LUTTE CONTRE LES ABUS
ce temps, les parents sollicitent et crient bien haut que les condamnés ne sont pas coupables. Voltaire entend parler de l'affaire, s'en charge et fait si bien que le Conseil d'Arras casse l'arrêt et pleure sur le « malheur irréparable d'avoir mis à mort un innocent ». 11 y a, en ce temps-là, bien d'autres erreurs du même genre, qui fournissent aux philosophes rargument le plus puissant contre la peine de mort. Voltaire mène alors de front quatre ou ciniq affaires de cette espèce. C'est un paysan, nommé Martin, qui a été rompu vif sur la roue comme assassin, quand tout à coup le véritable meurtrier est arrêté et fait des aveux complets. C'est le comte de Lally-ToUendal, ancien gouverneur des Indes françaises, décapité pour crime de haute-trahison, et qui sera un jour solennellement réhabilité! Voltaire, informé de ces tristes méprises, s'arme en guerre, lutte sans relâche et a presque toujours la chance d'obtenir satisfaction.
Là nç s'arrête pas la lutte de Voltaire contre les abus. Dans sa jeunesse, il ne s'occupait guère de politique; mais, dans son âge mûr, il avait compris que pour être homme de lettres, on n'en est pas moins citoyen. Non, ce n'était pas un indifférent, l'homme qui écrira en voyant Turgot arriver au pouvoir : « Nous voilà dans Tâge d'or jusqu'au cou, » et qui, plus tard, baisera la main du ministre disgracié en s'écriant : « Permettez que je baise cette main qui a « signé le bonheur du peuple. »
Toutefois, entre ses deux grands contemporains Montesquieu et Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, considéré comme écrivain politique, est quelque peu écrasé. Pour la forme de l'Etat, il ne songe pas à la changer violemment. Né dans un pays qui était monarchique depuis plus de treize siècles, il accepte sans peine la monarchie; il voudrait seulement que le pouvoir du roi fût limité par la nation ; il envie les peuples libres qui n'ont d'autres maîtres que les lois. Dans
igO VIB DE VOLTAIRE
SCS lettres sur TAngleterre, il vante « ce gouvernement sage où le prince, tout puissant pour faire le bien, a les mains liées pour faire le mal ». Il y voit réuni, concilié, « tout ce que la monarchie a d^utile et tout ce qu'une république a de nécessaire ». Voltaire ne s'écarta jamais beaucoup de ses premières sympathies pour la royauté constitutionnelle : pourtant, sous Tinfluence de la Suisse, un léger changement parait s'être opéré en lui. En 1765, paraissait un opuscule intitulé : Idées républicaines par un citoyen ^e Genève. Ce soi-disant citoyen de Genève, ce n'était pas Rousseau, mais bien le patriarche de Ferney, qui voulait dire son mot sur les graves questions soulevées par son rival. Là il compare les sujets d'un despote à un troupeau de bœufs qui travaille pour un maître; et, se demandant à son tour quel est le meilleur gouvernement possible, il conclut : « Le plus tolérable est sans doute le républicain, parce que c'est celui qui rapproche le plus les hommes de l'égalité naturelle. »
Voltaire se contente ainsi d'entrevoir la république comme un idéal lointain qu'il n'ose pas inviter à réaliser. Mais s'agit-il de réformes moins périlleuses, il est d'instinct partisan de toutes les libertés.
Liberté des personnes d'abord! Plus d'esclavage, plus de servage! Il apprend qu'à trois ou quatre lieues de chez lui, il existe encore des serfs et que ces malheureux appartiennent aux chanoines de Saint-Claude. Il travaille à les affranchir, et, s'il n'y peut réussir, il achève du moins dans les esprits la ruine de ce débris du moyen âge. Plus de lettres de cachet! Il en a souffert; il veut en délivrer les autres. Un magistrat lui disait un jour qu'on pendait ceux qui en fabriquaient de fausses et Voltaire, jeune alors, de répliquer vivement : « C'est fort bien fait, en attendant qu'on pende ceux qui en fabriquent de vraies. »