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Fou

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Voltaire lâche-t-il après cela sa victime? Pas encore. Il lui assène le coup de grâce. C'est dans ce chef-d'œuvre de verve enragée qui s'appelle le Pauvre Diable, Là, Voltaire règle, pour ainsi dire, ses comptes avec tous ses ennemis. Il met en scène un malheureux qui court le monde en quête d'une position sociale. Après avoir erré de bas-fonds en bas-fonds, toujours pauvre et toujours méprisé, il arrive chez Pompignan, natif comme lui de Montauban. Il implore le secours du grand homme de la Gascogne :

De ce bourbier vos pas seront tirés, Dit Pompîgnan; votre dur cas me touche.

Tenez! prenez mes cantiques sacrés; Sacrés ils sont, car personne n'y touche.

Avec le temps, un jour vous les vendrez.

Après des vers si bien frappés qu'ils sont devenus proverbes, le pauvre diable, ce n'est plus le héros du poème, c'est Pompignan. Jamais il ne se releva. Jamais peut-être on n'a vu aplatissement plus complet, et pourtant c'est ce martyr de rironie qui a composé, sinon l'ode, du moins la strophe la plus lyrique du siècle. On a retenu les vers harmonieux où il compare les ennemis de Jean -Baptiste Rousseau aux insulteurs du soleil. C'était faire à Rousseau plus d'honneur qu'il n'en méritait; mais la poésie admet l'exagération :

Le Nil a vu sur ses rivages Les noirs habitants des déserts Insulter par leurs cris sauvages L'astre éclatant de Puni vers.

Cris impuissants ! Fureurs bizarres !

Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le dieu, poursuivant sa carrière.

LE JÉSUITE BERTHIER lÔl

Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Ces vers sont d'un poète. Par malheur, un excès de zèle et de fatuité poussa Pauteur applaudi de quelques vers heureux vers un rôle pour lequel il n'était pas fait, et, malgré un talent réel, il périt vaincu dans la lutte inégale qu'il avait provoquée. La suspension dont l'Encyclopédie avait été frappée fut levée. Elle put arriver jusqu'à son dernier volume. A peu près vers le même temps, Voltaire procédait à une exécution du même genre. Un Révérend Père jésuite, nommé Berthier, avait eu la témérité de l'attaquer dans le Journal de Trévoux. Aussitôt paraît une petite brochure intitulée : Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier. C'est un récit qui débute d'une façon dramatique. Deux jésuites se rendent en voiture de Paris à Versailles. Sur la route, ils se sentent saisis de bâillements convulsifs et d'un froid glacial ; en arrivant à Versailles, ils tombent inanimés. Des médecins accourent et sont naturellement en désaccord sur la cause du mal. Les deux patients avaient,' suivant Tun, la vésicule du fiel trop pleine; suivant un autre, la cervelle trop vide. Les symptômes annoncent toutefois un empoisonnement par un narcotique. On fouille la voiture, et, plus de doute possible : on y découvre deux douzaines d'exemplaires du Journal de Trévoux. C'est de là que sont montées les vapeurs vénéneuses. On essaie de faire avaler aux deux malades, en guise de purgatif, une page de l'Encyclopédie. Mais le remède arrive trop tard. Il ne leur reste plus qu'à recourir aux secours de TEglise et à se confesser. On avise deux prêtres. L'un se récuse. Sauver l'âme d'un jésuite, cela lui semble une affaire trop scabreuse. L'autre, plus hardi, veut bien tenter l'entreprise. « Aimez-vous Dieu et votre prochain ? » demande-t-il à

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son pénitent. — t Je distingue, » répond-il. — t Avez- vous lu de mauvais livres ? — Je distingue, » réplique-t-il encore. Il avoue pourtant qu'il rédige le Journal de Trévoux. Le confesseur s'écrie que c'est un péché bien grave et que, le journal ayant cinquante lecteurs environ, cinquante âmes se trouvent r^ulièrement induites en tentation de dire des injures à ceux qui le publient. Il exige de son pénitent qu'il renonce à toute parc dans une œuvre inspirée par le démon» — tt Je distingue, » répète le malade ; mais le confesseur, irrité, déclare qu'il abandonne au diable cette âme incorrigible ; il refuse d'accorder l'absolution. A ce moment intervient Tun des deux jésuites, qui a repris ses sens et combattu victorieusement l'effet du poison. Il pousse un cri de colère et de terreur. Qui vient-il de reconnaître dans le confesseur ? Un janséniste, c'est-à-dire un implacable adversaire de la compagnie de Jésus. — <( Rendez-moi ma co];ifession, » s'écrie le moribond; et c'est alors, entre le confesseur et le confessé, une scène d'injures et presque de pugilat. Le jésuite y épuise ce qui lui reste de forces et il expire dans un accès de fureur.

