‹ Vie de VoltaireChapitre 78 sur 85 · COUP DŒIL SUR LA RENOMMEE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

COUP DŒIL SUR LA RENOMMEE DE VOLTAIRE

CONCLUSION

Un homme comme Voltaire ne disparaît pas sans laisser un grand vide. Quand la nouvelle de sa mort fut connue à Paris, ce fut une émotion profonde, quoique contenue. Sur son corps s'engagea aussitôt une lutte acharnée entre philosophes et dévots : ainsi jadis Grecs et Troyens se battaient sur le cadavre d'un guerrier expiré. On peut même dire que la bataille n'a pas encore cessé ; et ce n^est pas assez d'avoir suivi Voltaire jusqu'à son dernier jour, il nous faut parcourir l'histoire de sa renommée jusqu'à notre époque.

« Il y a, selon Montesquieu, des choses que tout le monde dit, parce qu'on les a dites une fois. » C'est ainsi qu'on entend répéter : « La postérité, toujours équitable, apprécie chacun à sa valeur, assigne à chacun sa véritable place. » On oublie, en parlant de la sorte, que la postérité n'est pas un tribunal immuable, que c'est un être ondoyant et divers comme les hommes qui la composent. Aussi n'estil pas un seul grand homme dont la gloire n'ait subi quelque éclipse.

Si la postérité change ainsi d'opinion sur les gens et les choses, c'est qu'elle n'est pas impartiale. Parmi les motifs qui lui dictent ses arrêts, il y en a qu'elle ne dit pas, parce qu'elle ne les sait pas; on dirait que le cœur se cache de

l'esprit. Chaque époque, en effet, s'attache dans le passé aux hommes qui lui ressemblent le plus ; elle leur sait gré d'avoir eu mêmes idées ou mêmes sentiments qu'elle; elle les admire ou les exalte, sans se douter que ses sentences sont entachées de corruption ; elle ne s'aperçoit pas qu'elle se réfléchit dans ses jugements et trahit son caractère par ses préférences.

Toute renommée est ainsi sujette à un va et vient perpétuel. Mais ce flux et ce reflux sont surtout sensibles quand il s'agit d'un homme de combat qui aurait pu dire comme le poète allemand Henri Heine : t Gravez un glaive Sur ma tombe. » Soldat d'une idée, champion d'une grande cause. Voltaire a partagé les chances diverses de cette cause et de cette idée; il a été tour à tour foulé aux pieds ou triomphant avec les principes mêmes qu'il a défendus.

Au lendemain de sa mort, ses ennemis eurent les premiers succès. Mieux vus à la cour que ses amis, ils voulurent étouffer sa mémoire sous le silence. Défense fut faite aux journaux de parler de lui ; défense à l'Académie de célébrer, suivant l'usage, un service funèbre en son honneur; défense à ses admirateurs de lui élever un tombeau. Mais cette petite victoire ne fut pas de longue durée. A l'étranger comme en France, les regrets se firent jour bruyamment. C'est Frédéric II qui publie l'éloge de Voltaire, qui fait dire une messe solennelle pour le repos de son âme, qui place son buste à l'entrée de cette Académie de Berlin dont il avait si fort raillé le président. Catherine II, de son côté, achète toute la bibliothèque de son écrivain favori ; elle fait construire à Tsarkoé-Celo un château ordonné, meublé comme celui de Ferney ; elle fait ranger les livres dans l'ordre qu'ils occupaient du vivant du patriarche et elle dit, devant un portrait qui le représente : « Voilà l'homme à qui je dois tout ce que je sais et tout ce que je suis. » En

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