‹ Vie de VoltaireChapitre 11 sur 35 · CHATEAU ET CHATELAINS. — VIE PRIVÉE ET VIE DE TRAVAIL A CIRE Y · texte numérisé non relu

CHATEAU ET CHATELAINS. — VIE PRIVÉE ET VIE DE TRAVAIL A CIRE Y

Puisque nous voilà fixés à Girey pour une quinzaine d'années, faisons connaissance avec les châtelains, leurs hôtes, le château ; disons la vie qu'on y menait, la vie surtout qu'y mena Voltaire.

Château et châtelains.

Et d'abord présentons Mme du Châtelet.

Gabrielle-Emilie, née à Paris, en 1706, du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, apporta en naissant la plus vive intelligence, quelle appliqua, comme en se jouant, à l'étude du latin, de l'italien et de l'anglais, et plus tard à celle de la géométrie et de la physique.

Mariée, en 1725, au marquis du Châtelet-Lomont, lieutenant général des armées du roi, elle se mit, dès son entrée dans le monde, au nombre des femmes qui, au dire de Condorcet, regardaient comme un honneur d'être déshonorées par Richelieu, et trois enfants nés dans les premières années de son mariage ne la ramenèrent pas au devoir.

Ni pour la figure, ni pour l'esprit, il ne faut s'en rapporter au portrait posthume de la méchante du Deffand. Avec de la physionomie, elle avait un génie réel pour les sciences. Mais ses goûts masculins n'excluaient aucun des goûts de son sexe. Femme en tout le reste, et plus qu'aucune de ses pareilles, par passion et par frivolité, elle s'était formée au chant, à la musique, à la danse ; elle était folle de fêtes, de spectacles, de plaisirs, de toilette. Son esprit, disait Voltaire,

Son esprit est très-philosophe, El son cœur aime les pompons.

D'ailleurs, femme sans foi, sans mœurs, sans pudeur. Dans ses Doutes sur la religion, elle a donné les éléments de sa philosophie incrédule; dans son opuscule sur le Bonheur, le programme de sa morale grossièrement matérialiste ; dans toute sa vie, qui pourrait se résumer en deux mots : vingt-cinq ans d'adultère, elle a mis en rapport parfait la pratique avec la théorie.

Voilà la céleste amante, voilà YUranie de Voltaire !

Après l'avoir rencontrée chez son père, le baron de Breteuil, Voltaire l'avait perdue de vue, et il ne la retrouva qu'en 1733. Ils se comprirent aussitôt, et

s'unirent des mille liens que la nature et leurs habitudes avaient formés entre eux. Dès lors, ils se quittèrent le moins possible. Emilie accompagnait Voltaire dans ses fugues, ou Voltaire allait rejoindre Emilie à Bruxelles ou à Cirey, sans s'occuper ni l'un ni l'autre du mari, qui, tantôt à la cour, tantôt à son régiment, ne gênait guère leur commerce.

Ils s'installèrent à Cirey vers le milieu de 1735, dans un beau château neuf élevé sous la Régence. Leurs appartements y étaient d'une grande magnificence. En 1744, Hénault écrivait à d'Argenson : « J'ai passé par Cirey ; c'est une chose rare. Ils sont là tous deux seuls, comblés de plaisirs ; l'un fait des vers de son côté, et l'autre des triangles. La maison est d'une architecture romanesque et d'une magnificence qui surprend. Voltaire a un appartement terminé par une galerie qui ressemble à ce tableau que vous avez vu de l'école d'Athènes, où. sont rassemblés des instruments de tous les genres, mathématiques, physiques, chimiques, astronomiques, etc. ; et tout cela est accompagné d'anciens laques, de tableaux, de porcelaines de Saxe, etc. Enfin je vous dis que l'on croit rêver. »

Nous avons un témoin mieux informé et un historien plus abondant de cette vie dans Mme de Grafiigny, auteur de la Vie privée de Voltaire et de Mme du Chdtelet, qui passa là quelques mois en 1738 et 1739, et raconte tout en langage assez grossier, mais sincère et digne de foi; car, si elle n'aime pas la Nymphe, elle est vouée au culte de Y Idole. Elle décrit d'abord l'appartement de Voltaire et sa galerie, avec tout leur luxe voluptueux et tout leur attirail scientifique, «Oh! comme

