VOLTAIRE ET DES FONTAINES
Service et ingratitude. — Mort de César : guerre et paix plâtrée. — L'Enfant prodigue, Discours sur l'homme. Philosophie deNeivton déclaration de guerre et entrée en campagne.
Des Fontaines est le premier en date des grands ennemis de Voltaire. Il l'attaqua avec une arme nouvelle, le journalisme, dont Voltaire ne soupçonnait pas d'abord la puissance : de là, quand il l'eut reconnue, ses mensonges, ses fureurs, ses enrôlements d'intrigants à gages, ses recours cruels à la vindicte publique.
Pierre-François Guyot Des Fontaines, né le 29 juin 1685, à Rouen, en terre de chicane, d'une famille parlementaire dont il transporta les habitudes professionnelles dans la littérature, fut élevé chez les Jésuites, d'où il sortit au bout de quinze ans, et, par la protection du cardinal d'Auvergne, il obtint la cure de Thorigny, en Normandie. Amoureux de l'indépendance et des lettres, il s'en démit bientôt, ne voulant pas jouir des revenus d'un bénéfice dont il n'avait pas le travail, ou ne consentant pas à les acheter au prix de la résidence.
Il débuta par quelques mauvais vers ; et, ne se sentant pas né pour la poésie, il se tourna vers la critique, sa gloire et son malheur. Après quelques coups d'essai, il entra dans son élément, le journalisme. Le Journal des Savants en était à sa deuxième ou troisième agonie, lorsque ses protecteurs lui proposèrent de le ressusciter. Il y réussit : son nom et sa collaboration ramemenèrent au journal la France et l'Europe. Déjà il se montra ce qu'il fut toujours : littérateur instruit, vif et agréable, mais partial et passionné, maniant cruellement l'ironie, et se faisant des ennemis de tant d'auteurs qui n'étaient pas accoutumés à pareil traitement. De là un orage qui grossit peu à peu et l'écrasa.
On ose à peine rappeler l'histoire du ramoneur pris pour un Amour, à cause de son fer et de son bandeau, qu'a tant rabâchée Voltaire. Jeté à Bicêtre, Des Fontaines était menacé du fagot en place de Grève. Soit de lui-même, soit à la prière de Thieriot, qui le lui avait fait connaître une quinzaine de jours auparavant, soit à la requête du président de Beruières, parent de l'abbé, Voltaire intervint. Malade alors, il se rendit à la cour, et obtint la liberté de Des Fontaines, à la condition que l'abbé ne se montrerait pas à Paris. Libre au bout de quelques jours, avec relégation à trente lieues de la capitale, Des Fontaines écrivit à Voltaire, en date du 31 mai 1725, une lettre où il promettait de ne pas plus oublier les obligations infinies qu'il lui avait, que la malice des auteurs de « l'indigne traitement » qu'il venait de souffrir. Il priait ensuite son « cher ami » d'obtenir cet ordre de cachet : ce Le roi, informé de la fausseté de l'accusation intentée contre le sieur abbé Des Fontaines, consent qu'il de-
meure à Paris. » Voilà ce qui lui paraissait le plub simple « pour réparer le scandale et l'injustice, » eu attendant qu'il pût découvrir les ressorts de l'intrigue formée contre lui, et rédiger l'apologie nécessaire à un homme de sa notoriété. Pendant que Voltaire faisait de nouvelles démarches, il se retira, avec Thieriot à la Rivière-Bourdet, et là, au dire de Voltaire, il acheva contre son bienfaiteur un libelle commencé à Bicêtre, que Thieriot l'obligea à jeter au feu.
Qu'y a-t-il de vrai en toute cette aventure de Des Fontaines? Deux choses certaines seulement : l'emprisonnement de l'abbé et l'intervention de Voltaire, Quant à l'horrible fait en lui-même, Voltaire, plus tard, en a toujours soutenu la vérité ; mais, en 1725 il n'y croyait pas, il n'y pouvait pas croire, et 1| preuve en est dans toute sa conduite en cette affaire, dans les lettres où il parlait de son ce pauvre ami, » dans le titre d'ami que lui renvoyait Des Fontaines, dans le Mémoire qu'il rédigea en sa faveur : infâme il eût été lui-même en traitant avec cette tendre estime un homme qu'il aurait cru coupable d'une telle infamie. Ce n'est pas grâce qu'il demanda, mais simple ment justice, et c'est justice qu'on finit par rendre à Des Fontaines. Le magistrat de la police le justifia dans une lettre à l'abbé Bignon, directeur du Journal des Savants, et l'abbé Bignon, après l'avoir lue dans l'assemblée du journal et avoir recueilli les voix, le rétablit dans ses fonctions.
Ne nous portons pas garants pour Des Fontaines, assez pauvre prêtre probablement; mais avouons que, pour les charges les plus odieuses qui pèsent sur sa mémoire, on n'a que le témoignage de Voltaire. De
même en est-il de presque tous les ennemis de cet homme, qui portent dans la postérité Tunique stigmate de ses flétrissures, et dont la mémoire est ainsi condamnée au bagne d'une perpétuelle infamie.
Réintégré au Journal des savants, Des Fontaines donna sa démission en 1727; et, en attendant qu'il pût rentrer dans le journalisme, il travailla ou présida à la confection de divers ouvrages. Vers la fin de 1 730, il fonda le Nouvelliste du Parnasse, qui, par émeute d'écrivains et de libraires, fut arrêté dans les premiers jours de 1732. Dans le Nouvelliste, il avait bien traité Voltaire. Quand il s'agissait de lui, la censure y était, en comparaison des éloges, « comme l'unité est à la centaine; » mais, enfin, il y avait quelque censure; et, si peu qu'il y en eût, c'était trop encore pour l'irritable vanité du poète.
