‹ Vie de VoltaireChapitre 71 sur 85 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

En 1774, quand Louis XV termina ses débauches et son règne, Voltaire jouissait d'une gloire dont rien ne peut nous donner une idée aujourd'hui. II avait enterré peu à peu tous ses ennemis, Piron, Labeaumelle, Fréron; il était Pidole delà génération nouvelle; il lui avait inculqué ses idées; il avait, parmi la jeunesse, ses séides, ses dévots, ses partisans fanatiques. A Paris surtout; tous ceux qui ne pouvaient venir à Ferney (et c'était le grand nombre) brûlaient de le voir au moins une fois. Voltaire, de son côté, ne pensait jamais à Paris sans un soupir. II avait, bien des fois, projeté d'y reparaître : mais toujours était venu de la cour, sinon une défense formelle, du moins un avertissement qu'on le verrait avec déplaisir. Louis XV disparu, Voltaire se reprit à espérer. Le nouveau roi, célébré par lui sous le nom de Sesostris, inspirait à la nation les illusions les plus favorables. Il avait chassé les ministres corrompus de son prédécesseur ; il s'était, comme on Va dit, barricadé d'honnêtes gens ; il avait appelé aux affaires des hommes imbus des idées nouvelles, Malesherbes et Turgot. C'était comme l'avènement de la philosophie au pouvoir. On put croire un instant que la Révolution imminente allait se faire à coups de décrets, que la métamorphose déjà opérée dans les esprits allait s'ac-

complir pacifiquement dans l'État. Mais, avec de bonnes intentions, Louis XVI n'avait ni la force de volonté ni les lumières nécessaires pour les réaliser. « Il n'y a que vous et moi qui aimions le peuple, » disait-il à Turgot, et, quelques jours après, il renvoyait Turgot. « Ce coup de foudre, » écrivait Voltaire, « m*est tombé sur la cervelle et sur le cœur » ; et il adressait au ministre disgracié son Epitre à un homme.

Ainsi avortaient les réformes, ainsi se précipitait vers l'abîme la royauté. Mais si ceux qui avaient intérêt à ce que rien ne changeât étaient encore assez forts pour entraver l'élan de ceux qui voulaient marcher en avant, le despotisme cru, brutal, n était déjà plus possible. Il fallait que le pouvoir royal comptât avec la nation ; il n'osait plus braver en face l'opinion publique, donc la force grandissait chaque jour. Il se voyait débordé par la génération nouvelle qui l'entraînait comme une marée montante. Il avait dû, pour lui complaire, faire bon gré mal gré la guerre, afin d'aider une république indépendante à s'élever sur le sol américain. Il était gagné lui-même par l'enthousiasme qui échauffait les cœurs; il cédait au mouvement qui emportait tous les esprits vers un avenir inconnu. Les premières années du règne de Louis XVI furent, en effet, marquées par un essor magnifique dans tous les sens; ivresse de la raison brisant toutes barrières, pas de géants faits par les sciences physiques et naturelles, ardentes revendications de la liberté, foi inébranlable dans le progrès et le bonheur futur du genre humain, tels sont les principaux traits d'une époque qui sentait vaguement naître pour la France une ère nouvelle. 11 faut bien se représenter ce milieu fiévreux et passionné pour comprendre l'accueil que Voltaire allait recevoir à Paris, où le roi n'osa pas lui défendre de rentrer.

Il fallait à Voltaire un prétexte. Or il venait de composer

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