DERNIER VOYAGE A PARIS
une nouvelle tragédie intitulée Irène. Il voulait, disait-il, en surveiller sur place les répétitions. Telle fut la raison qu'il donna, mais, en réalité, c'était un rêve longtemps caressé qu'il mettait à exécution. En vain pouvait-il craindre que ses quatre-vingt-quatre ans eussent quelque peine à supporter le voyage : car, en ce temps-là, ce n'était pas mince affaire d'aller de Genève à Paris. Il fut vite décidé. Son médecin, Tronchin, s'est plus tard raillé de ce vieillard qui allait exposer sa santé pour « un peu de fumée »; il semble ne voir en Voltaire qu'une folle vanité, friande des triomphes qu'elle prévoyait. C'est être bien sévère; il était d'abord assez naturel que Voltaire désirât jouir d'une gloire bien gagnée ; puis il ne faut pas s'imaginer que le mai du pays se fasse seulement sentir à ceux dont les premières années se sont écoulées au sein des montagnes; Paris est aussi une patrie, qui retient les cœurs par mille liens d'un genre différent, mais non moins forts, et l'on comprend sans peine que Voltaire ait voulu, avant de mourir, réveiller les Joyeux souvenirs de sa jeunesse.
Il se mit en route le 4 février 1778. Toute la petite colonie de Ferney vint assister au départ; plusieurs pleuraient, quoique Voltaire promît de revenir. Ces bonnes gens, dont il était le bienfaiteur, avaient le triste pressentiment qu'il partait pour jamais. Le voyage put lui donner déjà un avant-goût du triomphe qui l'attendait à Paris. Un maître de poste s'écrie en le recommandant à son postillon : « Va bon train, crève mes chevaux, je m'en moque (il se servit, dit-on, d'un mot moins académique), tu mènes M. de Voltaire. » A Dijon, c'est une sérénade qu'on donne en son honneur, et de jeunes enthousiastes, qui tiennent à le voir à tout prix, se déguisent en garçons d'hôtel pour l'approcher et le servir. Enfin, le voici à Paris. Il descend dans l'hôtel de la marquise de Villette, une jeune femme qu'il avait jadis
recueillie et marie'e et qu'il désigne toujours sous le nom de a Bonne et Belle ». Aussitôt la maison est assiégée, envahie. Tout Paris accourt chez lui. L'Académie, la Comédie française l'envoient solennellement féliciter : ce sont des honneurs qu'on rendait à peine aux souverains. La cour cède à l'entraînement général : madame du Barry, la dernière favorite de Louis XV, vient le voir; les princes du sang, les ducs, les comtes se présentent chez lui ; la reine Marie-Antoinette eût voulu le recevoir à Versailles et sacrifie ce plaisir avec peine aux mauvaises dispositions du roi, jaloux de celte espèce de royauté rivale. On ne s'occupe que de lui, on ne parle que de lui. Du moins il n'est qu'un homme qui partage alors avec Voltaire l'honneur de mettre Paris en émoi : c'est un vieillard aussi, c'est Franklin, le vainqueur de la foudre et des tyrans, l'un des fondateurs de l'indépendance américaine. Une femme d'esprit de ce temps-là, madame d'Epinay, écrivait à l'un de ses amis : « Dès qu'ils paraissent, soit aux spectacles, soit aux promenades, aux Académies, les cris, les battements de mains ne finissent plus. Les princes paraissent : pas de nouvelles. Voltaire érernue; Franklin dit : Dieu vous bénisse, et le train recommence. »
Les deux vieillards se rencontrèrent plus d'une fois et s'embrassèrent en pleurant. Franklin pria le patriarche de Ferney de bénir son petit-fils : ce Dieu et liberté, » répondit Voltaire en anglais. Scène étrange, sans doute ; mais n'étaitce pas la preuve d'une révolution accomplie dans les mœurs?
Voltaire, dans Tenivrement de la joie, est comme rajeuni. Il étonne ses vieux amis par la verdeur de sa vieillesse; il ravit ceux qui ne l'ont jamais vu par la vivacité de ses reparties. Qu'il fasse ou reçoive des visites, il sait trouver pour chacun un mot ingénieux, une allusion aimable. Il est
comme ce personnage d'un conte de fée qui, chaque fois qu'il ouvrait la bouche, laissait tomber des perles et des diamants. Tel est, du reste, l'engouement dont il est Tobjet, qu'on lui prête encore pltrs de traits d'esprit qu'il n'en lance. Mais, comme dit le proverbe, on ne prête qu'aux riches, et voici au moins un des»mots authentiques qui luf sont échappés alors. Un visiteur ennuyeux lui dit en se retirant : « Je ne suis venu voir aujourd*hui que Sophocle; je reviendrai une autre fois présenter mes hommages à Homère ; puis ce sera le tour de Lucien. — Ah! monsieur, » réplique Voltaire, « je suis bien vieux; si vous pouviez faire toutes ces visites en une fois ! »
Ces témoignages d'estime et d'admiration qui pleuvaient sur la tête du grand écrivain n'étaient pourtant encore qu'un prélude. Ses amis organisaient en son honneur un véritable triomphe. Le lundi 3o mars fut le grand jour. D'abord le patriarche se rend à l'Académie, qui vient en corps au-devant de lui, et le nomme par acclamations son directeur. D'Alembert lit, pendant la séance, un Eloge de Despréaux, et il se trouve que toutes les louanges données au satirique ricochent sur Voltaire; c'est un éloge en partie double, oti l'auteur confond habilement le mort et le vivant illustre qui l'écoute. Ce n'est rien encore. Voltaire se rend au théâtre où l'on doit représenter Irène, Son carrosse est assailli par une foule en délire; on lui baise les mains; on arrache des poils de la fourrure qu'il porte pour les garder comme autant de reliques; on crie « Vive Voltaire! » Une femme du peuple dit de lui : « C'est l'homme aux Calas. » A peine est-il dans la salle, que les battements de mains éclatent comme un tonnerre. Un acteur entre dans sa loge et lui met sur le front une couronne de laurier. Voltaire veut l'ôter, la poser sur la tête de sa voisine, la marquise de Villette; mais un prince s'en saisit pour la lui rendre, et il faut que le pa-