‹ Vie de VoltaireChapitre 74 sur 85 · VOLTAIRE ET LA FRANC-MAÇONNERIE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LA FRANC-MAÇONNERIE

Le 7 avril, la Respectable Loge des Neuf-Sœurs, où figuraient bon nombre d'^écrivains connus, le recevait comme apprenti maçon avec une solennité tout à fait inusitée. Les tentures bleues et blanches, rehaussées d'or et d'argent, décoraient les murs du temple; des drapeaux de diverses nations flottaient entremêlés comme un emblème de la fraternité des peuples ; des visiteurs en grand nombre, et parmi eux plusieurs prêtres, se pressaient pour être témoins de la cérémonie. Voltaire une fois initié suivant le rite accoutumé, le Vénérable de la Loge, qui était Tillustre astronome de Lalande, lui adressa les paroles suivantes :

a Très cher frère,

a L'époque la plus flatteuse pour la Loge sera désormais marquée par le jour de votre admission. Il fallait un Apollon à la Loge des Neuf-Sœurs ; elle le trouve dans un ami de rhumanité qui réunit tous les titres de gloire qu'elle pouvait désirer pour Torhement de la Maçonnerie.

a .... L'émulation que votre présence doit y répandre, en donnant un nouvel éclat et une nouvelle activité à notre Loge, tournera au profit des pauvres qu'elle soulage, des études qu'elle encourage, et de tout le bien qu'elle ne cesse de faire. Quel citoyen a mieux que vous servi la patrie en l'éclairant sur ses devoirs et sur ses vrais intérêts, en rendant le fanatisme odieux et la superstition ridicule, en rappelant le goût à ses véritables règles, l'histoire à son véritable but, les lois à leur première intégrité? Nous promettons de venir au secours de nos Frères et vous avez été le créateur d'une peuplade entière qui vous adore et qui ne retentit que de vos bienfaits. Vous avez élevé un temple à l'Eternel; mais, ce qui valait mieux encore, on a vu près de ce temple un asile pour des hommes proscrits, mais utiles, qu'un zèle aveugle aurait peut-être repoussés.

€ Ainsi, très cher frère, vous étiez franc-maçon avant que d'en recevoir le caractère, et vous en avez rempli les devoirs avant que d'en avoir contracté Tobligation entre nos mains... »

Voltaire eut la parole à son tour, et, en quelques mots oti perçait l'émotion, il déclara « que, dans les principes de la Maçonnerie, il retrouvait toutes les inspirations qui avaient guidé sa vie entière et qu'il s'engageait à être un dès frères les plus fidèles et les plus zélés, parce qu'il n'aurait qu'à suivre la voix de sa conscience et de son cœur, »

A ce moment, un frère s'avança et lui remit le quatrain suivant :

Au seul nom de l'Illustre Frère, Tout Maçon triomphe aujourd'hui ; S'il reçoit de nous la lumière, Le monde la reçut de lui.

Qu'on se reporte maintenant à cent ans en arrière; qu'on se rappelle le grand Corneille mourant dans la misère, pendant que M. le marquis de Dangeau inscrit sur son journal cette laconique oraison funèbre : « Aujourd'hui le bon- « honîme Corneille est mort. » Que l'on compare ce qui se passait alors aux honneurs dont Voltaire est accablé, et l'on mesurera d'un seul coup d'œil le chemin qu'ont fait les esprits ; on aura une idée de la puissance qu'ont acquise en cent ans les gens de lettres, ces ouvriers de la pensée !