Wb VIE DE VOLTAIRE.

tout cela est charmant! » s'écrie alors la pauvre femme, qui ne s'était jamais trouvée à pareille fête. Puis c'est l'appartement d'Emilie, tapisserie et ameublement, tableaux et peintures : « On est prêt à se mettre à genoux en y entrant! » Elle va de merveille en merveille lorsqu'elle entre dans la salle des bains et dans le cabinet de toilette : « Si j'avais un appartement comme celui-là, je me ferais réveiller la nuit pour le voir! » Elle pouvait dormir tout son somme, la malheureuse, car elle n'avait pas un tel appartement, pas même à Cirey, où on l'avait logée dans un galetas, halle ouverte à tous les vents : à Cirey, « tout ce qui n'est pas l'appartement de la dame et de Voltaire est d'une saloperie à dégoûter. » Pas mieux logée n'était Mme de Champbonin, celle que Voltaire appelle son gros chat; bonne grosse femme parente du poète. Elle était là depuis quatre ans, délaissée tout le jour dans sa chambre, aimant Voltaire néanmoins et dévouée à ses intérêts et à sa gloire; lisant tous ses livres, et restant gros chat comme devant.

Vie privée et vie de travail.

Il n'est même pas sûr qu'on ait mieux logé l'abbé de Breteuil, frère de la dame, qui vint passer là quelques jours. Mais au moins jeta-t-ii quelque distraction dans la vie de Cirey; car, entre les hôtes accoutumés, rien n'était plus ennuyeux que ce paradis. On y craignait les étrangers, qu'on n'admettait qu'à titre de savants, comme Maupertuis et Glairault,

ou que pour jouer la comédie. Le travail y remplissait les nuits comme les jours. A part le café à onze heures et le souper à neuf heures, on ne se voyait pas. Le souper était quelquefois gai, surtout dans l'absence oa après la sortie du mari. Alors venaient les bons contes, plus épicés que les mets, ou bien la lecture du travail du jour, d'une tragédie et de quelque chant de Jeanne.

Il y avait parfois d'autres amusements, comme les marionnettes, la lanterne magique, montrée par Voltaire lui-même, avec le défilé moqueur de ses ennemis ; et, quand on trouvait des acteurs, la comédie, jusqu'à trente-trois actes en un seul jour. Alors « c'était le diable, oui, le diable, que la vie qu'on menait. » Mais tous ces plaisirs n'étaient qu'au temps des visites, comme de l'abbé de Breteuil, ou bien de Cèsarion (Kairseling), envoyé du prince royal de Prusse, ou enfin de la nièce de Voltaire, récemment mariée au commissaire des guerres Denis. Elle arriva à Cirey avec son mari, vers la fin d'avril 1738, et fut reçue comme la fille du seigneur et maitre. Néanmoins, elle fut effrayée de la solitude de son oncle, et bien plus de la chaîne qui le rivait là si loin de Paris et de ses amis ; et elle se hâta de retourner à la vie tumultueuse des garnisons.

Si telle était la vie de Cirey dans les meilleurs jours, quelle pouvait-elle être dans les temps ordinaires? Les fêtes même étaient assombries par quelque orage. On se disputait pour la nature et l'objet du travail, la géomètre ne pouvant souffrir ni l'histoire, ni la poésie, uniquement chères à son conjoint ; quelquefois pour un costume ou pour une lecture ; et l'injure roulait

alors en anglais, langue de leurs querelles. Gêné dans ses occupations, Voltaire Tétait encore dans ses amis, qu'il osait à peine recevoir au château, et à qui la jalouse r arrachait, sitôt qu'il était entré en conversation et surtout en confidence avec eux. Jaloux, de son côté, Voltaire enfonçait la porte lorsqu'Emilie était restée trop longtemps enfermée avec quelque savant, et il allait jusqu'à la menacer du couteau.

Voilà un mariage philosophique !

D'ailleurs, Voltaire se suffisait à lui-même pour se rendre malheureux. Au moment d'une comédie ou d'un autre plaisir, recevait-il une lettre déplaisante, une critique de Desfontaines ou de Rousseau, il poussait des cris affreux et tombait dans des espèces de convulsions. Puis il se croyait toujours à la mort, se droguait sans cesse, et poussait la diète jusqu'à crever de faim. Qu'on juge de sa félicité !

