VOLTAIRE APRÈS S,V MORT 24 I
France, rAcadémie française donne comme sujet du concours V Eloge de Voltaire. Le discours de réception que prononce son successeur, Ducis, est une nouvelle occasion de rendre hommage au grand homme disparu. La Harpe fait jouer une pièce de circonstance intitulée les Muses rivales et l'on y voit les Muses se disputer l'honneur de couronner ce génie universel qui les a toutes courtisées. Mais ce qui vaut mieux que ces honneurs éphémères, mieux même qu'un monument en bronze ou en marbre, on prépare une édition complète de ses œuvres. Ce fut Beaumarchais qui se chargea de cette entreprise colossale et sut la mener à bon terme, en dépit des obstacles. Les évêques ont beau « sonner le tocsin », lancer mandement sur mandement. Tout ce qu'ils obtiennent, c'est que l'édition sera interdite en France. Mais elle s'imprime à Kehl, et, précédée d'une biographie écrite par Condorcet, elle circule bientôt à travers tout le pays.
Quand la Révolution éclata en 1789, elle put, à bon droit, considérer Voltaire comme un précurseur. Il Pavait prédite en termes fort clairs et longtemps à l'avance. Il écrivait (2 avril 1764) : « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à toiit, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche qu'on éclatera à la première occasion et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux; ils verront de belles choses. » Il ne s'était pas contenté d'annoncer ce grand changement ; il y avait travaillé avec persistance, sans s'occuper de la constitution politique du royaume, sans poser, comme Jean-Jacques, des principes contraires au régime monarchique, il n'avait cessé de réclamer des réformes dans la législation et des garanties pour la liberté des citoyens. On avait
pu faire, en réunissant tous les vœux émis par lui, tin recueil qui figura parmi les cahiers des Etats généraux sous^ le nom de Cahier de M, de Voltaire.
La première assemblée, la Constituante, fut tout entière animée de son esprit : on s'en aperçut bien aux mesures qu'elle prit contre le clergé; Voltaire eût applaudi des deux mains à la loi qui transfortpait les biens de TEgliseen biens nationaux et forçait les prêtres à prêter serment à la Consti-* tution.
Aussi est-ce bien naturellement que l'Assemblée nationale conçut ridée de ramener en triomphe à Paris ce qui restait de Voltaire. Une église, consacrée à sainte Geneviève, venait de prendre le nom de Panthéon français, et sa destination nouvelle était indiquée par l'inscription qui brillait sur sa façade : <3c Aux grands hommes la patrie reconnaissante. i> C'est là que Voltaire avait sa place marquée. Le 12 juillet 1791, un étrange et solennel cortège traversait Paris: des homnies vêtus à la romaine, des femmes vêtues à la grecque, s'avançaient gravement, portant dans leurs mains des couronnes de laurier ou des lyres dorées; ils entouraient un sarcophage que le peuple saluait de ses applaudissements. On ne voyait pas le triomphateur; c'était un cadavre, c'était Voltaire mort qui obtenait les honneurs de l'apothéose et entrait, porté par la reconnaissance nationale, dans le temple consacré aux gloires de la patrie. Quand on l'exhuma pour cette cérémonie, les gens du pays oîi il était enseveli furent désolés qu'on leur refusât de garder un bras du grand homme, comme ils l'avaient demandé; quelques-uns de^es admirateurs fanatiques parvinrent du moins à dérober quelques fragments de son corps et emportèrent des dents qu'ils Conservèrent comme des reliques. A Paris, même enthotisiasme. Ce n'étaient de tous côtés que bannières flottantes^ guirlandes de fleurs, inscriptions flatteuses. On lisait partout