EMPRISONNEMENT A LA BASTILLE
tre une pièce de vers français qui énumérait amèrement toutes les hontes, tous les scandales de la Rn du règne du grand roi. Elle se terminait par ce vers :
J*ai vu ces maux et je n'ai pas vingt ans.
C'était à peu près l'âge d'Arouet ; la pièce avait de plus un caractère janséniste des plus prononcés. Janséniste lArouet le jeune n'avait jamais songé à l'être; il n'était pas assez chrétien pour cela; mais si ce n'était lui, c'était son frère. Il fut décidé que la pièce était d'Arouet le jeune et l'auteur présumé fut au mois de mai 1717 conduit à la Bastille.
11 y resta onze mois : il y aurait eu de quoi assombrir un autre homme; mais le prisonnier avait en lui un grand fonds de gaieté. Il se représente lui-même à cette époque (et ce portrait sera vrai toute sa vie) « flexible comme une anguifte, vif comme un lézard, travaillant toujours comme un écureuil t. Aussi, loin de se désespérer, il rime une tragédie, il ébauche un poème épique, il adresse à ses amis des épîtres enjouées; Sa captivité, du reste, est assez douce; il est traité avec égards; il jouit de toute la liberté qu'on peut avoir en prison. Lorsqu'enfin il sort de la Bastille, il prouve qu'il a bien mis à profit les loisirs forcés que lui a faits la sévérité du régent; car il présente à la Comédie Française sa tragédie d' Œdipe.
Le poète passa par bien des tribulations avant d'obtenir qu'elle fût représentée. Il avait été accueilli par les comédiens avec le dédain qu'on n'épargne guère aux débutants. Comment osait-il reprendre un sujet traité par Corneille? Comment pouvait-il espérer qu'on jouerait une pièce sans amour ? Il dut garder longtemps en portefeuille, la tragédie qu'il avait écrite dès Tâge de dix-huit ans ; il dut, ce qui était plus pénible, la gâter pour la faire agréer; il y inséra, tant bien que mal, un épisode amoureux et, après bien des
remaniements, il eut le plaisir de la voir enfin paraître sur les planches. Ce fut son véritable début devant le public : il fut éclatant. Le poète obtint, ce qui est la marque d'un grand succès, beaucoup d'éloges et beaucoup de critiques. On applaudit à outrance, non-seulement la conduite et la versification harmonieuse de la pièce, mais aussi bon nombre de maximes audacieuses que le poète avait placées dans la bouche de ses personnages.
Le théâtre pendant tout le xviii® siècle fut considéré comme une école et comme une tribune. Tout poète dramatique se regarde comme Tinstituteur des nations, comme une sorte de prédicateur laïque. Le débutant ne fit pas exception à la règle.
On raconte qu'un mathématicien sortant de la représentation à' Andromaque s'écria : Qu'est-ce que cela prouve ? Il n'eût pas pu faire la même question après la tragédie nouvelle. L'auteur y prodigue les préceptes retentissants, les vérités hardies, il met dans la bouche de ses personnages ce qu'il n*ose dire pour son propre compte et ce sera, dès lors, une habitude chez lui de semer ses pièces d'allusions au temps présent. Il fera prêcher la tolérance par des Chinois, l'humanité par des Turcs, le déisme par des Indiens. Il parlera sans cesse au public sous les noms les plus différents. A la première représentation à' Œdipe ^ l'auteur eut, paraît-il, l'étrange fantaisie de figurer sur la scène portant la queue du grand-prêtre. Eh bien! on pourrait dire qu'il a fait de même dans toutes ses tragédies : il se glisse toujours derrière ses héros pour leur souffler ses idées et ses maximes les plus neuves.
Ainsi, dans Œdipe, éclataient des vers philosophiques qui se gravaient aisément dans les mémoires. C'était Philoctète qui s'écriait en parlant d'Hercule, son maître et son ami :
Qu'eussé-je été sans lui? Rien que le fils d'un roi.
