‹ Vie de VoltaireChapitre 9 sur 35 · RENTREE DE VOLTAIRE EN FRANCE · texte numérisé non relu

RENTREE DE VOLTAIRE EN FRANCE

Rentrée dans ses pensions et accroissement de sa fortune. — Adrienne Lecouvreur et Charles XII.

Voltaire rentra en France dans les premiers mois de 1729, et il rentra avant que son arrêt d'exil fût levé. Aussi, pendant quelques jours, il s'y cacha en banni, rôdant autour de la capitale, en faisant le siège, jusqu'à ce que les portes lui en fussent ouvertes par le ministère. Il s'établit d'abord à Saint-Germain, y gardant, sous le nom de Sansons, le plus strict incognito, et ne donnant son adresse qu'aux amis indispensables. Il se hâtait d'y retourner, lorsque, pour s'entendre avec ses amis et protecteurs, il s'était hasardé à Paris en rupture de ban. Bientôt il obtint acquittement et liberté.

A peine rentré légalement dans sa patrie, il s'occupa de rentrer aussi dans ses rentes et ses pensions. L'argent qu'il en arracha, son héritage paternel, augmenté peut-être de quelques guinées produites par la Henriade, il plaça le tout dans la loterie établie par Pelletier des Forts, contrôleur général des finances, pour la liquidation des dettes de la ville. Dans un souper chez Mme Dufay, avec la Condamine,

il avait fait un calcul qui lui fit gagner le fonds de la loterie. Il se traça alors cette théorie, qu'il pratiqua souvent : « Pour faire sa fortune dans ce pays-ci, il n'y a qu'à lire les arrêts du Conseil. Il est rare qu'en fait de finances le ministère ne soit forcé à faire des arrangements dont les particuliers profitent. »

La légitimité de son gain lui fut contestée; mais le Conseil jugea en sa faveur, et blâma le ministre de n'avoir pas prévu le calcul. Il faut bien pourtant qu'il y ait eu quelque chose de louche en cette affaire, puisque Voltaire, même payé et mis hors de cause, songea à repasser la mer, qu'il se retira au moins à Plombières, et qu'il attendit la sortie de Pelletier des Forts du ministère pour rentrer à Paris.

Il n'y resta pas longtemps. Le démon de l'argent, Plutus à sa proie attaché, le dominait alors. Au milieu d'une nuit, il volait en chaise de poste à Nancy, où se souscrivaient des actions d'on ne sait quel commerce. Il s'en fit adjuger cinquante, qui lui furent délivrées huit jours après. Il profita aussitôt de la demande en hausse de ce papier, tripla son or, et revint jouir de ses doublons au milieu de « la bachique bande » de ses amis.

Ou plutôt non, il n'en jouit pas, et il ne songea qu'à décupler l'or qu'il venait de tripler. Ayant pris en Angleterre le goût des spéculations commerciales, il fit, sous le nom d'un Demoulin, le commerce des blés, et gagna beaucoup. Il prit aussi un intérêt dans une maison de Cadix, et, à une banqueroute près, il eut encore de grands bénéfices. Or, l'argent qui lui venait de tous les côtés, il ne le laissait pas oisif, mais il le multipliait par d'habiles et heureuses combinaisons.

Emprunts, loteries, industries diverses imaginées dans les besoins de l'Etat, et jusqu'au brocantage des tableaux, il prenait part à tout, et toujours avec avantage. Mais la principale source de son immense fortune fut l'intérêt qu'il obtint des frères Paris dans les fournitures des vivres aux armées d'Italie et de Flandre. A la liquidation, il reçut en solde, pour la seule armée d'Italie, six, sept ou huit cent mille livres, et les résultats, du côté de l'armée de Flandre, ne lui furent pas moins fructueux. Il était donc bien payé pour faire l'éloge de Paris-Duverney, de ses connaissances financières, de son industrie ; mais lorsqu'il y ajoutait l'éloge de sa probité, il se mettait en contradiction avec lui-même, car c'est lui qui a écrit : « Les peuples seront-ils encore longtemps ruinés pour aller se faire bafouer, abhorrer et égorger en Germanie, et pour enrichir Marquet et Compagnie,

Et Paris, et fratres, et qui rapuere sub Mis ? »

Nous venons de dire la part qui lui revint dans les profits des Paris ; que le lecteur lui assigne sa part dans le rapuere.

