LES ÉTRANGERS A FERNEY
lancé plus d'une boutade contre ces fâcheux qui venaient s'établir chez lui «ans façon. « Ils sont, » disait-il, • le contraire de Don Quichotte, qui prenait des hôtelleries pour des châteaux! » Ou bien il s'écriait plaisamment . « Mon Dieu! délivrez-moi de mes amis! Quant à mes ennemis, je m'en charge! » Un jour vint à.Ferney un touriste anglais qui voulait le voir à tout prix; du reste, pas d'autre titre à être admis, sinon qu'il le désirait fort. « Dites que je suis malade, » répond Voltaire. L'Anglais insiste, a Dites que je suis à Tagonie. » L'Anglais ne démord pas de sa demande. « Dites que je suis mort. » L'Anglais réclame l'honneur de voir le cadavre d'un si grand homme. « Eh bien ! dites que le diable m'a emporté. » La victoire resta cette fois à Voltaire.
Le patriarche avait raison de disputer' son temps à ceux qui voulaient en obtenir une parcelle. Il savait trop, bien l'employer pour n'en pas connaître le prix. Il ne cessait, en effet, de composer tragédies, comédies.
Il écrivait, écrivait, écrivait.
Il eut beau, sur ses vieux jours, faire mainte et mainte fois ses adieux à la Muse ; la Muse ne voulait pas le quitter et venait lui murmurer à l'oreille des vers qu'il fallait bien écrire sous sa dictée. Il rime jusqu'à la hn, presque sans y penser, et, chose bien rare ! de tous les vers qu'il a faits, ce sont peut-être les derniers-nés de sa verte vieillesse qui ont le plus de grâce et d'aisance. II disait :
L'âme est un feu qu'il faut nourrir Et qui s'éteint, s'il ne s'augmente.
Aussi le vit-on octogénaire lutter de gaîté avec les plus jeunes et leur répondre sur le même ton, quand ils lui adressaient quelque épître badine. Stances légères et pour ainsi
- dire ailées, satires plus acérées qu'une épée, petits pamphlets gros de conséquences et d'orages, s'envolaient à chaque instant de sa retraite et ne permettaient pas à la France d'oùblier un instant cet homme si actif qui, depuis plus d'un demi-siècle, ne cessait de la remplir du bruit de sa renommée.