avec une modestie parfaite. « Simple garçon encyclopédiste, » disaitil, il soumettait ses articles aux deux directeurs et les priait de tailler, de/ogner, d'arranger à leur fantaisie.
On n'avait garde de dédaigner un pareil collaborateur et d'Àlembert est en correspondance perpétuelle avec lui. Dans les lettres que Voltaire lui écrit, reparaît presque chaque fois, comme un .mot d'ordre, cette phrase célèbre : « Ecrasons Finfâme. » Ce refrain, c'est le « delenda Carthago » de Voltaire. II a pris l'habitude de le répéter en abrégé à la fin de ses lettres : « Ecr. linf. » Les initiés savaient ce que cela voulait dire. Mais les employés de la poste, qui alors avaient coutume de violer le secret des lettres par ordre supérieur, prenaient ces hiéroglyphes pour un nom propre et disaient naïvement : ^ Ce monsieur Ecr. linf. n'écrit pas mal. » Pour la postérité, ces mots ne sont pas une énigme. Cette formule paraît être née dans les soupers de Potsdam. On la rencontre pour la première fois dans une lettre de Frédéric II au marquis d'Argens. Quoi qu'il en soit, l'infâme, dans la pensée de Voltaire, c'est la superstition d'abord, puis la religion catholique, enfin la religion chrétienne tout entière. La combattre par tous les moyens possibles, c'est ce qu'il appelle travailler « à la vigne de vé-
LES PHILOSOPHES l53
rité » . Voltaire sans doute n'est pas athée ; il ne veut pas dépasser le déisme. Sans doute aussi, il ne s'adresse pas au peuple proprement dit ; il veut éclairer seulement la classe bourgeoise ; quant aux manoeuvres et aux paysans, il prétend leur laisser la messe comme le seul plaisir qui puisse ri valiiser avec le cabaret; il entend que la croyance en un Dieu rémunérateur et vengeur leur reste comme un frein nécessaire. Mais, ces réserves faites, Voltaire emploie toutes les ressources de son génie à ébranler la foi dans les livres « réputés saints » et le respect pour l'autorité de TEglise.
De pareils efforts ne pouvaient manquer de susciter une opposition redoutable. En Tannée ijSy, on brûlait solennellement le poème de Voltaire sur la Loi naturelle. Puis ce fut à ï Encyclopédie même que le Parlement et le clergé s'attaquèrent. Un évéque se Jeta aux genoux du roi en le suppliant de sauver la religion menacée. Un procureurgénéral lançait contre l'œuvre commune des philosophes un terrible réquisitoire où on les accusait d' a insprrer Pindé- « pendance et de nourrir la corruption des mœurs ». VEncyclopédie lut suspendue; les volumes déjà publiés furent soumis à des censeurs, dont Tun se vantait de pouvoir découvrir des hérésies dans le Pater noster, s*il voulait bien chercher. Les libraires, le public, les philosophes surtout, redoutaient que l'ouvrage ne fût tout simplement supprimé. Ce ne fut pas le seul symptôme menaçant. Un homme de lettres peu estimé comme écrivain et encore moins comme homme, Palissot, s'inspirait d'Aristophane et jetait tout vivants sur la scène les principaux champions du parti philosophique. Voltaire, qu'il n'était pas prudent d'attaquer, y était épargné. Mais, dans la pièce intitulée : Les philosophes^ figurait Diderot sous le nom de Dortidius ; il y prêchait le vol entre autres belles choses et son valet, appliquant les principes de son maître, s'écriait en le volant : « Je deviens
LEFRANC DE POMPIGNAN l55
philosophe. » Rousseau y paraissait sous le nom de Crispin et faisait son entrée à quatre pattes» La comédie, du reste peu coihîque, se terminait par ces deux vers :
Enfin tout philosophe est banni de céans
Et nous ne vivrons plus qu avec d'honnêtes gens.
