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LES LETTRES PHILOSOPHIQUES

Analyse et publication des Lettres.

Pendant les petites persécutions du Temple et les déboires d'Adélaïde, il se préparait contre Voltaire, ou plutôt Voltaire préparait contre lui-même, — car il a été toujours Partisan de son malheur, — une des affaires les plus fâcheuses de sa vie.

Durant son séjour en Angleterre, il avait composé en grande partie ses Lettres sur les Anglais, ou Lettres anglaises, connues depuis sous le nom de Lettres philosophiques. Les unes roulaient sur les matières religieuses, et n'étaient qu'une moquerie de toute religion ; les autres, sur le parlement, le gouvernement et le commerce de l'Angleterre, satire, par éloge ou par comparaison, du gouvernement de la France, seul patriotisme de Voltaire ; une autre, sur l'inoculation, question de médecine transformée par le philosophisme en question religieuse et politique; deux, sur Bacon et sur Locke, pères du matérialisme, Locke surtout, par son doute si la matière est capable de

penser, absurdité que Voltaire ne cessera de reproduire; les suivantes, sur la littérature et les grands poètes de l'Angleterre, qui étaient presque révélés à la France. Dans leur ensemble, elles représentaient la moisson recueillie par Fauteur sur le sol anglais.

Trois autres furent ajoutées plus tard, dont la plus célèbre sur ou plutôt contre les Pensées de Pascal. Voltaire y ajoutera successivement d'autres Remarques; car il a poursuivi Pascal pendant 50 ans, jusqu'à la fin, et il est mort dans cette lutte, tant ce géant le gênait et s'identifiait pour lui avec Y Infâme ! En dégageant ces Remarques des indécences et des injures, elles se réduisent à la doctrine du plaisir, fondée sur l'ignorance de la nature et de la destinée humaine.

La première édition des Lettres philosophiques fut donnée à Londres par les soins de Thieriot et à son profit. Voltaire payait ainsi à l'avide Thieriot son nom et sa responsabilité d'éditeur, et se ménageait à lui-même une échappatoire. Pendant qu' elles paraissaient à Londres en français et en anglais, le bruit se répandit qu'elles s'imprimaient en France. Il est probable qu'elles avaient été imprimées à Rouen par Jore plusieurs années auparavant, mais que l'émission en avait été prudemment différée. Jore, qui avait promis une fidélité à toute épreuve, était pourtant soupçonné d'en avoir débité quelques exemplaires, et il eut à s'expliquer avec le lieutenant de police. Mais, par miracle, il ne fut point mis à la Bastille. Il y sera, écrivait Voltaire, et « je tâcherai de n'avoir pas l'honneur de l'y accompagner. »

Il prenait poui cela toutes ses mesures. Il changeait plusieurs endroits de son livre, notamment le cha-

pitre sur Locke et sur « la petite bagatelle de l'immortalité de l'âme; » il sondait les puissances, et jouait au cardinal de Fleury, dans une lecture tronquée, le même tour que Montesquieu pour les Lettres persanes; il cachait, même à ses intimes, que l'impression était achevée, et il parlait et agissait comme si la chose eût été encore à faire. Cependant, il recommandait à Jore secret, diligence et exactitude; il retirait tout écrit de lui des mains d'une famille exposée aux lettres de cachet; il exigeait du libraire, sous un faux nom, un reçu de l'édition des Lettres, et ordonnait de la déposer chez Formont ou chez Cideville, et se faisait écrire par le même libraire, sous son nom véritable, un engagement à ne rien imprimer sans permission.

Malgré toutes ces précautions et roueries diaboliques, le bruit court que les Lettres s'impriment à Rouen. Jore nie, et cette fois s'en tire. Mais, quelques mois plus tard, en mars ou en avril 1734, une édition s'en répand dans Paris. A qui l'imputer? à Voltaire! Se fiant à la parole de Voltaire, qui assurait avoir une permission verbale et s'engageait à faire tous les frais de l'édition, Jore avait accepté et imprimé le manuscrit des Lettres. L'édition achevée, et un bruit sourd, précurseur de l'orage, commençant à se faire entendre, il refuse d'en livrer un seul exemplaire. Toutefois, deux exemplaires sont remis à l'auteur, afin de faire Y errata et les cartons. Or, de ces deux exemplaires, Voltaire en confie un à un imprimeur, François Josse, sous prétexte de le faire relier. François, de concert avec son cousin René Josse, copie le livre et l'imprime. René, d'autre part, pour n'avoir à par-

tager avec personne, fait une autre édition à lui seul, et François, dans sa jalousie, le dénonce.

