‹ Vie de VoltaireChapitre 77 sur 85 · DERNIERS MOMENTS DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

DERNIERS MOMENTS DE VOLTAIRE

Du reste, en admettant même les détails dont on a enrichi les derniers moments du philosophe, il n'est pas facile de voir quelle conclusion l'on en pourrait tirer. Oh ! sans doute, il y a dans Massillon une terrible peinture de la mort des pécheurs, de leurs angoisses, de leurs effarements, quand ils vont tomber entre les mains du Dieu qu'ils ont outragé,, quand ils se sentent lancés dans une éternité de souffrances. C'est même là un lieu commun d'éloquence religieuse qui peut produire grand effet, quand le morceau est dit d'une voix retentissante, dans la demi-obscUrité d'une grande cathédrale, en présence d'un auditoire de femmes. Mais, si l'on veut aller au fond des choses, il est permis de dire hardiment que l'attitude d'un mourant, à un instant oîi la machine humaine se désorganise, n'est souvent pas du tout d'accord avec sa vie passée et ne saurait infirmer la valeur de ce qu'il a dit et écrit dans toute la plénitude.de son intelligence. On a vu (l'histoire est là pour le prouver) des criminels renforcés, des incrédules fiefifés mourir le plus paisiblement du monde. On a vu, d'autre part, des chrétiens zélés, des fidèles éprouvés, tourmentés en expirant par les aiguillons d'une conscience chatouilleuse; et, s'il fallait une preuve de ce renversement fréquent des rôles, un exemple d'un juste, suivant le monde et suivant l'Eglise, mourant comme Massillon fait mourir les réprouvés, on .pourrait l'empruntera l'homme qui a donné lieu à ce débat, à Tronchin lui-même. Comparant la fin du religieux Haller à celle de l'impie Voltaire, il a écrit ces lignes :

« Co-mment arrive-t-il que, par des routes bien opposées, le grand Haller n'ait pas joui de plus de consolation que lui et que la religion, si consolante, n'en procure pas plus que l'irréligion? Mon bon ami, je m'y perds. »

Laissons donc là un débat qui a suscité des polémiques

ardentes, mais qui ne nous paraît pas mériter tant d'honneur.

Voltaire était déjà mort qu^on demandait encore de ses nouvelles. C'est que la famille redoutait un esclandre, et voulait le faire enterrer décemment, avant que le parti dévot n'eût le temps de s*y opposer. Le curé de Saint-Sulpice (c'était sur sa paroisse que Voltaire venait d'expirer) avait, sur Tordre de l'archevêque, refusé une sépulture au cadavre ; des lettres étaient dépêchées en toute hâte à Tévêque d'Annecy pour qu'il empêchât son ensevelissement à Ferney. Mais Voltaire était destiné à triompher jusqu'au bout des haines du clergé. Pendant que Ton travaillait contre lui, son corps (moins le cœur et le cerveau qui fut trouvé énorme) était transporté en cachette à labbaye de Scellières, en Champagne. Un de ses neveux en était abbé. Là, sans perdre de temps, on l'enterrait avec les cérémonies usitées dans l'Eglise catholique. L'évêque de Troyes, prévenu, se hâta d'envoyer une interdiction formelle ; elle arriva trop tard, et, comme on recula devant le bruit que ferait une exhumation, on laissa, bon gré mal gré, les restes de Voltaire reposer, ô suprême ironie! au milieu d'un monastère. C'est ainsi^ au moyen âge, que Jean de Meung, le grand ennemi des moines, eut, dit-on, son tombeau dans .un couvent de Jacobins.

Page 1