Menacé de la Bastille, à l'occasion d'une préface de l'ignoble procès du Père Girard et de la Cadière, dont Voltaire était probablement l'auteur, il fut sauvé encore par Voltaire, qui ne manqua pas de crier à l'ingratitude, lorsque parurent des Observations sur son Temple, qu'il lui attribuait. Toutefois, n'osant éclater encore, Voltaire recourut à son procédé ordinaire, et fit courir sans bruit des turpitudes contre l'abbé. Se croyant dégagé cette fois, Des Fontaines reprit toute sa liberté à l'égard de son ex-ami, et dans le nouveau journal, Observations sur les écrits modernes, dont il obtint le privilège au commencement de 1735, il va, pendant huit ans, tenir tête à Voltaire et à la secte philosophique, avec un entrain, une ironie, un courage souvent admirables.
Son premier article fut une critique spirituelle et
juste du Temple restauré. « Je me repens bien, écrivit alors Voltaire, de l'avoir tiré de Bicêtre et de lui avoir sauvé la Grève. Il vaut mieux, après tout, brûler un prêtre que d'ennuyer le public. Oportet aliquem mon pro populo. Si je l'avais laissé cuire, j'aurais épargné au public bien des sottises. » Rien de plus cruel; et ce sera désormais le ton de Voltaire, qui n'y mêlera plus que des variations obscènes.
Le 11 août 1735, fut représentée au collège d'Harcourt la Mort de César. Le 16 septembre, Des Fontaines en donna la critique, qu'il fit suivre d'une lettre' récemment reçue de Voltaire, et écrite sans doute dans l'espoir d'arrêter l'article. Double publication, qui excita chez Voltaire un redoublement de fureur. Dans ses lettres, la rage s'épanche à flots de bile et de boue : « Il ose dire que la Mort de César est une pièce contre les mœurs : est-ce donc à lui à parler des mœurs ? » Puis Bicêtre, et la Grève : tout le vilain chapelet qu'il ne cessera d'égrener. Il se plaignait encore du procédé indiscret de Des Fontaines, publiant une lettre sans le consentement de son auteur. Le procédé le fâchait encore moins que la critique. Cette critique cependant portait à côté plus qu'à faux, et ne sortait pas des limites permises. Nous en disons bien davantage aujourd'hui contre cette pauvre imitation de Racine et de Shakespeare : caria prétention de Voltaire avait été de faire une pièce sans amour comme Athalie, et de reproduire, mais en le corrigeant et en l'embellissant, le poète anglais. Or, — sans parler d'Athalie, — il a non pas embelli, mais gâté Shakespeare.
Il ne le croyait pas ; peut-être même était-il incapable de le sentir. Et c'est pourquoi il fit tant d'efforts
pour défendre sa pièce contre le critique. Après les abominables récriminations qui ne prouvaient guère qu'elle fût bonne, il employa auprès de Des Fontaines l'abbé Prévost, Thieriot, l'abbé Asselin, du collège d'Harcourt, demandant à l'un justice, chargeant l'autre de menaces, invoquant l'intervention du troisième. De son côté, Des Fontaines avait fait la même prière au directeur d'Harcourt, et tous les deux ils concertèrent une lettre apologétique, dans laquelle on affecta de dire que les défauts relevés ne portaient que sur des endroits falsifiés par Yimpressario de la Mort de César. Mais pendant que Des Fontaines et Asselin arrangeaient ensemble cette petite réparation, Voltaire, non content des injures furieuses dont il remplissait toutes ses lettres privées, protesta publiquement dans le Mercure, non-seulement contre la critique de son œuvre, mais contre la liberté qu'on prenait de le critiquer : or, sa protestation paraissait en même temps que la lettre réparatrice. Indigné à son tour, Des Fontaines écrivit à Voltaire une lettre noble et fîère, le menaçant d'un divorce public, s'il ne lui faisait publiquement raison. Sans se donner un pareil démenti, sans faire même la moindre allusion à la sommation de Des Fontaines, Voltaire se contenta de lui écrire une lettre de réconciliation, dans laquelle il l'invitait à goûter avec lui ce les douceurs de l'amitié et celles de la littérature. » C'était plus qu'un traité de paix ; c'était une profession bien marquée d'amitié et d'estime, dont Des Fontaines pouvait tirer avantage. Il n'en fit rien. Loin d'exiger encore une rétractation publique et de rendre public lui-même le témoignage privé qu'il venait de recevoir, il se contenta de souscrire à la paix
proposée, et il attendit deux ans une nouvelle provocation pour publier la lettre de Voltaire.
La trêve fut peu longue. Bientôt parut une Epître, dans laquelle il était parlé en termes inconvenants des charmes d'Emilie. Malgré la défense qui lui en aurait été faite au nom des Du Châtelet, Des Fontaines se permit de publier la pièce. Voltaire, qui lui rejetait peut-être sur le dos sa propre indiscrétion, le menaça d'une plainte qui serait adressée par les Du Châtelet au garde des sceaux. Si les Du Châtelet déposèrent leur plainte, ils la retirèrent pour ne pas se faire complices de l'Académie, qui poursuivait alors Des Fontaines à propos d'une harangue fictive où la compagnie était insultée; et Voltaire, dont Des Fontaines servait la passion contre l'Académie, prit fait et cause pour l'auteur de cette « bonne action. » Générosité peu sincère, à laquelle donnent un démenti ces hideuses paroles adressées quelques jours après à Berger : « Qu'est devenu l'abbé Des Fontaines? Dans quelle loge a-t-on mis ce chien qui mordait ses maîtres ? »
Des Fontaines n'a-t-il donc pas raison quand il dit que c'est Voltaire qui rompit la trêve? Sans parler d'insultes dans le Mercure, d'épigrammes odieuses, Voltaire répandit alors son ode sur l'Ingratitude, qui renfermait contre lui trois strophes abominables. Il les retira, il est vrai, après lecture de quelques éloges que Des Fontaines venait d'écrire dans ses feuilles; mais, trois jours après, il écrivait à Thieriot : «J'avais ôté ce monstre subalterne d'abbé Des Fontaines de Y Ode sur V Ingratitude ; mais les transitions ne s'accommodaient pas de ce retranchement, et il vaut
mieux gâter Des Fontaines que mon ode. » En voilà une raison! Diffamer pour ne pas gâter une ode, et une ode qui n'en reste pas moins mauvaise !