Par malheur, on ne subit pas impunément des émotions aussi vives et aussi fatigantes, surtout lorsqu'on a quatrevingt-quatre ans ! Voltaire, quelques jours après son arrivée à Paris, s'était déjà trouvé malade. Il eut peur de la mort et plus encore du sort qui était réservé à son cadavre. Faiblesse, si l'on veut, mais c'était là une chose qui, de tout

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temps, lui tint fort à cœur. Or, les craintes de Voltaire à ce sujet n'étaient pas sans fondement. Dès qu'il parut à Paris, le parti dévot fouilla les archives pour découvrir quelque ordre d^exil antérieurement donné; déçu dans son €spoir, parce que Voltaire n'avait pas été formellement exilé, il se vengea en mêlant quelque amertume aux plaisirs dont le poète-philosophe était abreuvé. Des satires dirigées contre lui parurent dans les journaux pieux et coururent les monastères. Des abbés, profitant de l'inviolabilité de la chaire, firent contre lui des sorties violentes. Voltaire, toujours prompt à s'effrayer, fut des plus inquiets : « Je ne « veux pas être jeté à la voirie, » disait-il. Il redoutait à la fois le scandale et le ridicule d'une pareille mesure. Il vou-' lait conserver le décorum jusque dans la mort, qt il se décidait à se soumettre une fois de plus aux cérémonies religieuses qui pouvaient lui épargner cet ennui posthumé. if. Quand on meurt à Surate, » disait-il, « il faut tenir la queue « d'une vache dans sa main. » Mourant en pays catholique, il se résignait à se confesser et à recevoir Textrêrae-ônction. Ses amis, lés philosophes, pensaient comme lui sur ce point et lui conseillaient d'imiter Fontenelle et Montesquieu, qui, au dernier moment, avaient accepté cet accommodement avec leur conscience.

Voltaire était dans ces dispositions ; il croyait l'instant venu de faire, suivant son expression, « le saut périlleux », quand il reçut la visite d'un brave prêtre nommé Gautier. C'était le chapelain des Incurables, et les plaisants préteridi-' rent qu'il ne fallait pas moins pour tenter cette cure « in extremis ». L'abbé Gautier venait pour travailler au salut de l'àme de Voltaire. S'il faut en croire certains commérages plus piquants que véridiques, la première entrevue fut curieuse. Voltaire aurait demandé au prêtre de quelle part îl venait. — De la part de Dieu, aurait répondu l'abbé. —

Voyons vos lettres de créance, eût répliqué Tincorrigible railleur. — Ce qui est plus sûr, c'est que Voltaire, après avoir causé avec l'abbé Gautier, dît de lui : C'est un bon imbécile. Il le trouvait peu gênant, assez doux; il le préférait au curé de Saint-Sulpice, qui sollicitait, au même moment, le plaisir de confesser Voltaire. C'est donc à Tabbé Gautier qu'il demanda son passeport pour l'éternité ; c'est à lui qu'il fit l'aveu de ses péchés et remit la déclaration suivante :

(€ Je, soussigné, déclare qu'étant attaqué depuis quatre mois d'un vomissement de sang, à l'âge de quatre-vingtquatre ans, et n'ayant pu me traîner à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer M. l'abbé Gautier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes, et que, si j'avais jamais scandalisé TÉglise, j'en demande pardon à Dieu et à elle. »

La déclaration était assez anodine ; mais, pour qu'il ne restât aucun doute sur le fond même de sa pensée. Voltaire avait, deux jours auparavant, signé cette autre profession de foi :

« Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition. »

Voltaire en fut cette fois pour ses frais de confession. Pendant que deux hommes d'église se disputaient l'honneur de sauver son âme, deux médecins se disputaient celui de sauver son corps. Ce furent les médecins qui eurent l'avantage, et qui permirent à Voltaire de jouir, avant son départ pour l'autre monde, de l'enthousiasme que nous avons décrit plus haut.

