‹ Vie de VoltaireChapitre 7 sur 85 · QUERELLE AVEC UN NOBLE · texte numérisé non relu

QUERELLE AVEC UN NOBLE

dévoués, des protecteurs puissants. Il est reçu dans les maisons les plus aristocratiques; il est, par exemple, le familier du duc de Villars ; il sait à merveille tourner le madrigal et la flatterie ; il est passé maître dans le métier de courtisan, et pourtant il est fier, il a le sentiment de sa dignité, il se sent l'égal de ces nobles qu'il coudoie; « nous sommes tous ici princes ou poètes, » disait-il un jour dans un grand dîner. 11 n'est point désarmé d'ailleurs ; il est toujours prêt à décocher quelque épigramme piquante et on ne s'expose pas volontiers à ses railleries.

Son esprit, qui était sa sauvegarde, fut pourtant ce qui lui valut l'épreuve la plus dure de sa jeunesse. Un chevalier de Rohan-Chabot, plus riche en aïeux qu'en intelligence, crut faire une plaisanterie fort heureuse en disant au poète : Mons Arouet^ Mons de Voltaire, comment vous appelez-vous ? — Voltaire fit la sourde oreille. Mais un autre jour, au foyer du Théâtre français, le chevalier économe de mots spirituels répéta la même impertinence. Cette fois Voltaire laissa partir la riposte. Il répondit : Je commence mon nom, Monsieur, et vous finissez le vôtre. — Suivant d'autres, il aurait répliqué : Je ne traîne pas un grand nom, mais j'honore celui que je porte. — Voltaire était vengé ; mais, à quelques jours de là, il se trouvait à souper chez lé duc de Sully, quand on vint le prévenir que quelqu'un l'attendait dans la rué pour affaire pressante. Il descend ; mais à peine a-t-il dépassé le seuil de la porte qu'il est saisi par quatre vigoureux gaillards et roué de coups, pendant que le brave chevalier de Chabot, posté derrière, commande les travailleurs. Ainsi outragé. Voltaire rentre, dans une fureur facile à comprendre, chez le duc de Sully ; il l'adjure de se joindre à lui pour lui faire rendre justice, d'appuyer sa plainte auprès du commissaire de police. M. de Sully appelait Voltaire son ami. Mais quoi! Voltaire n'était qu'un

roturier, un homme de rîen ; son adversaire était noble, appartenait à une famille puissante ; d'ailleurs il était admis, à cette époque, que les gens de lettres étaient faits pour être bâtonnés. « Nous serions bien malheureux, disait alors un autre noble, si les po.ètes n'avaient pas d'épaules. » " M. de Sully laissa donc Voltaire se tirer d'affaire comme il pourrait. Celui-ci n'était pas homme à abandonner si vite la partie : il court partout, s'adresse à tous ses protecteurs, remplit de ses plaintes légitimes et la ville et la cour ; mais il a beau faire, il ne rencontre partout qu'indifférence. Que dis-je? on se moque de lui. On fait courir contre le battu toute espèce d'épigrammes. On ne dira plus, s'écrient les bonnes âmes, battre quelqu'un, on dira le voltairisér. D'autres recommandent l'emploi des cannes-Voltaire, etc. On peut juger de l'exaspération d'un homme naturellement irritable. Il ne rêve plus que de tuer son insulteur ou d'être tué par lui ; il passe son temps chez les maîtres d'armes, il cherche le chevalier pour le provoquer; il le rencontre enfin, le défie. Rendez- vous est pris pour le lendemain,- à neuf heures; et, au moment où il croit tenir enfin sa vengeance. Voltaire est arrêté et emprisonné une seconde fois à la Bastille. Le chevalier n'avait plus rien à craindre.

Les grands seigneurs jusqu'à ce moment avaient volontiers pardonné au chevalier ses procédés plus que cavaliers à l'égard de ce fils de notaire, qui était, comme dit Saint-Simon, devenu a une manière de personnage ». Le faire battre, passe encore ; mais le faire jeter en prison pour éviter de se battre avec lui, c'était décidément trop. Il se produisit un revirement en sa faveur. On lui rendit sa liberté ou à peu près : il fut condamné seulement, par grâce spéciale, à quitter la France et à se retirer en Angleterre. Il partait en effet pour un exil indéfini au mois de mai 1726; il fit bien.

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