Vraiment, Des Fontaines a été patient. Il eut connaissance de Fode; car la pièce, anonyme ou non, mais d'une origine bien connue, courut avant d'être imprimée; et pourtant il dédaigna d'y répondre. Mais il se gêna moins à l'égard de Voltaire.
En 1736, Voltaire arrangea avec Mlle Quinault son Enfant prodigue, pièce, disait-il, qui « aura un succès étonnant, si on ignore que j'en suis l'auteur, et sera sifflée, si l'on s'en doute. » Le secret était donc la chose essentielle. Pour se mieux cacher, il jeta la pièce sur le compte de Gresset, qui le trouva mauvais. Et, à cette occasion, il enseigna à tous ses amis et compères sa théorie du mensonge : « Mentir pour son ami est le premier devoir de l'amitié. Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal; c'est une très-grande vertu, quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps , mais hardiment et toujours. Mentez , mes amis, mentez ; je vous le rendrai dans l'occasion. » Théorie non pas accidentelle et relative à un cas particulier, mais générale et absolue ; programme de la vie entière d'un homme qu'on pourrait appeler le mensonge incarné !
La pièce réussit, et Des Fontaines en constata le succès. Tout en avouant sa répulsion pour un mélange de pathétique et de comique, qu'il trouvait avec raison très-peu comique, il loua trop cette pièce dans le genre larmoyant de La Chaussée, auquel Voltaire n'a
ajouté que des platitudes de son crû. Une telle critique n'était pas de nature à irriter l'auteur. Mais, encore un coup, le secret était la grande affaire. Or, sans nommer Voltaire, Des Fontaines l'avait désigné clairement. Furieux, Voltaire écrit aussitôt à Berger : « Est-il vrai que ce monstre d'abbé Des Fontaines a parlé de V Enfant prodigue? Ce brutal ennemi des mœurs et de tout mérite saurait-il que cela est de moi? » Oui , il le savait; il l'avait du moins deviné, et il l'avait dit ; et que le journaliste capable de résister au plaisir de faire une telle preuve de perspicacité lui jette la première pierre !
Des Fontaines se contenait encore. Le 9 mars 1737, il s'éleva contre le Mérite vengé, du chevalier de Mouhy, libelle fait avec des mémoires fournis par Voltaire, qui se préparait ainsi à faire endosser au chevalier son Préservatif; et il s'écria : « Le deuil que j'ai porté de son amitié est fini ! » C'était une déclaration de guerre. Toutefois, il ne donna pas une suite immédiate à sa menace. Même à propos des Epîtres sur le Bonheur, dont la troisième, sur Y Envie, renouvelait la calomnie ignoble, il se contenta d'une noble protestation.
Ces Epîtres sur le Bonheur ont pris ensuite le titre commun de Discours sur l'homme, avec quatre autres poèmes sur le même sujet que Voltaire y ajouta. C'est, disait-il, un « carême prêché parle P. Voltaire ; » aussi les Discours sont-ils pleins de sa personne et de sa morale ; la morale du mondain, réduisant le bonheur au plaisir, et en déshéritant la plus grande partie de l'humanité, incapable de s'en procurer les moyens et les instruments. En y joignant le poème sur la Loi naturelle, ces discours étaient encore une lutte contre
Y Essai sur V homme de Pope, dont Voltaire était jaloux ; c'était, dans le domaine de la poésie, la dernière de ses importations anglaises. Moins élevé, moins pur, mais plus agréable et plus varié que Pope, Voltaire y déploie, dans les premiers particulièrement, toutes les ressources de sa muse philosophique.
Il en nia d'abord obstinément la paternité, en attendant qu'il en prît la défense non moins obstinée. Il se disposait ainsi à nier un ouvrage autrement dangereux, le Préservatif, qu'il songeait à lancer contre Des Fontaines. Et cependant il écrivait à Thieriot : « Je trouve qu'il est mal à de certaines gens de publier des ouvrages auxquels ils seraient fâchés de mettre leur nom au bas ; je serais honteux à l'excès toutes les fois qu'il faudrait nier un ouvrage dont je serais l'auteur; j'aimerais mieux mille fois l'avouer, tout méchant qu'il est, que d'être exposé à mentir trente fois par jour. » À-t-il dû être fâché et honteux bien des fois dans sa vie, le malheureux Voltaire !
La guene qui couvait sourdement entre lui et Des Fontaines depuis le discours sur Y Envie, éclata à propos des Eléments de la philosophie de Newton.
En partant d'Amsterdam, Voltaire avait remis au libraire Ledet les premiers chapitres de cet ouvrage, et emporté le reste. Ledet le fit achever par des mathématiciens du pays , et le mit en vente , avec cette addition au titre à! Eléments : « Mis à la portée de tout le monde ; » addition qui était peut-être de Voltaire lui-même, et qui donna lieu à la transformation plaisante : « Mis à la porte de tout le monde; » bon mot trouvé ou répété par Des Fontaines, dont Voltaire avait encore suggéré l'idée, en faisant déposer, en
effet, à la porte des personnages marquants, un assez grand nombre d'exemplaires de son livre. Il ne le désavoua pas moins, suivant son habitude, pour laisser ses fautes au compte des libraires ; mais ceuxci lui répondirent par un Mémoire où ils offraient de prouver , par le manuscrit autographe , qu'ils en avaient corrigé un grand nombre, et que ce qui en restait était bien du fait de Fauteur.
