‹ Vie de VoltaireChapitre 59 sur 85 · LUTTE CONTRE LES ABUS IQI · texte numérisé non relu

LUTTE CONTRE LES ABUS IQI

Liberté de parler et d'écrire ensuite ! « La liberté de publier ses pensées est, » dit-il, « le droit naturel du citoyen. Il peut se servir de sa plume comme de sa voix. »

Liberté du commerce enfin 1 II veut qite le blé puisse circuler sans entraves de province en province; il rêve même la suppression des douanes entre les Etats et il insinue que ce serait là un des meilleurs moyens de supprimer ce terrible fléau qu'on appelle la guerre.. Mais ce qui lui a le plus tenu au cœur, c'est la réforme de la justice. Il est revenu vingt fois sur ce sujet : il demande qu'on ne traite plus Taccusé comme un coupable, qu'on lui donne un défenseur, qu'on l'interroge publiquement, qu'on lui épargne la question préalable et toutes les rigueurs qui ne sont pas nécessaires pour s'assurer de sa personne. Il exige ensuite que les juges s'entourent de toutes les précautions possibles avant de rendre leur sentence et qu'ils soient obligés de motiver ieurs arrêts : car il entend bannir tout mystère et rappeler aux magistrats qu'au-dessus d'eux se trouve le grand tribunal de l'opinion publique. En cas de condamnation, arrière ces peines atroces qui étaient trop souvent hors de toute proportion avec la faute commise! Que la prison assainie ne soit plus un séjour mortel pour les détenus ! Que la confiscation ne vienne plus frapper la famille entière, innocente du mal qu'aura pu faire un de ses membres ! Que tous les supplices destinés à aggraver la peine de mort disparaissent pour jamais et que la peine de mort elle-même soit réservée à ces cas très rares oti la société n'a plus d'autre moyen de se protéger que de se défaire d'un scélérat comme d'un chien enragé. Telles sont quelques-unes des réformes que Voltaire réclame avec énergie, avec persistance, et elles répondaient si bien aux mœurs adoucies, que toutes, sans exception, ont passé dans les lois.

Nous ne remarquons plus dans nos codes ces prescrip-

LES CHATlMt^NTS BARBARES

LA NIÈCE DE CORNEILLE .igS

lions qui nous semblent si naturelles : il y aurait pourtant ingratitude à oublier que Voltaire en a été, sinon le seul,4U moins un dœ plus puissants inspirateurs.:

Dans ce combat en faveur des idées nouvelles^ Voltaire paye souvent de sa bourse et de sa personne.

Il voit le pays de Gèx écrasé d'impôts, ruinéy-pillé au nom du roi par les traitants; il attaque hardiment ces gros financiers, qui. regardaient le peuple comme une éponge bonne à pressurer. Une autre fois, pendant une famine, U fait venir à grande frais du blé de Sicile et le distribue fort au-dessous du prîx coûtant. Il est aisé de le prendre ainsi en flagrant délit de générosité. Ce sont des réformés qu'à -force d'instances îl arrache aux galères, des paysans qu'ilrtire de la prison'pour dettes, des familles dont il soustrait les- biens à la rapacité deâ jésuites. Il recueille et marie des jeunes filles pauvres. On avait découvert, à Paris, dans la misère, une petite-nièce de Corneille. Un poète,- Lebruti (celui qu'on allait nommer plus tard Lebrun-Pindare), adresse à Voltaire une requête en vers en faveur de la jeune fllle. Le patriarche de Ferney se charge aussitôt de son sort et accompagne son offre de ce% paroles obligeantes qui doublent le prix d'un bienfait : « Il^on vient assez, » dit-il, « qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile à la petita-fiUe de son général. )» Il la fait instruire sous ses yeux très convenablement et même chrétiennement; il lui donne luimême des leçons d'orthographe et de style; il lui fait jouer les pièces du grand homme dont elle a l'honneur de porter le nom. Puis il songe à lui amasser une dot; il entreprend pour cela un commentaire de Corneille. Il se promet, dès l'abord, de ne dire la vérité que l'encensoir à la main ; mais, avec le goût étroit qui régna dans la critique littéraire pendant tout le xviii« siècle, il lui reproche comme des fautes impardonnables l'emploi de tournures vieillies et de nom-

breuses infractions aux règles. « Je traite Corneille^ § disaitil, « tantôt en dieu,tantôt en cheval de carrosse. » Le malheur est qu^il abonde trop dans ce dernier sens, et son commentaire sur Corneille pourrait être intitulé : Commentaire contre Corneille. Il faisait ainsi un mauvais ouvrage, mais une bonne action ; car bientôt il mariait d'une façon très honorable celle qu'il appelait mademoiselle Rodogune et il se réjouissait de voir naître de petits « Cornillons ».

Chose bizarre et qu'il faut pourtant signaler pour bien connaître ce caractère complexe, au moment même où Voltaire n'épargnait ni son temps, ni ses peines, ni son argent pour rendre service à des malheureux, il refusait obstinément au président de Brosses, propriétaire du château de Tournay, le paiement de quelques moules de bois. Il lésinait à outrance pour quelques centaines de francs et finissait même, pour cette grave question, par se fâcher avec uii ancien ami. Mais ces singulières inconséquences ne peuvent pas contrebalancer Pardeur de tolérance et d'humanité qui ne cessa de l'animer jusqu'à son dernier jour. Il eut pitié des faibles, il défendit les opprimés; il se plut à faire autour de lui des heureux, il put se vanter de n'avoir plus laissé de pauvres à Ferney, et, quand ce petit village, devenu, grâce à lui, presque une petite ville sous la Révolution, demanda de prendre le nom de Ferney-Voltaire, il ne faisait qu'acquitter une dette de reconnaissance. Voltaire a bien souvent, en prose et en vers, prêché ce qu'il appelait, non pas la « charité » mais la « bienfaisance ». Il n'aimait pas, en effet, le mot de charité, qui lui semblait comporter quelque chose d'humiliant ; il préférait celui de bienfaisance qu'avait créé l'abbé de Saint-Pierre. Il mettait à la fin de ses.lettres, comme le bon abbé : <c Paradis aux bienfesants. » Il écrivait :

C'est n'être bon à rien que n'être bon qu'à soi.

BIENFAISANCE DE VOLTAIRE igS

Il disait encore :

C'est peu d'être équitable ; il faut rendre service.

Il a même écrit ces paroles remarquables, à l'article Religion^ dans son Dictionnaire philosophique :

a Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né d'un père et d'une mère tendres, qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d*amour et de soins que nous en devons ici à nos parents.

« Si quelqu'un dans la voie lactée voit un individu estropié, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes.

« Le cœur a partout les mêmes devoirs, sur les marches du trône de Dieu, s'il a un trône, et au fond de l'abîme, s'il est un abîme* »

C'est par cette énergie de pitié, par cette chaleur de cœur que Voltaire reste grand en dépit de ses fautes. C'est par là qu'il mérite qu'on lui applique ces paroles chrétiennes qu'un homme peu suspect de partialité envers les philosophes du siècle dernier (c'était Guizot) n'a pas craint d'appliquer à ce siècle si peu chrétien : « Il lui sera beaucoup pardonné^ parce qu'il a beaucoup aimé. » Voltaire, sa vie le prouve, ne se bornait pas à de vains mots en faveur de ceux qui souffraient, et il avait le droit de dire à la fin de ses jours :

J'ai fait un peu de bien; c'est mon meilleur ouvrage.

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