NOUVELLES RELATIONS AVEC FRÉDÉRIC II 2O
du projet de suicide qui est la dernière ressource du conquérant aux abois. Il a beau se ressouvenir de Francfort, il est ému cette fois ; il s'efforce de combattre une résolution désespérée; mais ses paroles sont vaines, et il n'obtient en réponse qu'une nouvelle épître oti la fermeté de Frédéric a passé jusque dans son style. Cest la pièce qui se termine par ces trois vers connus et dignes de l'être :
Pour moi, men/icé du naufrage.
Je veux, en affrontant l'orage, Penser, vivre et mourir en roi.
Voltaire ne se décourage pourtant pas. Il revient à la charge ; il ne craint pas de s'entremettre et de se compromettre; il essaie de servir d'intermédiaire entre les belligérants ; il s'érige en diplomate ; il se donne la mission de rétablir la paix; il fait des tentatives à demi-heureuses près de la cour de Versailles. Un événement inattendu rendit ses • négociations superflues. Survint la bataille de Rosbach, une défaite sans combat pour les troupes du roi de France. Frédéric était sauvé. Sa joie éclate en cris d*allégresse. Il rimaille aussitôt quelques mauvais vers qui s'en iront bientôt à Ferney, et Voltaire de répondre sur le même ton, de railler lui aussi la retraite par trop prompte des « blanc-poudrés », comme il nomme les soldats français. Voltaire avait été chambellan du roi de Prusse, s*il était gentilhomme de la chambre du roi de France. Il se rappelait tour à tour l'un ou l'autre de ces deux titres. II était par là même dans une situation fausse, et l'on pourrait, dans ses lettres de la même époque, trouver des passages qui le rangent à la fois dans les deux camps opposés. Le même homme, qui se moque en vers des fuyards de Rosbach, écrivait en prose : « J'ai en France mon bien et mon cœur. »
Partagé de la sorte entre les deux souverains qu'il a ser-
vis, Voltaire se trouve toujours, bon gré mal gré, mêlé à leur querelle. Frédéric ne cesse de lui écrire. Il a soif d'esprit ; il attend avec impatience les lettres qui lui viennent de Ferney et se hâte d'y répondre. Quand il en reçoit une, il s ecrie enthousiasmé : « Voltaire écrit comme les anges.... ; pour avoir bien vite une nouvelle lettre de cet homme unique, je vais lui faire ma réponse. » Une chose vient encore les rapprocher. La sœur de Frédéric meurt; Voltaire la chante dans une ode funèbre, et le roi pleure en la lisant. « Tout ce qui vient de lui m'est bien cher, » dira-t-il alors, et il relira jusqu'à trois fois Candide qui vient de paraître.
La réconciliation est bien près d'être complète, et, par surcroît, il se trouve que la cause de Frédéric devient un moment celle des philosophes français. C'est là un des côtés les plus curieux et les moins connus de la guerre de Sept Ans» La cour de Versailles poursuit dans le roi de Prusse le patron des libres-penseurs, et elle le frappe sur leurs épaules. Elle condamne les œuvres de Voltaire et de d^Argens, ses protégés et ses chambellans; elle suspend l'Encyclopédie; elle menace de brûler les écrits de d'Alembert, un autre ami et correspondant de Frédéric. Celui-ci console, comme il peut, ceux qui paient ainsi pour lui. Il écrit à Voltaire : « Admire:^ comme l'amour-propre se flatte ; je tire une espèce de gloire que la même époque de la guerre que la France me fait devienne le temps de celle qu'on fait à Paris au bon sens. » Les partisans des idées nouvelles étaient ainsi traités en alliés du roi de Prusse : qu'on s'étonne après cela, s'ils avaient de la sympathie pour lui et si les défaites des armées françaises ne les touchaient que médiocrement.
Des épisodes tragi-comiques se rattachent aux rapports. secrets qui unissent alors Frédéric et le parti philosophique. Le philosophe de Sans-Souci apprend tout à coup qu'on vient de publier ses œuvres jusqu'alors inédites. Grand est