‹ Vie de VoltaireChapitre 61 sur 85 · LUTTE AVEC FRÉRON I · texte numérisé non relu

LUTTE AVEC FRÉRON I

sans l'escorter d'une insinuation malveillante. Il ne man* quait pas, du reste, d^un certain talent; il savait manier avec assez d'art Tironie froide et mordante. Mais, quand Voltaire avait pris un homme en grippe, il le frappait de mille façons diverses. Ce fut contre Fréron une pluie permanente de trait» envenimés. Dans sa satire du Pauvre diable, le malr héureùxy qui est censé conter son histoire, rencontre dan$ le cours de ses pérégrinations

Un écumeur des bourbiers d'Hélicon ; Cet animal se nommait Jean Fréron.

^ Dans la Pucelle, Jeanne d'Arc et Dunois, voyant arriver des prisonniers enchaînés, les délivrent, et il se trouve que ce sont des galériens qu'on menait au bagne et dont le chef est Jean Fréron. Puis c'est une sanglante épigramme renouvelée des Grecs :

Certain jour, au fond d'un vallon.

Un serpent piqua Jean Fréron.

Que pensez-vous quMl arriva?

Ce fut le serpent qui creva.

Toutes les armes sont bonnes à Voltaire. Il reprend à $on profit Pantique liberté d'Aristophane. Un jour arrive à Paris une comédie qui s'appelle d'abord le Co/i? et qui s'appellera plus tard ï Ecossaise., Le héros de la pièce est un mi" sérable espion, fripon et folliculaire, qui porte le nom de Frelon et qui aura plus tard celui de Wasp, ce qui signifie la même chose en anglais. On n'a garde de dire tout haut que cette œuvre soit de Voltaire. Elle est, dit Voltaire luimême, d'un certain M. Hume, et ce n'est, paraît-il, qu'une traduction : il est vrai qu'on ne connaît ni l'auteur ni l'œuvre originale. Fréron feignit d'être dupe des protestations de Voltaire. Il critiqua la pièce en prouvant par mille ar-

guments qu'elle était évidemment d'un jeune homme inexpérimenté, qu'elle ne contenait pas d'esprit, donc qu'elle ne pouvait être de M. Voltaire. La réplique était spirituelle; car, si Voltaire voûtait garder l'incognito, c^était à condition d'être reconnu $005 le voile transparent dont il se plaisait à se' couvrir. La« pièce, malgré les critiques de Fréron, fut refue par les comédiens du roi. Bile fut jouée, et Fréron assista même à la représentation. On Vy vit pâlir et rougir plusieurs fois, çt il y avait de quoi. La salle applaudissait aux traits qui lé désignaient, lui ou son homonyme, comme un homme sans cœur et sans conscience. Il rendit compte de là soirée dans son journal sous le titre à6 Relation d'une grande bataille^ et il montra tout le sénat philosophique se réunissant après la pièce pour chanter, en guisé de TeDeum^ un Te Voltariunx,

Mais il eut beau dissimuler les blessures qu'il avait reçues, il était accablé sous les coups que lui prodiguait Voltaire. Celui-ci ne laissait passer aucune occasion de le piquer au vif. Il montrait un jour à une personne qui le visitait à Ferney un âne broutant paisiblement dans la cour. « Ne « voyez-vous pas à qui il ressemble? — Non ! — Eh I mais, « reconnaissez -le; c'est Jean Fréron. » Et l'interlocuteur de Voltaire était obligé d'avouer, bon gré mal gré, qu'il y avait quelque ressemblance. Plus tard, un libraire, en réimprimant les invectives^pnt Voltaire n'était jamais avare à Tégard de ses ennemis, fit graver son portrait entre ceux de Frércm et de Labeatimelle, ses deux adversaires les plus acharnés^. Le pattiarche de Ferney vit là un nouveau texte à railleries, et il écrivait :

Le Jay vient de mettre Voltaire

Entre Labeaumelle et Fréron;

Ce serait vraiment un Calvaire ^

S'il s'y trouvi(it un bo(i larron.