En dehors des fêtes et des querelles, le château de Girey était un cloître de Bénédictins. C'était la nuit surtout que travaillait Emilie, tant pour satisfaire sa passion que pour so cacher de Voltaire. De son côté, Voltaire quittait à peine son travail pour une visite d'un quart d'heure, dont il regrettait encore la perte, ce On arrive pour souper, raconte Mme de Graffigny, et il est à son secrétaire ; on a soupe à moitié quand il le quitte, et il faut l'arracher pour l'empêcher de s'y remettre en sortant de table. Il se bat les flancs pour dire quelques contes pendant le repas, et l'on voit que c'est par pure politesse, car son esprit est bien loin. »

Que sortit-il de cette vie de travail ?

Dans le premier entraînement de sa liaison, Voltaire céda aux goûts d'Emilie-, et fut tout à la science. Dans

les années 1736 et 1737 il songea à concourir pour le prix de l'Académie des sciences, et chargea, à ce sujet, son agent Moussinot de toutes sortes de commissions et d'informations scientifiques. En même temps, il s'occupait de faire venir un chimiste à Girey . Moussinot lui ayant proposé un bonhomme pouvant servir à la fois de chimiste et d'aumônier, il accepta, à la condition que le bonhomme remplirait les deux fonctions au prix réduit de cent écus par an. On aimait la science, mais pourvu qu'elle ne coûtât pas trop cher. Le chimiste aumônier vint, en effet, à Girey; puis partit au bout de quelques mois, sous prétexte d'aller acheter à Paris tous les ustensiles nécessaires, et il ne revint pas. Il fut question encore, dans les années suivantes, de se procurer, toujours au plus bas prix, « un petit garçon philosophe, un petit diminutif de la race des Vaucanson; » mais Voltaire fut dégoûté de cette sorte de travaux par l'échec académique qu'il subit dans l'intervalle. Mme du Châtelet et lui, à leur insu réciproque, avaient concouru sur le feu. Ils n'obtinrent même pas une mention, et Voltaire eut peine à se consoler d'avoir manqué une couronne qui eût été pour lui « un agrément infini dans les circonstances présentes. » Aussi revint-il à la charge en 1741, et il présenta à l'Académie son Mémoire sur lanature et la mesure des forces motrices, où il prenait le parti de Newton contre Leibnitz, et, par conséquent, contre Mme du Châtelet, devenue Leibnitzienne; mémoire dont l'Académie rendit un compte favorable. Son monument scientifique est le livre des Eléments de la philosophie de Newton, sur lequel nous reviendrons en lieu plus opportun ; après quoi, il renonça à la science.

Clairault, consulté sur ses progrès scientifiques, lui ayant répondu « qu'avec un travail opiniâtre, il ne parviendrait qu'à devenir un savant médiocre, » il se le tint pour dit et revint tout entier aux lettres.

Du reste, il ne les avait pas tout à fait abandonnées pour la science. Sans parler de quelques autres œuvres qui datent de ces années, il acheva Alzire, «pièce fort chrétienne, » pour « se réconcilier avec les dévots, » sans ce se brouiller avec le parterre. » La pièce commença par le brouiller avec Le Franc de Pompignan, qui, à son dire, lui aurait volé son sujet pour en faire une Z or aide ; mais, essayée h Cirey et représentée pour la première fois à Paris le 27 janvier 1736, elle eut un grand succès devant le public, tant à cause de son effet théâtral que de. son mérite intrinsèque. De toutes les tragédies de Voltaire, c'est celle que Guillaume Schlegel, peu admirateur de notre théâtre, a louée avec le plus d'effusion. « Après avoir opposé, dit-il, les mœurs chrétiennes aux mœurs ottomanes, Voltaire se plut à réunir dans un même tableau des Espagnols avec des Péruviens, et le contraste entre l'ancien et le nouveau monde fournit à la poésie l'occasion de déployer les plus brillantes couleurs... Malgré quelques invraisemblances dans le plan, qui ont été souvent relevées, Alzire me paraît, de toutes les productions dramatiques de Voltaire, celle dont la sève est la plus abondante et le jet le plus heureux. »