Habile homme d'affaires, habile financier que M. de Voltaire! Et, pendant ce temps, les lettres allaient leur train ! Toujours, comme il disait, un procès, une entreprise, un poème, une tragédie et une comédie sur les bras! Ainsi, tout en courant les actions et les billets de loterie, il achevait son Brutus et le faisait représenter.

Joué pour la première fois le 11 décembre 1730, Brutus n'eut que seize représentations. Le républicanisme du sujet et du poète déplut à un auditoire mo-

narchique. Les connaisseurs, d'autre part, sentirent le défaut d'équilibre et d'intrigue de la pièce, et le disparate d'une intrigue d'amour mêlée à une telle action.

L'homme d'affaires consola le poète. Revenant un soir d'une représentation de Brutus, Voltaire apprend qu'un bâtiment, appelé aussi Brutus, chargé pour son compte, et qu'il croyait naufragé, était arrivé à Marseille : « Puisque le Brutus de Barbarie est retrouvé, dit-il à son facteur Demoulin, consolons-nous du peu d'accueil qu'on a fait au Brutus de l'ancienne Rome. Il viendra peut-être un temps où on lui rendra justice. »

Ce temps n'est pas venu, et il ne viendra jamais.

Cependant un nouvel orage se formait contre Voltaire. Par la protection du maréchal de Villars, il allait échapper à une mauvaise affaire qu'il s'était faite dans les querelles de la Constitution Unigenitus, lorsqu'il donna nouvelle prise sur lui par son élégie sur la mort d'Adrienne Lecouvreur.

Morte en impie, ou plutôt en idolâtre, après une vie immorale , la comédienne , malgré un legs de mille francs à l'église de Saint-Sulpice, était indigne de la sépulture chrétienne. Enlevée de nuit dans un fiacre, elle fut enterrée par deux portefaix à l'angle de deux rues. Voltaire, qui avait assisté à son agonie, lui fit une espèce d'apothéose en vers , farcie de niaiseries anti-françaises et anti-catholiques. Il sentait lui-même si bien le danger de sa pièce, qu'il la communiqua avec beaucoup de réserve. Mais des copies en coururent, et on réclama auprès du garde des sceaux. Voltaire prévint les poursuites, et fît répandre

le bruit qu'il était retourné en Angleterre. En réalité, il s'était réfugié en Normandie, où il allait s'occuper de la publication de son Charles XII, et d'un ouvrage plus dangereux que l'apothéose de la Lecouvreur, ses Lettres philosophiques.

Composé en 1727 et 1728, Charles XII avait été mis déjà sous presse à Paris, puis suspendu par ordre du garde des sceaux. Or, deux manières de s'y prendre pour l'imprimer à Rouen : ou obtenir une permission tacite, ou trouver un de ces imprimeurs qui faisaient tout sans permission. A défaut de la permission tacite, qui fut refusée par le premier président, Voltaire s'adressa à un libraire que lui avait indiqué Cideville, à Jore, qui consentait à courir les risques de l'affaire. Il s'établit sur les lieux, se partageant entre Rouen et Canteleu, campagne de Formont, son autre ami rouennais, mais vivant aussi incognito à la ville qu'aux champs, se cachant encore sous un titre de milord anglais, pendant qu'il écrivait à tout le monde qu'il était parti pour l'Angleterre, et qu'il datait de Kenterbury. C'est qu'on le cherchait toujours, et qu'il n'était pas sûr pour lui qu'on le crût en France. Tout cela le rendait malade. N'importe : il continuait à se moquer de tout ,

Toujours uu pied dans le cercueil, De l'autre faisant des gambades.

Suivant un récit de Jore, publié au temps de leurs querelles, soit à Rouen, soit à la campagne, où le libraire avait été fier de l'héberger, Milord aurait mal caché Harpagon, qui se serait trahi par des actes d'odieuse lésinerie.