ENNEMfS DE VOLTAIRE 201

Ge fut ainsi une^ gnerre sans trêve ni pitié jusqu'au jour où Eréron mourut foudroyé en apprenant que le gouvernement, pour lequel il avait fait tant de bassesses, supprimait son joum^al.

>>Mais, dans la vie de Voltaire, quand disparaît un adversaire^ un autre prend vite sa place. Au xvni« siècle, les querdlks V littéraires sont d'une fréquence et d'une violence qu'explique rét^ffement de toute vie politique. Voltaire écrivait plaisamment :

Le Parnasse a bien fait de n'avoir qu'un cheval.

Si nous en avions deux, ils se mordraient sans doute.

Ce fut bientôt le tour d'un certain Sabatier que Voltaire transformait en Savatier, Puis survient Clément de Dijon, Clément Tinclément, comme l'appelle Voltaire. Celui-ci n'hésite pas. 11 appelle le poèle-philosophe

Un charlatan sur des tréteaux monté.

11 prédît que la postérité ne préférera pas

Le clinquant de Voltaire à tout l'or de Racine.

C'était plus qu'il n'en fallait pour faire sortir des gonds rirritable personnage. Il écrasait ce dernier combattant sous la prose et sous les vers. En vain d'Alembert lui conseille d'épargner des vivants qu'il devrait considérer comme morts, tant ils sont incapables de lui nuire. C'était peine perdue de prêcher la modération à ce caractère qui s'exaltait si aisément,-et Voltaire resta, jusqu'à son dernier jour, ce qu'il avait toujours été, le prompt exécuteur de tous ceux qui Tattaquaient, l'impitoyable vengeur de toutes les injures dont il était assailli.

Ces exécutions n'étaient qu'un passe-temps pour Voltaire. Elles ne le détournaient pas de ses autres occupations. II

avait, avant tout, une correspondance immense. Il ne se passait pas de jour où il n^envoyât aux quatre coins de PEu* rope quelques-unes de ces lettres qui sont toutes des chefsd'œuvre de grâce, de naturel et d'esprit. Etre en rapport avec le patriarche de Ferney était un honneur que briguaient alors hommes et femmes, gens de lettres et gens du monde. Il était même des rois qui flattaient, qui courtisaient ce roi d'un nouveau genre et qui lui passaient des libertés dont Louis XV eût été scandalisé.

. Parmi ces souverains séduits par le génie, il faut placer d'abord 'Frédéric II. — Quoi! après les mésaventures du docteur Akakia et l'équipée de Francfort? — On a le droit, en effet, d'être surpris au premier abord. On aurait pu croire le roi et le philosophe ennemis pour toujours. Mais ces deux hommes s'estimaient, s'ils ne s'aimaient pas; ils sç savaient, en des genres différents, les deux plus grands hom-r mes de leur temps, et ils ne pouvaient pas plus vivre l'un sans l'autre que l'un avec l'autre. Ils étaient d'ailleurs unis par une haine commune, celle de la religion chrétienne. En dépit de tout ce qui les séparait, il y eut ainsi réconciliation entre le poète-philosophe de Sans-Souci et son correcteur ordinaire.

Oh! sans doute, elle ne se flt pas sans peine. Voltaire avait tout d'abord essayé d'obtenir de Frédéric lui-même le châtiment de ses trop zélés serviteurs. Il avait écrit ^ à d'Argens, son frère en Belzébuth : « Je suis plus « frère dolent » que jamais ; il y a cinq mois que je ne suis sorti de ma chambre et je serai p frère mourant » , si vous ou <t frère Gaillard » ne faites parvenir au roi ce petit mémoir.e cijoint. Sérieusement, frère, il me doit quelque justice et quelque compassion. »

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