‹ Vie de VoltaireChapitre 68 sur 85 · LA LITTÉRATURE ET LA DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ET LA DIPLOMATIE

res. Pour dépister les indiscrets, il use d'un chiffre sous lequel on ne devinerait pas les grands personnages et les grands intérêts qui sont en jeu. Dans ses lettres à M. de Choiseul, il parle sans cesse d^un cousin de mademoiselle Pertriset, d*un banquier récalcitrant avec lequel on ne- parvient pas à s'accommoder. C'est Frédéric II qu'il faut aller chercher sous ces divers sobriquets. Voltaire eut le regret d'échouer encore dans sa tentative et ce fut peut-être un malheur pour la France qui, en se montrant trop exigeante, obligea B'rédéric de sauver sa couronne à force de courage et de victoires. *

Quand le roi fut sorti épuisé, mais rayonnant de gloire, de la lutte héroïque qu'il avait soutenue, il ne perdit pas la mémoire des bons offices que son ancien chambellan avait essayé de lui rendre. Seul, morose, ne trouvant plus à Sans- Souci que le souvenir des beaux jours passés, il a plus que jamais besoin de quelqu'un qui Pamuse, Pexcite, lui rende un peu de jeunesse et de gaieté. Il est tout à fait reconquis par l'activité merveilleuse du patriarche. Il s'extasie sur la verdeur et l'aménité de sa vieillesse ; il admire sa campagne contre Pinfâme ; dans un petit écrit, il le transfigure en ange de lumière prenant d'assaut et renversant la cité de la nuit, de Pignorance et de la superstition. Il y a bien encore entre eux quelque bouderie de temps en temps. Mais Voltaire pourra dire sans mentir, sur la fin de sa vie : « Ce prince m'écrit tous les quinze jours; il fait tout ce que je veux. » Quand les gens de lettres français décidèrent d'élever une statue à Voltaire encore vivant, d'Alembert demanda au roi de Prusse s'il ne voulait pas contribuer à cette œuvre, et Frédéric s'empressait de répondre qu'il ne pouvait s'y refuser sans ingratitude. Il offrit la somme qu'on voudrait; mais d'Alembert lui répondait : « Tout ce que nous demandons, sire, c'est un écu et votre nom. »

Ainsi finissaient par un beau coucher de soleil, après Forage, les relations si fort tourmentées du plus grand capitaine et du plus grand écrivain du xvin® siècle.

Voltaire avait dans son jeu plus d'une tête couronnée : il se vantait d'avoir brelan de rois et brelan carré encore. C'était d'abord Stanislas, un roi sans royaume, un souverain en miniature. C'était ensuite le roi de Danemark, Christian VII, qui lui adressait les paroles les plus flatteuses, et recevait ces vers de Ferney après avoir décrété dans ses Etats la liberté de la presse : '

Monarque vertueux, quoique né despotique.

Crois-tu régner sur moi de ton golfe Baltique ? Suis-je un de tes sujets pour me traiter comme eux, Pour consoler ma vie et pour me rendre heureux?

Dans la même épître, Voltaire disait :

Je suis fort satisfait de l'auguste amazone

Qui, du gros Moustapha, vient d'ébranler le trône.

Cette amazone, qu'il traitait ainsi Sans façon, c'était l'impératrice de Russie, Catherine II. Il l'appelait ailleurs la Sémiramis, la Minerve du Nord, et, dans cette éternelle question d'Orient, qui faisait déjà couler beaucoup d'encre et beaucoup de sang, il n'était pas embarrassé de prendre parti; il se déclarait contre les Turcs, rêvait déjà une résurrection de la Grèce, et se proclamait « catherinier ». C'est qu'aussi Catherine, ou, comme il disait familièrement, « sa Cateau », était une princesse philosophe, ni prude, ni dévote; elle avait voulu choisir d'Alembert pour précepteur de son fils ; elle avait tiré Diderot des embarras d'argent qui le forçaient à vendre sa bibliothèque pour doter sa fille, et, quand celui-ci vint la remercier à Saint-Pétersbourg, elle lui permit une liberté de langage qui n'était pas chose commune à la

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cour de Russie. La grande Catherine avait bien sur la conscience quelques actes d'une moralité plus que douteuse. Elle n'était pas un modèle de chasteté. Elle s'était, dès son avènement au trône, débarrassée de son mari d'une façon quelque peu brutale ; elle l'avait fait étrangler I Mais, bah ! vétilles, bagatelles que tout cela ! Voltaire, avec une légèreté que tous ses amis ne lui pardonnaient pas, plaisantait sur ce quUl appelait des démêlés de famille. Il applaudit encore plus tard, quand les troupes russes entrèrent en Pologne et commencèrent l'agonie et le démembrement de ce pauvre pays. Catherine avait agi de telle façon que ses adversaires paraissaient les défenseurs de l'intolérance religieuse et c'en était assez pour quelle eût l'approbation des philosophes. D'ailleurs, elle ne négligeait rien pour l'obtenir. Ce fut elle qui flatta Voltaire, qui le courtisa, qui le subjugua à force de caresses. Elle jouait ses pièces, elle lui en demandait pourTéducation des jeunes filles nobles qu'elle faisait élever sous ses yeux ; elle lui envoyait une magnifique pelisse garnie de fourrures. Le philosophe, gagné par ces procédés^ n'était pas avare d'éloges et il écrivait ce vers célèbre :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Il était en rapports avec d'autres souverains encore. C'était le roi de Suède, Gustave III. Ce fut un moment l'archiduchesse d'Autriche «roi de Hongrie », Marie-Thérèse. On peut passer sous silence un menu fretin de princes et de princesses, de ducs et de duchesses, qui, de France et d'Allemagne surtout, entretenaient avec lui un commerce de flatteries. Il y avait là, pourtant, un symptôme grave, une preuve irrécusable d'un grand changement qui se produisait en Europe. Les rois respectaient en Voltaire, non pas seulement un grand homme, mais le représentant d'une puissance nouvelle qui se dressait en face d'eux, je veux dire l'opinion publique.

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