Ce déchaînement, que favorisait la cour, se produisait sous toutes les formes. Le Journal de Trévoux ^ organe des Jésuites, venait au secours du poète satirique et, plus téméraire que lui, prenait à partie Voltaire. Enfin, c'était en pleine Académie que retentissait tout à coup une philippique contre les philosophes déjà fort inquiets. L'auteur de ce discours, qui allait faire grand bruit, était Lefranc de Pompignan. C'était un poète lyrique que la ville de Montauban était fière de compter au nombf e de ses enfants. Ce fils de la Gascogne ne démentait pas la réputation légendaire de son pays natal ; homme de qualité, il s'excusait de s'être abaissé jusqu'à se faire homme de lettres ; auteur d'une tragédie intitulée D/don, il avait été enivré du demi-succès qu'elle avait eu et il avait écrit la lettre la plus impertinente aux comédiens qui hésitaient à recevoir une seconde pièce du même auteur. Tout bouffi d'orgueil, il songeait à devenir précepteur des enfants de France, et le malheur était qu'il étalait ses prétentions et sa vanité avec une arrogance bouffonne! Un autre malheur pour Pompignan, c'est que, pour arriver au but visé par son ambition, il fit un brusque changement de front. Il avait commencé par prendre rang parmi les novateurs ; il avait traduit Ja prière universelle de Pope, qui est une profession de déisme. Mais tout à coup il se ravisa. Le poète libre-penseur devint poète sacré. Il rivalisa de piété avec son frère qui était évêque, et, le jour où il fut admis à l'Académie, il crut l'occasion bonne pour tonner contre l'incrédulité. Il attaquait ses amis de la veille avec le zèle qu'ont
l56 . VIE DE VOLTAIRE
les transfuges en cas pareil ; c'était un véritable sermon qu'il prononçait comme discours de réception, et celui qui le recevait put comparer le nouvel académicien à Moïse et son frère à Aaron. Le discours plut beaucoup en haut lieu. Louis X.V, qui trouvait moyen de concilier la débauche et la dévotion, daigna le lire, ce qui était déjà beaucoup, puis déclara qu'il trouvait Touvrage excellent. Pompignan se voyait au faîte des honneurs. Mais il comptait sans ceux qu'il avait maltraités. L'Académie était pleine de ces philosophes auxquels le nouvel élu venait de faire la leçon, et peut-être n'était-il pas très habile ni très poli de leur lancer, en guise de compliment de bienvenue, une espèce d anathème. Puis Pompignan, dans son ardeur de néophyte, avait cru devoir faire aussi au patriarche de Ferney quelques allusions aussi peu aimables que transparentes. Voltaire, à ce moment, se trouva par hasard passer pour mort. Ennuyé par un vieux baron, qui lui écrivait chaque jour une lettre pour le convertir, il avait fini par lui faire répondre qu'il n'était plus de ce monde. La nouvelle vint un instant alarmer ses amis de Paris : mais il prouva bientôt non seulement qu'il n'avait pas rendu l'âme, mais qu'il avait conservé toute la vigueur de sa jeunesse. C'est lui qui se fit le vengeur du parti philosophique outragé et provoqué, et le pauvre Pompignan apprit trop tard à ses dépens combien le silence peut être parfois une vertu précieuse. Au moment, où Lefranc de Pompignan s'applaudissait de son éloquence, il parut dans Paris une petite brochure qui le fit bondir comme une multitude de coups de fouet. Elle portait ce titre bizarre et destiné à allécher la curiosité publique : les Quand, notes utiles sur un discours prononcé devant V Académie française. Pour comprendre le titre, il suffît d'ouvrir l'opuscule; voici ce qu'on y lit :
ce Quand on a l'honneur d'être reçu dans une compagnie
LEFRANC DE POMPIGNAN l57
respectable d'hommes de lettres, il ne faut pas que la harangue de réception soit une satire contre les gens de lettres; c'est insulter la compagnie et le public...
« Quand on ne iFait pas honneur à son siècle par ses ouvrages, c'est une étrange témérité de décrier son siècle.
« Quand on est à peine homme de lettres et nullement philosophe, il ne sied pas de dire que notre nation n'a qu'une fausse littérature et une vaine philosophie.
« Quand on prononce devant une Académie un de ces discours dont on parle un jour'ou deux et que même quelquefois on porte au pied du trône, c'est être coupable envers ses concitoyens d'oser dire dans ce discours que la philosophie de nos jours sape les fondements du trône et de l'autel. C'est jouer le rôle de délateur...