Confier un tel livre à un imprimeur, c'était au moins une grande imprudence; mais tout prouve qu'il y eut, de plus, complicité. Impatient de voir paraître son ouvrage et las des retards que le prudent Jore mettait à le livrer, Voltaire avait pris le parti de le réimprimer à Paris, sans aucun souci de l'imprimeur de Rouen. Le plus odieux de sa conduite, c'est qu'il s'empressa d'écrire à Hérault, dès que la police fut mise sur la piste, moins pour excuser son livre que pour accuser Jore et rejeter toute la faute sur le pauvre imprimeur; et cette dénonciation contre Jore, il la répandit parmi tous ses amis, pour former en ce sens l'opinion, peser par l'opinion sur l'autorité, et se tirer lui-même de tout embarras.

Sur sa dénonciation, Jore est mis à la Bastille. Comme il avait promis de ne l'y pas accompagner, il s'enfuit à Monjeu, où il assiste au mariage de son ami Richelieu avec MUe de Guise. Pendant les fêtes du mariage, arrive un exempt pour l'arrêter et le conduire au château d'Auxonne. Mais, averti par ses amis, il était parti quelques jours auparavant, et, après quelques marches et contre marches, s'était caché à Cirey.

Sa cause s'identifiant avec celle de Jore, et la mise en liberté de l'imprimeur entraînant la sienne, il parut, après l'avoir dénoncé, lui porter quelque intérêt. Il lui écrivit donc, d'après quelques conseils venus, disait-il, de haut, que le moyen unique de tout apaiser était de remettre l'édition au ministre de la librairie, et il s'offrait à la payer. Jore ne répondit pas, pour la

bonne et triste raison que, détenu à la Bastille, il n'avait pas reçu la lettre de Voltaire; et Voltaire, néanmoins, osa lui faire un crime de ce silence forcé. Cependant Jore ayant prouvé qu'il n'avait pas dans son imprimerie de caractère semblable à celui de l'édition de Paris, il fat relâché au bout de quatorze jours. Mais les dénonciations de Voltaire, qui continuait d'accuser Jore d'avoir imprimé les Lettres sans son autorisation, avaient mis la police sur la vraie piste. Une visite ayant été faite à Rouen, l'édition originale fut surprise et saisie. Contraint alors de tout dire, Jore raconta l'histoire que nous savons, l'histoire véritable des Lettres,

Poursuites contre Voltaire et affaire de Jore.

Voltaire jeta feu et flamme contre le misérable, le scélérat qui l'avait trahi, qui lui avait valu, rue de Long-Pont, une visite domiciliaire, pendant laquelle on avait saisi toute sa fortune et mis tout au pillage. Sentant bien les conséquences des aveux de Jore, il écrivit mille lettres pour se disculper, et il n'empêcha pas que son ouvrage ne fût lacéré et brûlé par la main du bourreau; craignant même pour sa personne, il quitta Cirey, et mena, pendant un mois, une vie errante. Il se rendit au camp de Philisbourg, attiré par la nouvelle que Piichelieu venait d'être tué en duel. Nouvelle fausse heureusement, et, au lieu du deuil qu'il venait généreusement partager, il n'eut à prendre part qu'aux fêtes et festins que tous, princes et seigneurs, s'empressèrent de lui offrir. Toutefois, il

Oô VIE DE VOLTAIRE.

s'empressa de quitter « le séjour des bombes et des boulets, » et d'autant plus vite qu'il était toujours poursuivi, et que la cour donnait à son voyage un tout autre motif qu'un motif de cœur.