Ainsi périt frère Berthier. Quelques jours après, il apparaît à un autre jésuite, frère Garasse. Il est reconnu aussitôt aux bâillements prolongés qui s'emparent de celui auquel il se montre. Il vient lui apporter des nouvelles de l'autre monde et il invoque le secours de ses prières : car il a été condamné à faire 33,333 ans, 3 mois, 3 jours et 3 heures de purgatoire, et sa peine ne peut être abrégée que s'il vient^ par hasard, à exister un jésuite humble, pacifique, capable de faire le bien sans intérêt, de vivre sans intrigues et d'écrire des livres sans faire bâiller.

Est- il besoin de le dire? Frère Berlhier, dont Voltaire prononçait si gaillardement l'oraison funèbre, n'avait point passé de vie à trépas. Mais, si vivant qu'il pût être, il était

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par là tué dans Topinion publique; il subissait, bon gré mal gré, Tarrêt qui le déclarait mort.

Dans ces luttes impitoyables, où Voltaire dépense à pleines mains la verve et Tesprit, il ne rencontre guère d'adversaires sérieux. Ceux qu'il a le plus souvent à combattre ont le malheur d'être jésuites et de s'appeler Nonotte et Patouillet. Il a peu de chose à faire pour achever de ridiculiser des hommes que leur nom et leur style prédestinent au ridicule. Un seul apologiste de la religion catholique peut alors, sans trop d'inégalité, jouter avec lui et l'exception est assez rare pour que l'on nomme cet heureux lutteur. C'est l'abbé Guénée. Celui-ci essaie de combattre Voltaire avec ses propres armes, avec la raillerie. Dans un ouvrage qui a pour titre : Lettres de quelques Juifs^ il persifle agréablement le persifleur universel; il s'amuse des bévues échappées çà et là à cette plume si légère et si rapide. Voltaire ne se tient pas pour battu ; il riposte par un opuscule qui a pour titre : Un chrétien contre six Juifs, Mais il reconnaît que son adversaire est tt malin comme un singe » et il prend la peine de lui répondre plus sérieusement qu'aux autres.

Du reste, toutes les tentatives faites en faveur de l'Eglise sont vouées alors à un insuccès certain, parce qu'elles vont contre le courant puissant qui emporte toute l'époque. Evêques et théologiens, catholiques et protestants, prosateurs et poètes ont beau multiplier leurs efforts : ils se heurtent à l'indifférence et au mépris public. S'il fallait prouver combien un individu a peu de force, quand il est en lutte avec le mouvement général, le sort du poète Gilbert suffirait à la * démonstration. Il ne manque certes ni de talent ni de haine; il déteste cordialement celui qu'il appelle « M. de Vole-à-terre » ; il sait même trouver des vers énergiques que la mémoire garde sans le vouloir. Mais le malheureux vient se briser contre la masse compacte d'un parti trop fort pour

être ébranlé par des attaques de cette espèce ; après une vie pénible, il s*en va mourir à demi fou dans un hôpital.

Voltaire, au contraire, se sentait soutenu par l'opinion publique. On commençait à dire tout haut que le temps de la raison était venu. On annonçait que le fanatisme et la superstition allaient cesser de vivre et par là on entendait, non pas seulement ces plantes parasites qui se greffent sur la religion, mais la religion elle-même. Aussi Voltaire s'allèget-îl des derniers scrupules qu'il avait gardés : « Plus je vieillis, » écrit-il, « plus je deviens implacable pour l'infâme. »tt, en efifet, il lance ouvrage sijr ouvrage contre l'Eglise. C'est son Dictionnaire portati/qui s'appellera plus tard Dictionnaire philosophique, mais qui sous ces deux titres reste un répertoire de railleries et d'arguments contre l'Ancien et le Nouveau Testament. Un peu plus tard il écrit Saûl et Goethe, qui, dans la suite, fut loin d'être un modèle d'orthodoxie, disait que, dans sa pieuse enfance, il eût volontiers étranglé Voltaire à cause de ce dialogue satirique. Vient ensuite le Sermon des cinquante. Puis Voltaire apprend qu'un curé nommé Jean Meslier est mort en laissant tout un réquisitoire contre la religion qu'il a professée et enseignée. Il est ravi de trouver un allié dans la place et il se charge d'éditer la prose du curé novateur. Celui-ci a attaqué l'Etat autant que l'Eglise ; il sape le trône avec l'autel. Voltaire, craignant d'attaquer à la fois deux puissances aussi redoutables, élague l'ouvrage toufiFu qu'il a entre les mains et en tire une petite brochure qui court sous le titre de : Extraits des sentiments du curé Jean Meslier. Il revient à la charge de mille façons diverses. Lettres^ discours^ dialogues, notes, pensées, remarques, catéchismes, homélies, s'envolent à chaque instant de Ferney. A la Bible enfin expliquée sert de pendant L'examen important de milord Bolingbroke. C'est une autre fois le Dîner du comte de Boulainvilliers. Il y a cent