Voltaire voulut publier en France, à la demande, dit-il, du public et des libraires, l'ouvrage de l'auteur de la Eenriade devenu physicien ; mais le fameux chapitre de Métaphysique l'empêcha d'obtenir un privilège, et il fut réduit à le publier encore en Hollande (1738). Il attachait à cet ouvrage une importance excessive que les contemporains, théologiens ou savants, contestèrent, et que la postérité lui refuse. S'il écrivait assez modestement à Pitot cette phrase applicable à tant d'autres de ses ouvrages : <c Je m'explique assez clairement; je suis comme les petits ruisseaux; ils sont transparents parce qu'ils sont peu profonds ; » il disait plus fièrement à Thieriot : » Je suis le premier en France qui aie débrouillé ces matières. » En quoi il se vantait; car, dès 1724, Maupertuis avait prêché Newton à l'Académie des sciences; c'était lui qui en avait inspiré le culte à Voltaire, et qui avait corrigé et remanié la première édition si fautive du livre. Newton était déjà si populaire, que, dans le même temps, Algarotti le mettait à la portée des dames, et il est douteux que Voltaire ait beaucoup avancé son règne définitif.
Ce règne, tel que Voltaire le lui voulait assurer, n'était pas celui qu'aurait convoité le religieux savant
qui se découvrait en prononçant le nom de Dieu. Avant Laplace, Voltaire rêvait une sorte de mécanique céleste qui rendît Dieu inutile. Or, quelle chose commode pour lui que cette attraction qui remplaçait Faction providentielle! Et voilà ce qu'il faut bien se dire, quand on veut s'expliquer l'opposition de quelques hommes ou corps religieux à certains progrès acquis aujourd'hui à la science, comme leNewtonisme ou rinoculation. Cette opposition, c'est la philosophie qui en était coupable, en se faisant de toute nouveauté scientifique une arme contre la religion.
Gomme prêtre et comme cartésien, Des Fontaines combattit Voltaire avec acharnement sur le terrain du Newtonisme. Il débuta par l'ironie, son arme favorite, feignant de louer Voltaire d'avoir renoncé aux vers pour la philosophie : Turpe senex vates! s'écria-t-il, ce qui dut blesser un poète alors âgé de 44 ans seulement ; puis il soutenait la thèse de l'incompatibilité des vers et de la philosophie, thèse non moins blessante pour l'homme qui aspirait à l'universalité! Poussé à bout, Voltaire bâcla le Préservatif, et le lança à la tête de Des Fontaines par les mains de son Mouhy.
Mouhy et le Préservatif. — La Volt air omanie. — Thieriot et Y Apologie. — Saint- Hyacinthe et le Mathanasius. — Le président et la présidente de Bernières.
Né en 1701, mort en 1784, Charles de Fieux, chevalier de Mouhy, vint de bonne heure à Paris, avec sa
plume pour seule ressource. Romancier bourbeux, historien du Théâtre-Français, imitateur ou contrefacteur d'ouvrages en vogue, il a laissé quatre-vingts volumes. Laid à faire peur, en sa double qualité de bossu et de boiteux, il resta toujours pauvre à faire pitié, malgré la fécondité de la plume sur laquelle il avait fondé sa. cuisine. Pour se créer d'autres ressources, il rendit à quelques riches, à Voltaire d'abord, ensuite au maréchal de Belle-Isle , des services honteux, services bien payés par le maréchal, fort mal par le poète. Il commença par être le correspondant littéraire de celui-ci ; office dont il ne paraît avoir été payé que par quelques prêts, toujours sur bons billets, et que par de rares écus, en attendant un honoraire annuel de deux cents livres, colonnes d'Hercule de la générosité voltairienne. Et encore, au prix de ces deux cents livres, il fit pour Voltaire bien d'autres métiers. Il n'était pas seulement son nouvelliste ; il était son endosseur de mauvais papiers, son solliciteur de procès, son chef de meute au théâtre.
Le service important, service ignoble, rendu par Mouhy à Voltaire, est la publication sous son nom du Préservatif.
Le Préservatif n'est pas un ouvrage ; c'est une table des matières divisée en trente numéros, dontles vingtsix premiers, réfutation pas toujours juste et jamais spirituelle de quelques passages des Observations, n'ont pour but que d'amener le vingt-septième contenant une lettre à Maffei, écrite depuis longtemps au poète italien, ou plutôt composée à l'instant même pour le besoin de la cause. L'infamie de Bicêtre, Tingratitude de Des Fontaines, voilà cette lettre ; c'est
toujours la même chose, car rien de moins varié que Voltaire dans ses moyens stratégiques.
Pendant que Mouhy préparait cette grosse machine de guerre, Voltaire décochait dans l'ombre la flèche de quelque épigramme ou de quelque conte hideux, et s'associait à l'œuvre de Mouhy pur une estampe infamante, avec légende versifiée, qui devait servir à!illuslration au Préservatif.
Sitôt que Des Fontaines eut connaissance dulihelle, publié en novembre 1738, il prépara, de son côté, sa vengeance, et, le 14 décembre, la Voltairomanie parut chez Chaubert, sous le nom à! un jeune avocat. Elle fut aussitôt envoyée àCirey. Sans se rien dire, Voltaire et Mme du Châtelet travaillèrent séparément sur Thieriot, qui avait laissé entrevoir ses prochaines hésitations, et se mirent sur la défensive.
Ce libelle était une censure injurieuse de la personne et des ouvrages de Voltaire, une énumération ironique de ses disgrâces, où l'exagération et l'erreur se mêlaient malheureusement à la vérité. Après quoi Des Fontaines racontait sa conduite, suivant lui généreuse, envers Voltaire, et arrivait à la fameuse lettre à Maffei : « Croira-t-on que celui qui fait aujourd'hui un si honteux reproche à M. l'abbé Des Fontaines, est celui-là même qui fit son apologie il y a treize ou quatorze ans, et qui démontra dans un petit mémoire dressé par lui-même la fausseté et l'absurdité de l'accusation? Il le fit à la sollicitation de feu M. le président de Bernières, qui par complaisance le logeait alors chez lui, et que Voltaire ose appeler son ami. M. le président de Bernières ami d'un Voltaire, petit-fils d'un paysan î . . . Cet ami le chassa de chez lui en 1 726. . .