Le 24 juillet, il était revenu à son gîte de Cirey. Il n'y resta en paix que quelques mois. En novembre, croyant qu'il y avait un ordre contre lui, il prit le chemin de l'étranger, et alla rejoindre Mme Du Ghâtelet à Bruxelles. Il attendit là le résultat des démarches qu'on faisait en sa faveur, et des mémoires justificatifs qu'il adressait au lieutenant de police. Il rentra en France dans les derniers jours de février 1735, après avoir promis de se bien tenir, de n'écrire à personne, et de cacher à tous sa présence à Cirey. Bientôt il obtint la permission de revenir à Paris, à la condition d'y mener ce une conduite digne d'un homme sage, et d'un homme qui avait déjà acquis un certain âge. »

Tout paraissait fini pour lui ; mais le malheureux Jore, à qui on avait ôté sa maîtrise, restait sur le pavé. Voltaire lui-même, quoique amnistié par le garde des sceaux, était loin d'être en grâce et en crédit auprès du gouvernement. Or, il lui fallait davantage pour la paix du présent et la sécurité de l'avenir. Sa cause et celle de Jore se touchaient donc encore par quelque point; et, pendant son séjour à Paris, il parut porter à l'imprimeur un intérêt qui n'était toujours que de l'égoïsme. Aussi chercha-t-il bientôt à faire sa paix tout seul. Gomme dans tous ses grands embarras, il recourut aux Jésuites, et écrivit au Père Tournemine deux longues lettres, où il attribuait aux Jansénistes les persécutions qu'il

avait souffertes, et tâchait d'expliquer ce qui avait indigné contre lui dans les Lettres philosophiques. Ayant obtenu quelques gages de sécurité, au moins pour le présent, il ne songea plus à Jore, et le laissa au fond de sa ruine. Jore s'adressa à lui, sollicitant son crédit et celui de ses amis pour avoir un emploi. Il reçut d'abord quelques promesses, puis la déclaration qu'il n'avait plus rien à espérer. Alors il réclame son dû pour l'impression des Lettres. Voltaire lui propose de couper la dette par moitié. « Volontiers, répond Jore, spirituel ce jour-là : j'ai quatorze jours de Bastille, faites-vous-y mettre pour sept; vos Lettres m'ont causé une perte de 22,000 francs, payez m'en onze, et il restera à mon compte la perte de ma maîtrise. »

Voltaire va remuer toutes les puissances pour échapper à l'obligation de payer tout ou partie de sa dette. D'abord il injurie et menace; cité en justice, il prétend avoir payé, et, pour le prouver, il crie à l'ingratitude. Mais Jore appuyait sa demande sur une lettre de Voltaire lui-même, datée de Cirey le 24 mars 1736, lettre qu'il s'était fait écrire sous prétexte qu'on lui donnerait des lettres de grâce et qu'on le rétablirait dans sa maîtrise, s'il disait toute la vérité au sujet des Lettres philosophiques. C'est la seule habileté dont il ait usé dans ce procès, comme c'est la seule maladresse échappée à la rouerie de son adversaire. Or, dans cette lettre, Voltaire avouait particulièrement deux choses : la première, que l'édition de Rouen avait été faite « de concert avec lui; » la seconde, qu'il en avait « offert le prix, » non accepté par Jore, ce qui était reconnaître qu'il était toujours débiteur.

Fort de ce commencement de preuve par écrit, Jore

demande à être admis à la preuve par témoins. Voltaire récrimine au sujet de la lettre extorquée, dit-il, et tournée lâchement contre lui; et il oppose une dernière fin de non-recevoir, ou plutôt de non- donner : Jore, dit-il, est mal fondé à réclamer le prix d'une édition qui a pu être saisie. Moyen odieux, et qui retombait sur lui-même, puisqu'il faisait une exception d'avoir trompé Jore, celui-ci n'ayant imprimé que sur la foi de son mensonge d'une permission verbale, et ayant refusé de rien livrer avant d'avoir une permission écrite.