« Quand on est admis dans un corps respectable, il faut, dans sa harangue, cacher sous les voiles de la modes.tie l'insolent orgueil qui est le partage des têtes chaudes et des esprits médiocres. »
A la verve endiablée de la satire, il n'y avait pas à se méprendre sur l'auteur. Mais Voltaire n'était pas homme à s'arrêter en si beau chemin. Le premier pamphlet avait fait rire : il en fit courir coup sur coup sept ou huit taillés sur le même patron. C'étaient les oui, les non, les pour, les qui, les quoi. Pompignan était étourdi, ahuri de cette avalanche de railleries. Pour comble de misère, tout le monde voulait ajouter son trait. L'abbé Morellet, ami de l'Encyclopédie, quoique abbé, jetait à la face du poète de Montauban les Si et les Pourquoi et recevait de Voltaire le surnom d'abbé « Mords-les ». Puis Voltaire revenait à la charge. C'étaient les Car, les Ah! Ah/ qui éclataient sur la tête du pauvre hère. Pompignan, exaspéré, hors de lui, ne savait plus ce qu'il disait, ce qu'il faisait. Il menaçait de faire expulser Voltaire de l'Académie, ce qui faisait dire que, Voltaire man-
l58 VIE DE VOLTAIRE
quant, il ne resterait plus des quarante que le zéro. Puis il pliait, il s'humiliait; il déclarait qu'il ne voulait que la pait, qu^il ne songeait à attaquer personne. La déclaration était un peu tardive et Fauteur des Poèmes sacrés n'était pas au bout de ses peines. Il est présenté au roi. Vite paraît la relation burlesque de son voyage à la cour. Les vers sont bons à Voltaire comme la prose et, sans laisser à sa victime le temps de respirer, il lui décoche sa satire sur la vanité :
Qu'as-tu, petit bourgeois d'une petite ville; Quel accident étrange, en allumant ta bile, A sur ton large front répandu la rougeur ?
D'oti vient que tes gros yeux pétillent de fureur ? Réponds donc. — L'univers doit venger mes injures. L'univers me contemple, et les races futures Contre mes ennemis déposeront pour moi.
— L'univers, mon ami, ne pense pas à toi, L'avenir encor moins; conduis bien ton ménage. Divertis-toi, bois, dors, sois tranquille, sois sage.
Piron seul eut raison quand, dans un goût nouveau, Il fit ce vers heureux digne de son tombeau : « Ci-gît. qui ne fut rien. » Quoique l'orgueil en dise, Humains, faibles humains, voilà notre devise. Combien de rois, grands dieux, jadis si révérés, .Dans réternel oubli sont en foule enterrés!
La terre a vu passer leur empire et leur trône. On ne sait en quel lieu florissait Babylone. Le tombeau d'Alexandre, aujourd'hui renversé. Avec sa ville entière a péri dispersé; César n'a point d'asile où son ombre repose; Et l'ami Pompignan pense être quelque chose !
Les railleries n'étaient pas là plus mordantes qu'aupara-
LEFRANC DE POMPIGNAN 1 Sg
vant : mais elles étaient, pour ainsi dire, coulées en bronze; grâce au moule même du vers, elles s^enfonçaient plus profondément dans les mémoires, et cela est si vrai que le dauphin, quoique dévot et partisan de Pompignan, ne pouvait s'empêcher de répéter ce vers écrasant :
Et Tami Pompignan pense être quelque chose !
Est-ce là tout? Le croire, ce ne serait pas connaître Voltaire. Il ne quitte sa proie qu'après Tavoir mise en lambeaux. Pompignan, abattu sous le ridicule, quitte Paris et retourne dans sa province. Aussitôt Voltaire décrit la réception qui a dû lui être faite à Montauban. Il suppose que les parents du poète, inquiets de ses extravagances, lui délèguent un avocat pour s'assurer de son état mental :
« L'avocat lui conseilla de manger de bons potages, de se baigner et de se coucher de bonne heure... Le malade écuma à ce propos, et, grinçant les dents, il dit :
Le cruel Âmalec tombe ^ Sous le fer de Josué; L'orgueilleux Jabin succombe Sous le fer d'Abinoé; Issacar a pris les armes; Zabulon court aux alarmes.
L'avocat versa des larmes en voyant l'état lamentable du patient ; il retourna à Montauban faire son rapport juridique, et la famille étant certaine que le malade était « mentis non compos * » fit interdire le sieur Le Franc de Pompignan jusqu'à ce qu'un bon régime pût rétablir la santé d'icelui ».