Mais par quel attachement, ou plutôt par quelle aveugle partialité, et par quelle profusion de louanges, l'abbé Des Fontaines n'a- 1- il pas payé pendant dix ans... un bon office qui n'était qu'une justice rendue, et rendue en considération d'un bienfaiteur dont on dépendait! Voltaire, logé et nourri chez le président de Bernières, allié de M. l'abbé Des Fontaines (un faquin, par ses airs de protection, nous oblige de parler de ces circonstances), avait-il pu se dispenser de faire ce qu'il fit? » Venant au prétendu libelle composé au sortir de Bicêtre, et jeté au feu à la requête de Thieriot, Des Fontaines ajoutait : « M. Thieriot est un homme aussi estimé des honnêtes gens que Voltaire en est détesté. Il traîne, comme malgré lui, les restes honteux d'un vieux lien qu'il n'a pas encore eu la force de rompre entièrement. Or, on a demandé à M. Thieriot, qui est ici pour témoin, si le fait était vrai ; et M. Thieriot a été obligé de dire qu'il n'en avait aucune connaissance. » Et Des Fontaines portait à Voltaire le défi, soit de montrer le libelle, soit de citer, à défaut de Thieriot, les témoins qui l'auraient vu jeter au feu, sous peine de passer pour « le plus hardi et le plus insensé des menteurs. »
Ce défi et ce démenti furent, avec le passage relatif au président de Bernières, ce qui blessa le plus Voltaire dans la Voltairomanie, et c'est sur ces deux points qu'il concentra tous ses efforts. Il commença par disputer à Des Fontaines l'avantage qu'il s'était si habilement fait en mettant Thieriot de son côté.
Ce Thieriot, que nous avons vu, depuis l'étude de Me Alain, le séide de Voltaire ; ce Thieriot, « sa mémoire, son prône-vers, son trompette, son colporteur.
son menteur en chef, son plénipotentiaire plutôt que son ami, » n'était qu'un vil paresseux et qu'un ignoble parasite, qui passa sa vie aux coches des Voltaire, des Bernières, des La Popelinière, des Fontaine-Martel, de tous ceux qui consentaient à payer d'un bon gîte et de bons soupers ses petits services. Las de lui donner, bien qu'il lui donnât peu, Voltaire voulut le passer à Richelieu en qualité de secrétaire; et, sur son refus d'être domestique de grand seigneur, lui qui n'a jamais été autre chose, il gourmanda sa paresse, lui fit accepter la charge mal payée d'agent littéraire de Frédéric de Prusse, et continua de lui faire, sur sa propre bourse ou sur celle d' autrui, le reste de sa lâche existence. Personne, parmi les contemporains, ne s'expliquait une telle conduite, et la postérité, sans se l'expliquer davantage, soupçonne, entre un tel ami et Voltaire, quelque vilain secret, quelque association honteuse, qui exigeait qu'on l'épargnât. Ici, Thieriot était maître de la situation ; il n'avait qu'un mot à dire pour tout décider en faveur de Voltaire, et ce mot il ne le dira pas; et Voltaire, réduit à l'implorer à genoux, après l'avoir imploré en vain, restera extérieurement son ami ; et d'Argental, Mme du Châtelet, malgré leur mépris et leur haine, le confirmeront dans cette amitié persévérante, qui serait une bassesse et une lâcheté, s'il n'y avait pas au fond de tout cela un mystère dont le mot est perdu.
Pour Voltaire, il commence par amadouer l'avide Thieriot en lui jetant, avec parcimonie c'est vrai, mais enfin en lui jetant quelque monnaie. Cependant Thieriot, alors que tout dépend de son unique témoignage, invoqué contradictoire ment par les deux adversaires,
garde, pendant plusieurs jours, un silence de complicité. Voltaire lui cite ses lettres de 1726, — falsifiées depuis probablement pour le besoin de la cause, — où il était parlé du libelle ; et Thieriot se taît toujours. Voltaire lui écrit et lui récrit, fait intervenir des amis communs : toujours silence! Poussé à bout, Thieriot écrit à Mme du Châtelet, et commence par condamner le Préservatif, œuvre de Voltaire ! Quant au fait de La Rivière-Bourdet, il en a bien gardé un souvenir général, mais il en a oublié les circonstances. Or, les circonstances étant tout ici, Mms du Châtelet, indignée, lui renvoie sa lettre. Voltaire revient à la charge auprès de Thieriot; il lui fait adresser par le marquis du Châtelet un canevas de lettre à remplir, il invite le patron La Popelinière à user sur lui de son autorité : Thieriot écrit la lettre, qui lui est encore renvoyée, comme « ni française, ni décente, ni intelligible. » Et Voltaire lui parle toujours le plus tendre langage ! Mais il se décharge dans le cœur du comte d'Argental, en envoyant le modèle d'une déclaration que devait signer Thieriot : « S'il refuse cela, indigne de vivre; s'il le fait, je pardonne. » Thieriot n'en fit rien, et Voltaire écrivit à d'Argental : « Y a-t-il une âme de boue aussi lâche , aussi méprisable ? » Thieriot ne bougeait pas, et continuait à boire. Voltaire convoqua alors contre lui le ban et l'arrière - ban : Mme de Champbonin et Mme du Châtelet, le marquis et le prince de Prusse lui-même : Thieriot résista à tout, et d'Argental conseilla à Voltaire de l'abandonner. Voltaire ne l'abandonna pas. Thieriot lui donna-t-il quelque satisfaction? Non probablement, car on n'en trouve aucun vestige certain. Et pourtant, dès le mois
de mai 1739, Voltaire reprenait avec lui sa correspondance, où il n'y a plus le moindre écho de leur querelle !