Protégé par son triomphe, Voltaire s'enhardit à revenir à Paris, où nous le trouvons en avril 1736. Il y resta paisible quelques mois. Puis il se mit à faire des lectures du Mondain, et, sur le bruit fâcheux que faisait déjà ce poème, il rentra prudemment à Cirey

en juillet. Les copies s'en multiplièrent. L'une d'elles, falsifiée, prétend-il, comme la Henriade par Des Fontaines, fut dénoncée au cardinal de Fleury. Le Mondain se dénonçait tout seul par sa détestable apologie du luxe et par les vers indécents, hideux, obscènes sur Adam et Eve. Le Père et mère honoreras n'a jamais été à l'usage du poète qui déshonora sa mère et ne pleura pas son père.

Pour dérouter les persécuteurs ou par pure jactance, Voltaire parla des propositions qu'il recevait du prince royal de Prusse, et fit même répandre le bruit qu'il se rendait auprès de lui ; mais il restait toujours caché à Cirey. Il lui fallut enfin partir réellement, dans la nuit du 23 décembre 1736, pour un exil forcé. Il prit le chemin de Bruxelles, d'où, sous le nom de comte de Révoly il se rendit à Amsterdam, pour y surveiller une édition de ses œuvres et y préparer la publication de sa Philosophie de Neioton. Alors que le ministère était irrité d'un départ sans congé et menaçait de fermer au fugitif tout retour, Mme Du Châtelet s'effrayait de cette publication, à cause de certain chapitre de métaphysique. «Quelle peine donne cet homme! écrivait- elle. Il faut à tout moment le sauver de luimême, et j'emploie plus de politique pour le conduire, que tout le Vatican n'en emploie pour retenir la chrétienté dans ses fers ! » — Digne amante de Voltaire 1

Puis, il y avait une Métaphysique, envoyée imprudemment au prince royal de Prusse; ouvrage pire que les Lettres anglaises, dans lequel Voltaire se montre tel qu'il est : pas même déiste à la façon de Jean- Jacques, mais théiste, et théiste matérialiste, c'est-àdire admettant comme vraisemblable l'existence d'un

Dieu, créateur peut-être du monde, mais solitaire, sans souci de son œuvre, et déclarant que toutes les vraisemblances sont contre la spiritualité de l'âme.

Pendant qu'Emilie s'alarmait en France, Voltaire s'étourdissait en Hollande dans des ovations poétiques. A Bruxelles, à Angers, dans toutes les villes où il passait, on jouait son Alzire. Et Mme Du Châtelet s'écriait : « Quel chaos de gloire, d'ignominie, de bonheur, de malheur ! Heureuse, heureuse l'obscurité ! »

Plus moyen de garder l'incognito. Toutes les gazettes étaient pleines de lui. A Leyde, vingt Anglais de la suite du roi d'Angleterre lui avaient fait visite. Se taire ou se cacher n'eût servi qu'à confirmer le bruit qu'il s'était soustrait à la prison et aux poursuites. Il avoua donc publiquement, dans la Gazette d'Utrecht, sa présence à Leyde, où il était venu, disait-il, pour consulter Boerhaave sur sa santé, et s'Gravesande sur la philosophie de Newton.

Ses amis songeaient à le faire revenir en France, même au risque de lui imposer d'abord l'incognito qu'il avait dépouillé en Hollande. Mais, où le cacher? A Lunéville, il était trop connu. Mieux valait toujours Cirey, où il serait surveillé, mis sous clef par la marquise, lui et ses écrits compromettants, et empêché d'écrire aux confidents indiscrets de ses imprudences.

Le 14 février 1737, il écrivait de Leyde : « Je pars incessamment pour achever à Cambridge mon petit cours de Newtonisme. » En réalité, il retournait à Cirey; mais, suivant les recommandations d'Emilie, il trompait des amis dangereux. Arrivé à Cirey dans les premiers jours de mars, il y garda quelque temps

l'incognito, et, pour tout autre que le fidèle Moussinot, il était en Angleterre.

Il passa à Cirey la fin de cette année 1737 et toute Tannée 1 738. Alors éclatala querelle avec Des Fontaines, qu'il nous faut exposer avec quelque étendue et quelque suite, parce qu'elle nous sera un cadre commode pour bien des œuvres et des portraits qui n'ont pas trouvé place ailleurs.

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