Il entre alors en correspondance avec Hérault, lieutenant de police, qui a offert sa médiation, et dont il invoque l'autorité contre un « scélérat. » Il ne veut pas d'un procès dangereux, fondé sur la lettre du 24 mars, où il sera convaincu d'être l'auteur des Lettres philosophiques. Il requiert défense d'imprimer la lettre fatale et un Mémoire préparé par Jore; il demande remise de la lettre elle-même, pour nier ensuite la fidélité de la reproduction qui en serait faite; et, comble de l'impudence et de l'horreur ! il fait sommation à Hérault de « pincer Jore, pour avoir osé s'avouer dans son exploit l'imprimeur d'un livre défendu; » — d'un livre dont il était l'auteur, et qu'il avait imposé au libraire par mensonge ! Et il donnait l'adresse de Jore, pour que les limiers de la police ne manquassent pas de le pincer et de le « mettre dans un cul de basse-fosse ! »

Vains efforts ! Le Mémoire, y compris la lettre, ce le libelle infâme » parut, et fut vendu à un public avide, dans les cafés, aux portes des spectacles, partout! Nouveau recours de Voltaire au lieutenant de police ;

nouvelles déclamations contre Jore, diffamé dans sa vie et sa famille, dénoncé et présenté comme suspect, de manière à rendre impossible le rétablissement du pauvre imprimeur dans sa maîtrise, s'il lui en restait quelque espoir.

C'était à la justice de prononcer. Mais Voltaire fuyait la justice régulière, et se réclamait toujours de Hérault, son ancien condisciple à Louis-le-Grand. Hérault s'interposa, en effet, pour une transaction à l'amiable, et il agit tellement sur Jore, qu'il lui arracha presque un désistement. Jore avait consenti à tout, même à la réduction de sa dette à mille livres, sur l'engagement pris par Hérault de lui faire rendre sa maîtrise. Pour échapper à l'obligation de payer ces mille livres, Voltaire s'adresse encore à toutes les puissances, au lieutenant de police, au garde des sceaux, présentant la transaction comme une reconnaissance de sa dette et de sa honte.

Le jour où Jore se présenta chez Hérault pour recevoir ses mille livres, il apprit qu'un jugement rendu par Maurepas le déboutait de sa demande, et condamnait Voltaire à une amende de cinq cents livres, ce qui était alors une peine infamante. Voltaire, hors de lui, se traîne malade à la porte du garde des sceaux, et lui fait remettre, attendant la réponse, un billet lamentable : ce Donner 500 livres d'aumône, c'est signer ma honte ! » N'ayant pas été reçu, il va chez Hérault, et, lui si riche, il crie misère : « Il s'en faut de beaucoup que jepuisse trouveràprésent cinquante pistoles : j'ai à peine de quoi partir ! » Il paya néanmoins , à son grand dépit, et, après avoir « perdu tout son argent dans cette malheureuse affaire, » il rentra

l'oreille basse et battant de l'aile à Girey(juillet 1736). Deux ans après, Jore, sans pain pour lui et pour ses enfants, sans espoir de recouvrer sa maîtrise, voulut reprendre contre Voltaire un procès qui n'avait pas été jugé au fond. La lettre et le Mémoire, telles étaient toujours ses pièces maîtresses. Aussi Voltaire employa-t-il tout pour les lui arracher des mains. Hérault, toujours à sa dévotion, fait venir Jore, et lui demande la lettre et un désaveu du Mémoire. Jore refuse d'abord ; mais, circonvenu sans doute par promesses et par menaces, il cède la lettre au prix de cinq cents livres, et adresse à Voltaire le désaveu « d'un procès injuste et d'un factum odieux, » qu'il attribue aux « mauvais conseils » des ennemis du poète. Evidemment, ce désaveu d'un Mémoire qui, par sa vraisemblance et sa modération, contrastait avec tous les mensonges, toutes les poursuites cruelles de l'apôtre de la vérité et de la tolérance, n'avait été arraché que par la promesse du lieutenant de police et du poète de faire rendre la maîtrise ou d'y suppléer par des secours pécuniaires. Ni Hérault, ni Voltaire ne tinrent parole. La maîtrise ne fut point rendue, et les secours se réduisirent à peu de chose. Quelques dons, peut-être une pension de trois cents livres pendant quelques années, voilà tout ce que le Plutus de Ferney fit pour l'homme qu'il avait ruiné, et il le laissa mourir dans la misère! Certes, nos mœurs littéraires ne sont pas très-chevaleresques ; mais pas un homme de lettres, aujourd'hui, qui ne se crût déshonoré, s'il avait tenu la conduite de Voltaire envers Jore. Et nous en verrons bien d'autres! Attendons et Des Fontaines, et Rousseau, et Fréron !

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