Au fond, qu'y a-t-il de vrai quant à Y Apologie de M. de Voltaire, titre du libelle? Des Fontaines n'en est pas probablement l'auteur. A une date incertaine, avant ou après Bicêtre, et sous un titre également incertain, il put y avoir quelque chose de lui sur Voltaire. Mais quoi? Peut-être une simple critique littéraire, que, dans les circonstances, on l'engagea à brûler. Pour Voltaire, toute critique était un libelle infâme, dont il eût demandé vengeance au ciel comme à la terre, s'il eût cru au ciel. Cette Apologie ellemême, quel qu'en soit l'auteur, n'est qu'une critique littéraire de la Henriade, sans aucune personnalité. Toujours est-il que Voltaire ne s'en était pas plaint en 1727, et qu'il avait continué ses bons rapports avec Des Fontaines.
N'ayant rien pu obtenir de Thieriot, Voltaire songea à un procès criminel. Mais, auparavant, il chercha à détruire toute preuve contre lui. Plus que jamais il désavoua le Préservatif, et il exigea de Mouhy, sous peine de refus d'argent, la destruction, en présence de Moussinot, de toute lettre, de tout papier de lui. Se croyant ainsi inattaquable, il travailla à détacher tout le monde de la cause de Des Fontaines. Il arracha au barreau parisien une déclaration contre la Voltairomanie, mise sous le nom d'un avocat; mais il n'obtint pas, malgré sa requête, la brûlure du libelle. Cet homme, qui a tant crié contre la brûlure de ses plus mauvais ouvrages, était toujours prêt à brûler tout ce qui était contre lui, livres et auteurs.
A défaut de Thieriot, il voulut enlever Saint- Hyacinthe à Des Fontaines , qui , à la fin de son pamphlet, avait cité un fragment du Mathanasius de cet écrivain sur l'aventure de Beauregard. Saint- Hyacinthe et lui avaient eu de bons rapports ensemble au temps à' Œdipe. Quelques années après, s'étant retrouvés en Angleterre, ils s'y brouillèrent pour la vie. Une allégorie transparente de la bastonnade du pont de Sèvres fut la vengeance de Saint-Hyacinthe. Voltaire, s'imaginant que Saint-Hyacinthe avait été le collaborateur de Des Fontaines, et connaissant la grande liaison de Lévesque de Burigny avec lui ; en liaison lui-même avec ce Lévesque et avec ses deux frères, deux autres savants; Voltaire, disons-nous, invoqua l'entremise de cet ami commun, et demanda, en son nom, et au nom d'une famille honnête, nombreuse, ce et pouvant se venger, » une réparation. En particulier, il ne parlait de rien moins que d'envoyer couper les oreilles à Saint -Hyacinthe, et il mettait tout le monde en avant contre « le coquin, le voleur, l'escroc, l'infâme, le monstre, etc. » En vain Lévesque lui avait répondu que Saint - Hyacinthe n'avait ni liaison avec Des Fontaines, ni la moindre part à la Voltairomanie ; le passage cité par Des Fontaines subsistant néanmoins, il exigeait le « désaveu fort et authentique » d'un tel outrage; et, au moment même, il outrageait, il diffamait ! Singulier et terrible ennemi que Voltaire !
Il envoya alors à Paris Mme de Ghampbonin, avec ordre d'aller trouver Lévesque de Burigny et d'obtenir par son intervention, toujours avec menace de vengeance sanglante, le désaveu de Sgint- Hyacinthe,
Lévesque, après avoir engagé la dame à laisser là des menaces qui ne feraient rien sur un homme tel que Saint -Hyacinthe, l'accompagna chez son ami. Là, la dame voulut exiger de Saint -Hyacinthe, non plus seulement qu'il désavouât Des Fontaines, mais qu'il se désavouât lui-même, en déclarant que Mathanasius, ou le Chef-d'œuvre d'un inconnu, lui avait été faussement attribué. Voltaire ne procédait que par mensonge, pour lui et contre ses ennemis. Par un mensonge il se tirait de toute affaire, et un mensonge d'un adversaire lui était une vengeance et une satisfaction suffisantes. Plus loyal, Saint-Hyacinthe refusa de renier son œuvre, mais il consentit à renouveler la déclaration que Lévesque avait déjà faite en son nom, et même à ajouter que le Mathanasius n'était qu'un type en l'air, auquel la malignité seule avait donné une signification particulière.
Voltaire désirant un désaveu qui lui permît d'attaquer Des Fontaines comme faussaire, rien de tout cela ne servait sa passion. Aussi ne cessa-t-il de persécuter Saint-Hyacinthe. Ne pouvant le faire mourir, comme il aurait voulu, « par le bâton ou par la corde, » il chercha à lui ôter d'abord son Mathanasius , son titre d'honneur, puis son honneur même, et il s'acharna à sa poursuite en France et à l'étranger, pendant sa vie et après sa mort. Mais ses mouvements mêmes firent éclater l'aventure qu'il voulait ensevelir dans l'oubli. Le public s'émut de la querelle ; on relut Mathanasius ; et, depuis, « on appela les cannes fortes des Voltaires, pour les distinguer des cannes de roseau ; et, au lieu de dire : Donner des coups de canne ou des coups de bâton, on disait : VoUairiser. »
Si Voltaire échoua auprès de Thieriot et de Saint- Hyacinthe, il fut plus heureux auprès de la présidente de Bernières.
Des Fontaines affirmait que Voltaire n'avait agi en sa faveur qu'à la sollicitation du président son allié, qui le logeait et le nourrissait, et qui avait fini par le chasser : deux assertions, dont Tune diminuait singulièrement le bienfait, et dont l'autre déshonorait Voltaire , en présentant le digne ami de Thieriot comme un parasite. Il importait donc de les détruire par le témoignage de Mme de Bernières, veuve du président depuis 1734.
En janvier 1739, Moussinot fut chargé de lui demander une lettre favorable. Quelle fut-elle, et quelle en peut être la valeur ? Ce qu'elle fut proprement, on ne le saurait dire, Voltaire ne l'ayant jamais produite; mais, quelle qu'elle ait été, elle ne mérite aucune confiance, et les assertions de la Voltairomanie demeurent au moins vraisemblables.