A Rouen, Voltaire s'occupa de deux éditions simultanées de Charles XII, dont Tune probablement était faite à l'insu et au détriment de Jore. Ces éditions achevées, il s'agissait de les faire entrer à Paris. N'ayant pas obtenu de permission des ministres de la librairie, il laissa d'abord à Rouen les onze ballots renfermant Charles XII, les onze pèlerins, comme il disait, et vint à Paris sonder lui-même le terrain. L'ayant trouvé plus favorable, il se hâta de faire venir son livre.

Charles XII est à la fois le premier ouvrage historique et le premier ouvrage en prose de Voltaire. Dès ce début, il atteignit une perfection qu'il n'a pas dépassée, comme il n'est guère allé au delà de la versification à'OEdipe. Du premier coup, il fut à peu près le prosateur et le poète qu'il restera toute sa vie. Malgré les critiques qu'on en a faites, cette histoire, composée sur de bons mémoires et des informations de première main, a le principal mérite du genre, la vérité. Seulement, comme disait Montesquieu, elle manque de sens ou de philosophie, parce que l'auteur ignore ou ne dit pas si le héros est un homme de génie pressentant la grandeur menaçante des czars, ou seulement un aventurier plus digne qu'Alexandre des petites maisons bâties dans les vers de Boileau. Au point de vue littéraire, elle a tout le romanesque, toute la prestesse, toute la soudaineté du sujet. Mais pourquoi ces sorties contre la cour de Rome, contre les vœux de religion, contre l'ambition des prêtres, etc.? Hélas! c'était déjà, et ce sera de plus en plus la griffe de Voltaire ; et tout ouvrage de lui qui n'en serait pas revêtu devrait être regardé comme contrefait.

Eriphyle et Zaire. — Temple du goût et Adélaïde.

II passa le reste de Tannée 1731, tantôt à Paris, tantôt à Arcueil, chez le prince de Guise, qui prêtait gratuitement son château au poète, tandis que le poète prêtait son argent au prince à beaux intérêts; il alla aussi à Richelieu, passant toujours sa vie de château en château, mais sans joie cette fois, affligé qu'il était de la mort du président Maisons, « son ami, son soutien, son père, » qu'il paraît avoir sincèrement pleurée. Comme toujours, il chercha une distraction à sa douleur dans l'étude et les lettres, et s'occupa activement de son Eriphyle, qu'il avait soumise aux comédiens avant de partir pour Rouen.

Il logeait alors chez la baronne de Fontaine-Martel, ala déesse de l'hospitalité,» qui le gardait « pour rien, » malgré sa fortune, et qui hébergeait avec lui son Thieriot. C'est là qu Eriphyle fut essayée, et elle gagna en première instance ; mais, suivant les prévisions de l'auteur, elle perdit en dernier ressort. Accueillie froidement par le public, le 7 mars 1732, siffléemême, les comédiens refusèrent de la reprendre, même à leur profit, et Voltaire la retira pour en faire plus tard S émir amis.

En attendant, il prépara une revanche d' Eriphyle, et, en vingt-deux jours, il fit Zaïre, où il tâchait « de peindre les mœurs turques opposées aux mœurs chrétiennes, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant et même de plus tendre, avec ce que l'amour a de plus tou-

chant et de plus furieux. » Lue et prônée d'abord dans les sociétés, Zaïre parut sur la scène le 13 août 1732. Aux trois premières représentations, le succès en fut incertain; mais, à la quatrième, grâce à quelques corrections, le public se laissa prendre au mélange nouveau de plumets et de turbans. « Je parus dans une loge, a raconté Voltaire, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fripon si je n'avouais que j'étais sensiblement touché. »

Il y a deux choses dans Zaïre : l'épisode de la croisade, et le drame de la passion et de la jalousie meurtrière. C'est l'épisode de la croisade, si bafouée ailleurs par Voltaire, qui fait l'immortelle beauté de cette tragédie. Quant au drame, à ce jeu terrible de l'amour et de la jalousie, ce n'était qu'une imitation ; et l'auteur de Zaïre, quoique plus heureux dans l'imitation du More de Venise que l'auteur à'Eriphyle dans l'imitation à'Hamlet, ne restait pas moins au-dessous du barbare Shakespeare. Mais Zaïre reprend son avantage par l'épisode chrétien si habilement lié à l'action. La lutte entre la passion et la foi, entre l'amante et la fille, voilà ce qui en fait la création la plus originale de Voltaire, la seule par laquelle il se soit approché des types immortels de Chimène et de Pauline.

