DÉTRACTEURS DE VOLTAIRE
furent pas les plus forts, et les Spartiates, disciples de Rousseau, guillotinèrent les Athéniens, disciples de Voltaire, en attendant qu^ils fussent guillotinés à leur tour.
Il n'est pas bien certain que Voltaire, s'il eût vécu encore, ^ût trouvé plaisir à être coiffé du bonnet rouge, comme le .fut sa statue. Mais quand, après le 9 thermidor, on revint peu à peu aux choses abolies, la réaction despotique et catholique enveloppa Voltaire dans la même haine que les hommes mêmes de la Révolution. On sait quelle était Taversion de Napoléon 1®' pour tous ceux qu'ilappelait les « idéologues », c'est-à-dire pour tous ceux qui avaient ou avaient eu Tarrogance de penser. Mais ce fut du milieu des restaurateurs du catholicisme que partirent contre le philosophe les plus violents anathèmes. Joseph de Matistre le traite en envoyé de Satan, en monstre à peine digne du nom d'homme. Il écrit :
« D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le trainer jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodôme l'eût banni... Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue par la main du bourreau '. »
Sous- la Restauration, tout homme bien pensant, tout défenseur du trône et de l'autel, se croit obligé de lui lancer un bon coup de dent. Ce sont alors des biographies chimériques, d'énormes volumes destinés à l'écraser. Voici un fragment écrit vers 18 17 par un certain M. Lepan, et qui suffit à faire juger du reste : « De tous les faits qui ont été rapportés on doit conclure qu'Arouet-Voltaire fut mauvais
i . Soirées de Saint-Pétersbourg y tome L .
248 • VJE DE VOLTAIRE
fils, mauvais citoyen, ami faux, envieux, flatteur, ingrat^ calomniateur, intéressé, intrigant, peu délicat, vindicatif^ ambitieux de places, d'honneurs et de dignités, hypocrite, avare, intolérant, méchant, inhumain, despote, violent. » La kyrielle est longue. Il y manque pourtant quelque dhose. L'auteur aurait dû y ajouter en guise de commentaire : « Je suis ami de Péglise catholique et Voltaire en fut Ten-' nemi implacable et heureux. » On eût compris alors pourquoi un tel torrent d'injures !
Cette horreur pour le grand démolisseur se retrouve jusque dans nos plus grands poètes. L^un d^eux s*est écrié :
Voltaire alors régnait, ce singe de génie.
Chez rhomme en mission par le diable envoyé.
Qui parle ainsi? C^est Victor Hugo, qui depuis... Mais alors il était encore à demi-catholique, du moins par Timagination. Puis c'est Alfred de Musset qui frappe à son tour. Il fait penser à Tenfant qui bat sa nourrice. Car, par la légèreté du ton, la raillerie ailée, il est bien, qu'il le veuille ou non, un petit-fils de Voltaire. N'importe! Il sacrifie au goût de son temps et lance au mort qui n'en peut mais la fameuse apostrophe que chacun connaît :
Dors-tu content. Voltaire, et ton hideux sourire Voltige-t-il encor sur tes os décharnés?
Inutile de citer, après cela, les obscurs insulteurs qui qualifient le grand homme du ^viii« siècle de franche ca* naille, d'idiot, de drôle, d'imbécile malpropre, etc.
On ne s'en est pas tenu là. Des injures on a passé aux voies de fait. Au mois de mai 18 14, de fidèles serviteurs du roi et de l'Eglise arrachaient des cercueils de plomb où ils étaient contenus les restes de Voltaire et de Rousseau ; ils les emportaient et les enfouissaient dans un terrain vague,