Gourmande et galante, comme toutes les amies de Voltaire, la présidente, à peine liée avec lui, en 1719, exigea qu'il rompit avec la marquise de Mimeure, une de ses premières amies et correspondantes, et, après l'avoir grondé d'une visite faite à la marquise en 1724, dans une opération douloureuse, elle empêcha au moins que la visite amenât entre eux une réconciliation. C'est elle qui attira Voltaire soit à Paris, soit à La Rivière-Bourdet. De là surcroît de dépenses et de galanteries dont le président s'offensa. Chef de maison, il voulut mettre ordre aux dissipations de sa femme ; mari, il fut jalouxet chassa le galant vers 1726, comme le prétend Des Fontaines. Il est, en effet, remarqua-
ble que la correspondance entre Voltaire et la présidente, si assidue pendant quatre années, cesse brusquement en cette année 1726. Elle ne sera jamais reprise du vivant du mari, même après la séparation des deux époux : car le président, qui avait commencé par réduire à une pension de deux mille écus la femme dissipatrice, finit par se séparer entièrement de la femme légère.
Mais, auparavant, et dès 1726, il avait, répétons-le, congédié Voltaire, qui lui mangeait son bien et lui débauchait sa femme. A l'accusation de Des Fontaines, Voltaire a répondu par un acte de loyer et de pension, entre lui et le président, pour lui et pour Thieriot, loyer et pension dont il prétendait avoir quittance» Thieriot a nié pour son compte, et Voltaire s'était donné d'avance un démenti à lui-même, en s'exilant de La Rivière, parce que, dit-il, il n'avait pas d'argent à donner au président. Débiteur insolvable, ou plutôt mauvais payeur, il était donc dans la dépendance du président, qui a dû exiger de lui, en effet, par manière de compensation, la défense de Des Fontaines, son parent, dont le déshonneur retombait sur la fafamille. Fils de paysan à part, Des Fontaines paraît donc avoir raison sur ce point ; raison encore sur l'expulsion de 1726, prouvée par la brusque cessation, exigée sans doute par le mari, de tout commerce avec la présidente. Apartir de 1726, Voltaire ne remit jamais les pieds à LaRivière-Bourdet, et il sortit aussitôt de l'hôtel Bernières. Désormais, dans sa correspondance avec Cideville, chassé lui aussi, apparemment, de La Rivière, il se représente toujours comme exilé d'un pays de Cocagne ; et même après la mort du président,
en 1734, il ne rentra pas dans cette délicieuse patrie, et ne renoua pas avec la veuve. Il fallut toute une négociation pour arracher à celle-ci, en 1739, la lettre du procès, lettre évidemment sans valeur. Le président était mort, et ne pouvait réclamer. Quant à la présidente, remariée, presque au lendemain des funérailles, à un garde du corps, elle devait peu aimer la mémoire d'un mari qui avait mis un frein à sa bouche et à son cœur, peu aimer tout ce qui tenait à ce mari, Des Fontaines, par conséquent, et un faux en faveur de Voltaire ne dut pas coûter beaucoup à cette femme peu scrupuleuse.
Complices, alliés et protecteurs. — Débats et procédures Désaveu de Des Fontaines.
Le vide fait autour de Des Fontaines, Voltaire se chercha partout des complices, des alliés, des protecteurs. Il chercha jusque chez les Jésuites, afin de les détacher de plus en plus de Des Fontaines, qui avait été des leurs, et de les tourner contre luuet contre Rousseau, à qui il faisait en même temps la guerre. Il écrivit au P. Tournemine,au P. Porée,au P. Brumoy, et il chargea encore ses amis de leur aller porter l'assurance de son attachement inviolable : « C'est être un monstre que de ne pas aimer ceux qui ont cultivé notre âme. » On le plaisanta sur cette hypocrisie d'esprit et de cœur, particulièrement à propos de la lettre au P. Tournemine, où il s'offrait à « effacer sans miséricorde » tout ce qui pourrait scandaliser dans ses
ouvrages. «Il la faut, répondait-il ; elle est essentielle. Les esprits forts me protégeront à souper, mais les dévots me feront brûler. »
C'est ensuite d'Olivet, et, par d'Olivet, l'Académie ; c'est le genre humain, le monde lettré surtout, que Voltaire veut s'adjoindre et ameuter contre Des Fontaines, « votre ennemi, écrit-il, le mien, celui de tout le monde; » c'est sa famille, qui ne doit pas se taire quand les indifférents éclatent ; ce sont les gens en place, ministres, magistrats, prêtres même, dont il importe de se faire des protecteurs. Les deux d'Argenson lui assurent toutes les puissances : le chancelier Daguesseau et ses fils, dont l'un était avocat général ; Maurepas et tout le ministère ; Hérault, lieutenant de police, et son beau-frère de Meinières de qui le succès dépendait ; Hérault surtout, qui, de juge qu'il était, se fit sa partie, au point d'en avoir des remords.
Ainsi entouré et appuyé, il rédige un Mémoire « dans le goût de Pellisson,et peut-être de Cicéron, » destiné d'abord aux juges et au public, à la France et à l'étranger, au présent et à l'avenir; Mémoire qui, refait jusqu'à cinq fois, ne fut pourtant pas publié, et dont on se contenta d'envoyer des copies aux puissances pour demander permission d'informer contre Des Fontaines. A l'appui du Mémoire, et pour égayer un peu la procédure, il lançait contre son ennemi épigrammes et satires.
Ayant ainsi tout préparé, il songea à entamer un procès criminel, malgré Maurepas, d'Argental, Mmedu Châtelet, qui craignaient les récriminations de Des Fontaines. Après avoir mis en cause les vendeurs du
libelle, il présenta requête sur requête contre l'auteur lui-même, tant en son nom qu'au nom des gens de lettres et des honnêtes gens, ce tous outragés dans la Voltairomanie, » qu'au nom de sa famille, outragée dans un libelle où on lui donnait pour aïeul ce un paysan. » Toutefois, il suspendit bientôt la procédure, suivant l'avis du comte d'Argental, qui parlait toujours du danger d'un procès et des récriminations de Des Fontaines. En effet, Des Fontaines, ce avec toute l'activité des scélérats et toute la chicane des Normands, » avait fait entendre à Hérault que la lettre à Maffei était une odieuse diffamation, et obtenula permission d'informer à son tour contre Voltaire.