Vers la fin d'octobre de cette année 1732, Voltaire alla tenter de nouveau la fortune à Fontainebleau. Il n'y put obtenir encore la charge de gentilhomme de la chambre qu'il ambitionnait, et il dissimula son échec dans toutes ses lettres. A l'en croire, il aurait vécu à Fontainebleau non en courtisan, mais en poète.

Il y vécut en poète sans doute, et en poète assez heureux, grâce à la protection de la reine ; mais aussi en courtisan, et en courtisan, hélas ! évincé.

Revenu à Paris vers le 15 novembre, il continua de loger chez Mrae de Fontaine-Martel, qu'il perdit au mois de janvier de Tannée suivante. Il a raconté la mort de celle dont il était « le directeur : » « Figurezvous que ce fut moi qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir. Elle ne voulait point entendre parler des cérémonies du départ ; mais j'étais obligé d'honneur (et d'intérêt) à la faire mourir dans les règles. Je lui amenai un prêtre moitié janséniste, moitié politique, qui ht semblant de la confesser, et vint ensuite lui donner le reste. Quand ce comédien de Saint-Eustache lui demanda tout haut si elle n'était pas bien persuadée que son Dieu, son Créateur, était dans l'Eucharistie, elle répondit : «Ah! oui! » d'un ton qui m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres. » Ces éclats de rire de Voltaire en face d'une agonie font frémir, si l'on écoute l'écho que leur ont fait ses cris de rage, quand il lui fallut mourir à son tour.

A ce ton, on voit qu'il pleura peu sa digne amie, et il ne regretta que les « quarante mille livres de rente qu'on dépensait à le divertir. » Il resta là jusqu'au 15 mai, et alla s'établir rue de Long-Pont, vis à vis Saint-Gervais, avec son courtier et associé Demoulin, se promettant de couvrir le bruit des cloches avec le bruit de sa lyre. — Sa lyre est bien muette aujourd'hui, et les cloches sonnent toujours.

Plus désagréable que la mort de son amie lui fut l'affaire de son Temple du goût, qui excita tant de

passions contre le malheureux architecte. Outre les cris des exclus, les plaintes des admis eux-mêmes, qui ne s'y trouvèrent pas placés avec assez d'honneur, il y eut colère du ministère, criailleries de la cour, et menace d'une lettre de cachet. Voltaire brûla le premier Temple, et rebâtit tout à neuf. Il dédia le second à de puissants protecteurs, sollicita approbation et privilège, et, poursuivi toujours, il fut réduit à dresser en Hollande « le Temple de la nouvelle fabrique. » L'autorité se tut enfin, et elle aurait dû commencer par là, car l'ouvrage ne méritait pas tant de colères. Mais Paris continua d'être inondé d'écrits pour et contre ; et, soit par la finesse, soit par l'injustice de plusieurs de ses arrêts, le livre justifiait ces apologies et ces critiques.

Rendu au calme et à lui-même, Voltaire mit la dernière main à son Adélaïde Duguesclin, et la fit représenter le 18 janvier 1734. Loin d'être applaudie comme Zaïre, selon l'espoir de l'auteur, la pièce, trop faible de conduite et de style, fut sifflée dès le premier acte; les sifflets redoublèrent au second, et ce fut une tempête au cinquième. A cette question de Vendôme : « Es -tu content, Coucy?» — « Coussi, Coussi, » répondit un plaisant du parterre, et il fallut baisser la toile. La pièce réussit mieux sous les titres divers d'Alamire, de Duc d'Alençon, de Duc de Foix; car, aussi économe pour ses écrits que pour son or, Voltaire s'obstina à la resservir au public, en changeant l'étiquette, comme font les marchands pour les marchandises avariées ou passées de mode.

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