Txonchin ne cessait de répéter à Voltaire : a Retournez

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à Ferney. » Le patriarche promettait de partir et restait toujours. Paris Pavait repris et enchaîné par mille liens qu'il n'avait pas le courage de rompre. Quoique harassé des hommages bruyants dont il était Tobjet, il ne songeait pas à se reposer. Il surmenait son corps épuisé ; il lui imposait des travaux qui eussent fait reculer un homme dans la force de l'âge. Une chose Pavait frappé : Pinsuffisance du dictionnaire de l'Académie, et il voulait le refondre sur un plan plus large. Il n'a pas plus tôt conçu ce projet qu'il veut le réaliser, et, comme PAcadémie ne paraît pas pressée de se mettre à cette œuvre longue et difficile, il la gourmande, il l'excite, il lui souffle son ardeur. Il distribue les différentes lettres à ses confrères et prend pour lui la lettre A, la plus chargée. Tout le monde est entraîné : Voltaire s'écrie : ce Je « vous remercie. Messieurs, au nom de Palphabet. — Et vous, » lui répond-on, « nous vous remercions au nom des lettres. » Le voilà sans délai qui se met à l'ouvrage et qui s'efforce de faire tenir le plus de travail possible dans le moins de temps possible. Il prend du café pour se soutenir; mais il en prend sans compter les tasses -et il chasse le sommeil. Pour le ramener de force, il veut prendre une potion à Popium que lui indique son vieil ami, le maréchal de Richelieu. Mais il en prend trop. « Ah! frère Gain, tu m'as tué, » s'écria-t-il, dit-on, quand il s'aperçut que le remède du maréchal n'était qu'un poison pour lui. Il est alors saisi d'une fièvre violente que suit un abattement profond. Entre deux accès, il trouve encore moyen d'envoyer une lettre qui fut la dernière de son immense correspondance. On lui annonçait que le comte de Lally-ToUendal, injustement décapité, venait d'être réhabilité : il dicte ces lignes d'une voix défaillante : «r Le mourant ressuscite en apprenant cette grande « nouvelle, il embrasse bien tendrement M. de Lally; il « voit que le roi est le défenseur de la justice; il mourra

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« content. » Voltaire, cet intraitable ennemi du fanatisme, était devenu, surtout sur la fin de sa vie, fanatique de justice et d'humanité; et c'est une chose qui l'honore, qu'à ses derniers moments il s'occupe et se réjouisse encore de voir réparer une grande iniquité.

C'est le 26 mai 1778 que Voltaire avait cette joie suprême. Le 3o, il terminait sa vie pleine d'œuvres et de jours.

Voltaire mourant n a pas échappé à la légende et à l'imagination des chroniqueurs mal intentionnés. Les récits les plus fantastiques ont défiguré la façon dont il expira, et c'est pourquoi il nous faut bien rétablir la vérité, autant qu'on peut la connaître. — Voltaire avait promis de mourir en riant; mais son médecin Tronchin, qui le connaissait bien et qui n'était pas tendre pour son malade, écrivait à un ami ces paroles brutales : « Ce sera pour lui un fichu raoa ment. S'il conserve sa tête jusqu'au bout, ce sera un « plat mourant. » Il semble bien, en effet, que Voltaire, en présence du moment fatal, fit preuve de faiblesse : mais il y a ici un singulier écart entre les dififérenteS versions.

On sait du moins que l'abbé Gautier et le curé de Sâitit- Sulpice, réunissant leurs efforts, vinrent le voir à son agonie pour tâcher d'obtenir du mourant une apparence de conversion. Mais Voltaire, suivant les uns, aurait répondu au curé qui lui parlait de Jésus-Christ ; « Au nom de Dieu, ne me parlez plus de cet homme-là »; suivant les autres, il aurait dit tout simplement : « Laissez-moi mourir ed paix. » La divergence ici est légère; mais oti elle s'aggrave, c'est quand il est question des moments qui suivirent. A en croire les amis de Voltaire, sa famille, ceux qui purent recueillir son dernier soupir, sa fin fut assez paisible. Toutefois, ils paraissent reconnaître que le philosophe ne montra pas toute la fermeté qu'on aurait pu attendre de lui* Il est

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