L'armistice ne fut pas long. Voltaire reprit ses poursuites, et envoya à l'audience du chancelier et du lieutenant de police sa famille, les gens de lettres, les Moussinot, qui devaient se dire ses parents ; et l'abbé Moussinot, l'austère janséniste, se prêta à ce mensonge impudent, à cette parade grotesque, commencée devant un Daguesseau !
11 se mit en rapport direct avec Hérault, qu'il supplia de lui faire accorder un désaveu authentique des prétendues calomnies de Des Fontaines. Suivant le conseil de tous ses amis, il sembla renoncer au procès criminel, et c'est au tribunal de Hérault, plus avantageux que le Châtelet, qu'il résolut d'assigner son adversaire. Un seul embarras dans ce recours au lieutenant de police, c'est qu'il serait peut-être dans la nécessité de se rendre à Paris. Or, Mme du Châtelet s'y opposait de toutes ses forces. C'est pourquoi Voltaire, dans ses lettres presque quotidiennes, se faisait humble, tendre, caressant, rampant devant Hérault qu'il
méprisait, et lui demandait de tourner la difficulté en obtenant un désaveu dont il dictait les termes. Hérault proposa alors un compromis, suivant lequel Voltaire et Des Fontaines auraient désavoué, l'un le Préservatif, l'autre la Volt air omanie. Voltaire y vit une honte. Il ne pouvait désavouer sa lettre à Maffei sans « mentir lâchement et inutilement. » Mentir lâchement, il n'y tenait guère ; mais mentir inutilement, c'était contraire à sa théorie du mensonge.
Pendant ces débats, Hérault, toujours partial, arracha au seul Des Fontaines un désaveu de son libelle. Certes, ici, Des Fontaines fut lâche ; mais cent fois plus lâches furent ceux qui exigèrent de lui ce plat mensonge! Il tremblait pour ses feuilles, dont les grands partisans de la liberté de la presse demandaient la suppression ; il tremblait pour sa liberté, de nouveau menacée par toutes les puissances. Que vouliez-vous qu'il fît contre tous ? Il n'était pas un Horace, et il signa ! Mais que vaut une pareille signature? Rien de plus qu'une promesse arrachée au coin d'un bois, le pistolet sous la gorge!
Voltaire le comprit, et il écrivit à Moussinot : « Ne parlons plus de Des Fontaines ; je suis mal vengé ! » Et il n'eut plus qu'à payer les frais du procès. Il ne lui en coûta pas cher, à en juger par cette correspondance : Deux cents francs à la Champbonin, « avec la meilleure grâce du monde ; » cent francs à Mouhy sur récépissé ; cent francs encore au même chevalier, avec excuses ; et enfin ce curieux complément de compte : « Faites-moi l'amitié d'envoyer encore trois louis d'or au chevalier de Mouhy ; mais c'est à condition que vous lui écrirez ces propres mots : ce M. de
Voltaire, mon ami, me presse toutes les semaines de vous envoyer de l'argent, mais je n'en toucherai pour lui peut-être de six mois. Voilà trois louis qui me restent, en attendant mieux.» Certes, sinon pour sa valeur personnelle, — car c'était un homme vil, comme presque tous les amis de Voltaire, — au moins pour ses services, Mouhy méritait davantage. Nul ne s'était montré plus ardent dans la bataille; si ardent, qu'il fallut le retenir par « un bon mords. »
Le désaveu de Des Fontaines devait rester un secret entre les parties et les personnes mêlées au débat. Cet arrangement ne convenait pas à Voltaire, qui voulait triompher en publiant la honte de son ennemi. Mais il ne fallait pas fâcher Hérault. Aussi écrivit-il au lieutenant de police pour demander que Des Fontaines insérât son désaveu dans ses Observations. Cependant le désaveu paraissait dans la Gazette de Hollande. C'était du fait de Voltaire : Mme du Châtelet le fait clairement entendre. Il s'en défendit, tout en avouant que le gazetier hollandais lui avait rendu un très-grand service. Il ne persista pas moins à demander l'insertion du désaveu dans les Observations. Il ne put l'obtenir, et d'Argenson l'engagea à ne pas « troubler davantage le fond de l'eau. »
Sans plus insister sur ce point, mais sans renoncer à sa haine, Voltaire poursuivit Des Fontaines de ses injures, vivant et mort, jusqu'à sa propre mort à luimême. Nous n'avons plus à parler de Des Fontaines, ni des autres querelles qu'il se fit. Il mourut sur la brèche, à la lin de 1745, au XIe volume de ses Jugements, recueil qui faisait suite à ses Observations, dont le privilège lui avait été retiré. Il mourut bien, entre
les bras du P. Segaud : dernier avantage qu'il eut sur Voltaire. Infatigable travailleur, vrai journaliste, avec toutes les qualités et aussi tous les défauts du métier; homme très-lettré et grand critique, maître de Fréron, plus grand que lui.
Il y a une moralité à tirer de ces débats, et elle a été formulée, à propos de Fréron, par Clément de Genève : « N'est-il pas bien singulier, dit-il de Voltaire, que ce poète invulnérable à force de blessures et de ressources , après avoir prêché sur les toits la liberté de la presse, et donné l'exemple du libertinage de l'impression jusqu'à se faire brûler, n'ait pas plus tôt joui d'un moment de faveur qu'il l'ait employé à gêner ses confrères ? Je lui pardonne tous ses défauts, excepté celui-là; c'est le péché contre le Saint-Esprit dans la république des lettres ; malheur à qui s'en est rendu coupable, eût-il la mort entre les dents et le billet de confession à la main ! »