NOUVEL EXIL
au péril de sk liberté, un petit voyage clandestin à Paris pour y rencontrer son prudent et insaisissable adversaire; mais il ne put y parvenir et dut se résigner à garder, sans pouvoir Passouvir, le ressentiment de son injure. La seule vengeance qui fût à sa portée ne tomba pas sur le chevalier de Chabot, mais sur l'homme qui Tavait lâchement abandonné; il avait dans la Henriade peint Sully, le compagnon de Henri IV, sous les couleurs les plus flatteuses ; il effaça tous les passages où il était question de lui et le remplaça par Duplessis- Mornay.
Cette aventure ne jette pas seulement un triste jour sur rarbitraire qui régnait alors en France, elle a dans la vie de Voltaire une importance considérable. D*abord elle lui enseigna la prudence, elle lui apprit à se faire une position inexpugnable, à devenir une puissance avant d'oser attaquer les abus existants. Puis, en le jetant violemment et pour plusieurs années au sein de la société anglaise, elle lui mit sous les yeux un spectacle nouveau qui devait l'instruire, elle fit pénétrer en lui des idées et des sentiments qui ne seraient pas nés en lui, s'il était resté en France. Voltaire allait revenir en France disciple de l'Angleterre.
On dirait vraiment que la Manche est moins large et moins profonde que le Rhin. L'histoire, sinon la géogra-, phie, veut qu'il en soit ainsi ; car, à toute époque, la France s'est trouvée dans un commerce d'idées bien plus étroit avec l'Angleterre qu'avec l'Allemagne. Au xviii® siècle surtout, il est aussi difficile de trouver un écrivain français qui ne sache pas l'anglais que d'en découvrir un qui connaisse l'allemand. Philosophes, romanciers, hommes d'état se proclament, sur les bords de la Seine, écoliers de l'Angleterre; s'il y a guerre presque incessante entre les deux nations, il y a union et harmonie entre les deux littératures, et cet accord, ce mariage fécond du génie anglais et du génie français, est à
la fois un des traits les plus saillants et un des faits les plus importants du siècle.
Voltaire, dans un voyage qu'il avait fait auparavant en Hollande, avait été frappé de ce qu'il avait vu dans ce petit pays libre. « Ici, écrivait il, pas un pauvre, pas un petit « maître, pas un insolent. Nous rencontrâmes le grand pen- <c sionnaîre à pied, sans laquais, au milieu de la populace, a On ne voit personne qui ait de cour à faire, on ne se met a pas en haie pour voir passer un prince ; on ne connaît que « le travail et la modestie. » En arrivant en Angleterre, il devait trouver un spectacle non moins frappant pour un Français de ce temps-là. Il y trouvait une nation se gouvernant elle-même, une république aristocratique avec un roi à sa tête ; il y trouvait pour la loi et pour la liberté des citoyens un respect qu'il avait des raisons personnelles d'aimer et d'admirer. Toutefois ce n*est pas le mécanisme compliqué, le jeu savant de la constitution anglaise qui paraît avoir attiré surtout ses regards : Voltaire n'était pas Montesquieu ; à cette époque, il ne se souciait pas beaucoup de la politique proprement dite. Ce furent d'autres objets qui excitèrent son attention.
Au moment oti Voltaire franchit le détroit, la littérature anglaise offrait un contraste remarquable. Les écrivains, épris de cet idéal d'ordre et d'élégance qui avait régné en France sous Louis XIV, s^efîorçaient de donner à leurs ouvrages la forme châtiée, la noblesse de style, la tournure académique qui sont le propre des classiques. Ils avaient si bien accepté les préceptes de Boileau qu'ils rabaissaient les mérites de leur théâtre national en l'honneur de Racine et de Corneille et qu'ils coulaient leurs pensées dans le moule de la tragédie française. Mais, à côté de ce respect pour les prescriptions des arts poétiques, de ce goût pour la régularité, ils déployaient une liberté de penser provoquée et sou-