LA TRAGÉDIE d' ŒDIPE 23
Au lendemain de la mort de Louis XIV, la pensée ne manquait pas de hardiesse. Mais c^est au clergé qu'était lancée déjà une vraie déclaration de guerre. Des bravos soulignaient ces paroles de la reine Jocaste :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science.
Chacun sentait que sur la joue deS; prêtres païens il en voulait souffleter d'autres; l'accueil fait à ce coup d'essai était un encouragement à revenir à la charge et le poète ne devait pas y manquer dans sa longue carrière.
Pour compléter son triomphe, il eut jusqu'aux éloges officiels. Le régent le fit venir, lui remit une médaille d'or, lui offrit une gratification et reçut en retour cette réponse malicieuse : « Je trouverais fort bon, Monseigneur, que « Votre Altesse voulût bien se charger de ma nourriture; « mais je la prie instamment de ne plus se charger de mon <c logement. »
Un succès au théâtre est pour un écrivain le moyen le plus rapide d'arriver à la célébrité. Arouet avait, dès lors, conquis sa place au premier rang ; c'est à ce moment qu'il quitta son nom pour prendre celui de Voltaire. Etait-ce pour se distinguer de son frère? Etait-ce, comme il le disait, pour ne pas être confondu avec un mauvais poète qui s'appelait Roy? On Tignore. Quant au nom qu'il choisit, on a dit que c'était celui d'un fief de la famille; mais on ne connaît point ce fief; on a retrouvé dans une tragédie du xvn** siècle un personnage qui s'appelle Voltare et qui joue le rôle d'un incrédule; est-ce là ce qui aurait tenté le poète? L'opinion la plus probable est que c'est tout simplement Tanagramme de sa signature habituelle, Arouet L. J.
Quoi qu'il en soit, Voltaire (car nous le désignerons désormais par son nom de guerre devenu son nom de gloire),
était lancé dans la carrière littéraire. Il fait jouer plusieurs tragédies avec des succès divers, n'hésitant pas à les corriger, à les retirer même, dès qu^elles ne réussissent qu'à demi. Il achève Son poème épique qu'il intitule d'abord la Ligue, mais qui devient bientôt la Henriaçle, Il le lit à ses amis, et un jour, mis hors de lui par des critiques pointilleuses, il jette le manuscrit au feu. Là Henriade faillit ainsi être brûlée comme V Enéide. Mais un des personnages présents, le président Hénault, se précipita et put arracher leur proie aux flammes. L'ouvrage est publié en secret : car il est, paraît-il, entaché d'hérésie ; c'est une raison déplus pour qu'il soit alors bien accueilli par le public et la réputation du poète commence à éclipser toutes les autres.
Pendant ce temps, Voltaire est sans cesse en mouvement. Il voyage, il va de château en château, d'eaux thermales en eaux thermales ; il est toujours malade, il se drogue à outrance, ce qui ne Tempêche pas d'avoir une activité incessante ; il laisse échapper quantité de vers aimables et spirituels qui sont comme sa langue naturelle; il fréquente les financiers qui grossissent sa fortune ; il semble s'éparpiller dans les plaisirs du monde ; mais il retrouve toutje son énergie pour rendre service à ses amis ou poursuivre à outrance ses ennemis.
Il a, en effet, le malheur d'avoir alors de tristes querelles : avec un comédien qu'il force à lui demander excuse ; avec un espion de qualité qui arrête sa voiture en pleine campagne et le bâton ne d'importance. C'étaient là des guetsapens dont il était alors difficile d'obtenir justice, quand on n'était pas grand seigneur, surtout quand on n'était qu'un poète; il parvint pourtant à faire arrêter et condamner l'insulteur. C'est qu'en effet Voltaire, chaque fois qu'il est attaqué, se défend avec une vivacité que rien ii'alanguit, avec une ardeur que rien n'éteint. C'est aussi qu'il a des amis