LA LITTERATURE ET LA DIPLOMATIE 2 1 I
son émoi : car elles contiennent assez d^épîgrammes pour exaspérer la moitié des souverains d'Europe, assez de railleries hardies pour tourner contre lui catholiques et protestants. Et, en effet, elles n'ont pas plus tôt paru qu'elles suscitent, non pas seulement la réprobation de la cour de Rome, mais quantité de critiques et de répliques parties du milieu des réformés. Frédéric se demande quel est l'auteur de cette publication intempestive ; il cherche qui a pu donner copie de ses manuscrits; il songe un instant à Voltaire, mais il se* ravise à l'instant : « Non, » s'écrie-t il, « Voltaire ne peut être l'auteur de cette infamie. » Frédéric avait raison; on a découvert de nos jours le mot de Ténigme et l'on a su ainsi que c'était le premier ministre du roi de France, M. de Choiseul, qui s'était fait, de son autorité privée, l'éditeur du roi de Prusse.
Ce n'est pas la dernière fois que la littérature sert d'arme dans les interminables démêlés qui couvrent alors l'Europe de sang et de ruines. Un jour Voltaire reçoit décacheté un paquet qui lui est adressé par Frédéric II. C'était chose grave à une époque où le secret des lettres n'était guère respecté. C'était chose grave surtout, parce que le paquet contenait des vers satiriques oti Louis XV n'était pas épargné. Chose plus grave encore ! La favorite, madame de Pompadour, y était malmenée d'une main brutale : car la galanterie n'avait jamais été le faible de Frédéric. Voltaire fut épouvanté. Il craignit d'être forcé de dire à la France un éternel adieu, si l'on savait en haut lieu quels vers il recevait. Il se dit qu'il n'avait plus de secret à garder, puisque sa correspondance avait été violée et lue sans doute avant de lui parvenir. Il alla consulter le Résident de France à Genève, et, sur son avis, il fit passer tout le paquet au ministre. Choiseul jugea que le meilleur était de payer l'auteur de la satire en même monnaie; à poète, poète et demi ! Il fit appel à la verve ve-
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nimeuse d*un homme de lettres à gages, de celui même qui allait lancer, quelques mois plus tard, sa comédie des Philosophes contre les rédacteurs et les amis de PEncyclopédie. Palissot ramassa tout ce qu'il avait de fiel, tout ce que lui fournissait la chronique scandaleuse, et il composa une ode oîi il peignait au vif les petitesses de Frédéric le Grand. Il s'agissait de la faire parvenir à son adresse. Le lecteur du roi de Prusse, Lecatt, reçut, un jour de Tan 1760, une grande lettre accompagnée d'un billet ainsi conçu : « Voici, monsieur, une lettre pour Sa Majesté; ayez la bonté de la remettre sans perdre de temps ; elle est importante. Sa Majesté saura par d'autres canaux que cette lettre vous a été envoyée. » L'honnête Lecatt remplit aussitôt la commission dont il est chargé; il voit le roi pâlir, rougir, froncer le sourcil : a Quelle f..... lettre m'apportez-vous là ! » s'écrie-t-il enfin. Il la déchire en morceaux qu'il remet dans la main du lecteur abasourdi, en ajoutant : « Ne m'apportez plus jamais de pareilles infamies. » Le pauvre Lecatt ne sut ce dont il s'agissait qu'en recollant les morceaux de la maudite lettre : elle contenait, on le devine, les vers de Palissot. Frédéric se le tint pour dit. Il comprit que, sur le terrain poétique, il était trop facile à vaincre ; il se résigna à ne pas publier ses élucubrations satiriques, de peur qu'on ne lui rendît coup pour coup. Mais, chose triste à dire pour les peuples dont le sang coulait à flots, cet échange de railleries et d'insultes entré Versailles et Potsdam recula longtemps encore les conclusions d^une paix pourtant désirée de toutes parts avec passion.
Il faut répéter, à Thonneur de Voltaire, qu'il travailla de tout son pouvoir à mettre un terme à cette guerre qui s'éternisait sans profit pour personne. Il sert une seconde fois d'intermédiaire entre le premier ministre français et le roi de Prusse. Cette seconde négociation est des plus singuliè-