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opuscules du même genre, dont le titre seul suffirait à remplir plusieurs pages.

Voltaire, dans son ardeur de démolition, n'épargne aucune des églises chrétiennes. Aux catholiques il reproche la Saint-Barthélémy, les dragonnades, les bûchers, et la seule différence qu'il consent à reconnaître entre les deux sectes qui se firent la guerre pendant le xviii® siècle, c'est que les jésuites lui semblent plutôt renards et les jansénistes plutôt loups. Aux réformés il ne pardonne pas d'avoir, eux aussi, brûlé des hommes au nom du ciel, d'avoir mis Tinfaillibilité des livres saints à la place de celle du pape, d'avoir élevé dogmes contre dogmes et couvert l'Europe de meurtres et de ruines. Il leur en veut encore de n'avoir pas su rire, d'avoir blasphémé contre l'art et la joie, d'avoir voulu transporter dans le monde la vie austère du couvent. Le christianisme sous toutes ses formes est ainsi Tobjet de sa haine. Il s'écria, paraît-il, un jour : a Je m'ennuie d'entendre dire que douze hommes ont pu établir la religion chrétienne; il me prend envie de faire voir qu'un seul suffit pour la détruire. »

Voltaire commence donc par railler le culte des reliques et des saints, la vente des indulgences, les cérémonies de l'Eglise. Il répète en les aiguisant les sarcasmes des premiers réformateurs. Mais il ne s'arrête pas à la limite que ceux-ci n'ont point dépassée. 11 pourra dire à la fin de sa vie :

J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin.

C'est contre les bases du christianisme qu'il tourne bientôt ses forces. Qu'on ne lui parle plus du Paradis terrestre ni de l'enfant puni avant de naître pour une faute qu'il n'a pas commise. Il n'admet ni péché originel ni, par conséquent, rédemption. Quant aux miracles, il les attaque de toutes parts. Tantôt il démontre qu'une dérogation aux lois de la nature ne peut se comprendre ; tantôt il ébranle la force

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des témoignages, rapproche les prodiges dont fourmille rhistoire ancienne des miracles racontés par la Bible, s'amuse à prouver que les prouesses prêtées par Rabelais au géant Gargantua sont aussi croyables et aussi bien attestées.

Il passe de là au dogme de la révélation ; il se demande pourquoi Dieu aurait révélé à quelques élus les moyens de gagner la vie éternelle, tandis qu'il aurait refusé ce privilège à la masse des hommes; il soutient que c'est rabaisser Dieu que de lui prêter une injustice pareille; il se déclare incrédule par piété vraie.

Il ne s'en tient pas au raisonnement pur; il soumet les textes à l'examen et voici ce qu'il y découvre :

La Bible raconte quantité d'horreurs commises au nom de Dieu ; elle contient des prescriptions contraires à la morale ; donc, elle n'est pas d'origine divine.

La famille de David, à commencer par David lui-même, a été fertile en crimes et en infamies. Donc, Dieu n'aurait pu la choisir pour s'y faire homme.

Les Ëvangiles se contredisent sur plusieurs points. Donc, ils n'ont pas été inspirés par le Saint-Esprit, qui n'aurait pu dire un jour une chose et le lendemain le contraire.

On a supposé de faux actes de Pilate, un faux voyage de saint Pierre à Rome, une fausse correspondance de Sénèque et de saint Paul. Qui nous garantit que les Evangiles eux-mêmes ne sont pas apocryphes ou du moins altérés?

