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RETOUR AMICAL VERS FRÉDÉRIC II

Ne trouvant pas de juges à Berlin pour ce qu'il demandait, Voltaire s'était renfermé dans un silence complet. Ce fut alors au tour de Frédéric de faire des avances à son aur cien ami. Sa sœur, la margrave de Bayreuth, vint rendre visite à Voltaire, excusa, comme elle put, les violences qu'il avait subies, et bientôt des lettres commencèrent à circuler entre Potsdam et Ferney.

Singulière correspondance! Voltaire, qui n'a rien oublié, a pour refrain la pendaison du sieur Freytag et de son acolyte, le conseiller Schmid. Au milieu de paroles aimables éclate tout à coup un mot aigre, une allusion piquante : les caresses et les coups de griffe s'entremêlent à chaque instant. Voltaire, à cette époque, avait un singe qu'il appelait Luc : or, Luc est aussi le nom que, dans ses lettres intimes, il donne au roi de Prusse. Quelqu'un s'étonnait devant lui de cette appellation plus que familière : « Eh ! ne voyez-vous pas, » s'écriait-il, « que mon singe mord tout le monde? »

Frédéric, de son côté, oscille de la même façon entre ses rancunes et son goût pour l'esprit de Voltaire I Tantôt il l'accable de compliments et de procédés obligeants ; tantôt il le rappelle au respect dû à la majesté royale ou lui jette à la face un éloge de son adversaire d'autrefois, Maupertuis. Ce sont alors des bouderies, des colères, de longs intervalles de silei\ce, vraies querelles d'amoureux qui finissent toujours par des raccommodements. Malgré tout, leurs relations intermittentes continuent. La guerre de Sept Ans qui mit la France aux prises avec la Prusse, loin de les rendre plus rares, allait les rendre au contraire plus fréquentes.

Il faut se garder pour juger le passé de se mettre au point de vue du présent. Une guerre avec une puissance allemande n'était pas alors pour la France ce qu'elle serait àU-^ jourd'hui. On eût vainement cherché parmi les Français

ombre de haine natioilale contre la Prusse. La nation, qui n'était pas appelée à décider la guerre, ft'y portait qu^un intérêt très faible. Il n'y avait pas de patriotisme, parce qu'il y avait è^ peine une patrie. Le roi absorbant tout, il semblait qu'il n'y eût en jeu que Fhonneuf et les armées du roi. Les Français étaient parfois les prelniers k rire des succès de leurs ennemis et ils saluaient d'épigramnies fort gaies le» défaites dé leurs propres généraux. On a retenu celle qui courut Paris après la bataille de Rosbach. Le prince de Soubise s^était laissé surprendre et battre honteusement ; or voici comme on contait la chose :

Soubise dit, la lanterne à la main :

« J'ai beau chercher; où, diable! est mon armée?

Elle était là pourtant hier matin.

Me Ta-t-on prise ou Taurais-je égarée ?

Ah ! je perds tout, je suis un étourdi... etc. »

Il n'est pas jusqu^au roi qui, faisant allusion au dicton proverbial « battu et content », n*ait dit, en parlant de son général vaincu : « Ce pauvre Soubise, il ne lui mamjue plus que d'être content ! »

Voltaire ne fut pas plus patriote que Louis XV pendant cette guerre de sept an^. Il vit d'abord avec satisfaction rembarras de Frédéric ; il se croyait déjà vengé; il escomptait le plaisir qu'il aurait à apprendre que le cher Freytag venait d^être pendu; il voulait même prendre part à la guerre du fond de sa retraite; il proposait avec un sérieux comique d^em ployer contre le roi de Prusse ces chars armés de faux qui avaient jadis servi en Asie, et il était tout fier de cette invention renouvelée des Assyriens.

Ce qui excite à ce moment sa colère et sa raillerie, «^est le rôle bizarre que joue Frédéric. Attaqué par la France et l'Autriche, soutenu par l'Angleterre, il semble le défenseur

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