On prétend que le christianisme s'est établi avec une rapidité surnaturelle. Voltaire répond qu'il a mis des siècles à conquérir une petite partie de l'humanité, que d'ailleurs il se rattache au pa$sé par des liens nombreux, qu'il a pour père le judaïsme et pour mère la doctrine néo-platonicienne.

Si le christianisme était divin, dit encore Voltaire, les effets auraient dû en être excellents. Or que l'on compte les

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millions d^hommes qui ont péri dans les querelles religieuses ; qu^on songe aux atrocités commises par des chrétiens contre des chrétiens ; puisqu'on ose proclamer comme un précepte divin cette maxime de sang : Pense comme moi ou je t'assassinerai !

De tout cela, Voltaire tire une seule et même conclusion : c'est que le christianisme est une religion qui, comme tant d'autres, a commencé par l'enthousiasme et fini par le calcul; qui, soi-disant émanée de Dieu, est une œuvre purement humaine oti fourberie et crédulité ont une part égale.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter et de juger l'argumentation multiple de Voltaire. Mais il est permis de dire que, depuis lors, il n'y a pas eu d'attaque vraiment neuve contre la religion chrétienne. Voltaire lui-même n'a pas imaginé tout ce qu'il fait valoir. Ce qui le distingue, ce qui lui assure une place à part et au premier rang parmi les adversaires de l'Eglise, c'est d'abord qu'il a fait un vaste ensemble d'arguments jusqu'alors dispersés; c'est ensuite qu'il les a mis à la portée de tout le monde par la façon dont il les a exposés; c'est enfin et surtout qu'il en a doublé la force en les animant de sa verve et de son ironie. Dans un de ses ouvrages, Voltaire fait dire à l'un de ses personnages : « Un bon mot ne prouve rien. — Un bon mot, répond un autre, n'empêche pas d'avoir raison ». C'était aussi l'avis de Tauteur et, on peut le dire, du siècle tout entier. Voltaire sait à qui il s'adresse. II bannit tout appareil scientifique ; il sent qu'en France une grêle d'argunients tournés en épigrammes est encore ce qui a le plus de chances de réussir. De là ce ton moqueur, cette raillerie souvent insaisissable, qui voilent et cachent presque le sérieux de la discussion engagée.

On se doute bien que Voltaire n'est pas plus favorable aux prétentions qu'aux doctrines de l'Eglise. Et, en efiFet, il

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réclame liberté de conscience et liberté de culte pour tous les dissidents, à la seule condition que leurs pratiques ne soient pas contraires à la morale. Mais il ne se borne pas à désirer cette limitatioti dans l'autorité de TEglise dominante ; il souhaite qu'on lui enlève ses richesses, il combat la dîme; il veut qu^on facilite le salut des prêtres en les débarrassant de leurs biens terrestres; il pousse niiême les princes à délivrer le pape du fardeau du pouvoir temporel. Il ne demande pas le divorce de l'Eglise et de l'Etat; il aimerait mieux assujettir à l'autre celui des deux conjoints qui lui semble le plus dangereux pour la sécurité publique. Il ne voit qu'un moyen de réduire à Pimpuissance Tambition et l'intolérance du clergé : c'est, dira-t-il, « de rendre la religion absolument dépendante du souverain et des magistrats ». Il est, sur ce point, en parfait accord avec Rousseau, et l'on peut remarquer que ces idées représentent assez bien l'état des esprits en France aux environs de 1789 : les hommes de la Constituante, en confisquant les biens du clergé et en soumettant ses membres à un serment civique, n'ont été, à vrai dire, que les çxécuteurs testamentaires des deux philosophes.

Ce n'est pas seulement en théorie que Voltaire se montre hostile aux prêtres. Il les avait longtemps ménagés dans sa conduite; mais, dans cette dernière période de sa vie, il commence à rudoyer ceux auxquels il se trouve avoir affaire. Il y eut un curé voisin de Ferney qu'il travailla, de toutes ses forces, à faire aller aux galères. Le curé un peu vif avait, du reste, assommé l'un de ses paroissiens, ce qui est sans doute dépasser les droits du pasteur sur ses brebis. Un peu plus tard, il avait des démêlés avec son évêque : c'était Té vêque de Genève, comme il s'intitulait, ou Févêque d'Annecy, comme il était en réalité. Voltaire avait fait démolir à Ferney une vieille église qui gênait ses plans : il en fit rebâtir

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