CHAPITRE TROISIEME
VOLTAIRE ET J. - B. ROUSSEAU. — PETITS ENNEMIS ET PETITS AMIS DE VOLTAIRE. — VOLTAIRE CAPITALISTE ET HOMME D'AFFAIRES.
Voltaire et J.-B. Rousseau.
Né en 1671, J.-B. Rousseau était au terme de la vie littéraire quand Voltaire y entra. Du comble de la gloire, il allait tomber dans l'abîme du malheur. Dsrnier représentant du XVIIe siècle, dont tous les grands poètes finissaient lorsqu'il débuta, il fait la transition entre deux siècles , gardant de l'un les saines traditions littéraires, et payant tribut à l'autre par les premières licences de sa plume. Il est aujourd'hui fort démodé. On lui refuse l'invention, l'inspiration poétique, pour ne lui plus laisser qu'un mérite de rhythme et de style. Si bas qu'on le place, ii sera toujours au dessus de Voltaire, absolument nul dans le genre lyrique.
Il débuta par la satire, et se fit des ennemis, qui, pour se venger, attaquèrent à la ibis l'homme et l'écrivain. S'en prenant à sa ligure et à son cœur, ils le peignirent avec l'œil louche, le coi tordu et la bouche
de travers; ils l'accusèrent de rougir de son père cordonnier, bien qu'il ait toujours répété qu'il était né comme Horace, et qu'il n'ait jamais coûté à son père que des larmes de joie. Pétrone à la ville, David à la cour, dirent-ils avec Danchet, il donnait ses épigramrnes en réplique à ses odes sacrées, et ses couplets licencieux en gloria patri à ses psaumes : mot abominable qu'ils mirent sur son compte, et que le poète ne pouvait avoir dit à un prince aussi religieux que le duc de Bourgogne.
Ayant échoué au théâtre, il en accusa les habitués du café de la veuve Laurent. Pour se venger, il parodia cinq couplets de YHésione de Danchet. Ces cinq couplets, qui sont bien de lui, furent suivis d'un grand nombre d'autres, impies, abominables, qui furent partout colportés. On les lui attribua, et il en accusa Saurin. N'en ayant pu fournir la preuve légale, il fut condamné, en 1712, à un bannissement perpétuel. Il n'était pas l'auteur des couplets infâmes; et, tout en reconnaissant dans la peine qui le frappa la juste punition de ses fautes de jeunesse, il protesta de son innocence à l'égard des couplets jusque dans sa mort chrétienne.
On a vu ses relations, intimes d'abord, hostiles ensuite, avec Voltaire, jusque vers l'année 1730. C'est de 1733 que date l'époque du grand déchaînement de Voltaire contre lui. On venait de donner Zaïre, Une espèce d'homme de lettres, nommé De Launay, tour à tour ami et ennemi de Voltaire, l'envoya à Rousseau, avec ses réflexions sur l'ouvrage et sur l'auteur. Rousseau lui répondit sur le même ton; et pendant qu'il assurait n'avoir rien écrit sur cette tragédie, c'est-à-
dire rien de public et d'ostensible, Launay fit courir indiscrètement sa lettre. Voltaire, à qui elle parvint, se vengea en donnant à Rousseau une place ignominieuse dans son Temple du goût. Rousseau se tut encore, du moins en public; car il s'épanchait volontiers dans ses conversations familières, et, dans la liberté de la table, il s'amusait à « huper la tête du roquet, suivant son expression, de la légère cocarde » d'une épigramme. Il s'en tint là pour le moment, et il fallut une attaque plus ignoble pour le faire entrer publiquement en lice.
Cette attaque fut Y E pitre sur la Calomnie, qui contient, de l'aveu de Voltaire, « un trait de satire violent » contre le « vil Rufus. » Rousseau n'y tint plus, et, en 1736, il adressa aux auteurs de la Bibliothèque française une longue lettre, à la fois apologie de sa personne et satire de son adversaire, qu'il terminait par l'engagement de ne plus rien dire, et par la menace, si on le poussait à bout, de révélations infamantes. Rousseau tint parole; et, restant sur cette menace, il ne dit plus mot de Voltaire. Mais Voltaire parlera de Rousseau jusqu'à extinction de colère et de souffle en lui.
Avant tout, il fallait répondre. Il hésita sur la manière de se défendre, et voulut d'abord recourir à la plume d' autrui. Puis, sous le voile de l'anonyme, il s'attaqua à trois Epîtres antérieures de Rousseau, qui s'y était exprimé sur son talent avec quelque dédain. Quelques jours après, déchirant à demi le voile, il envoya aux auteurs de la Bibliothèque française, sous le nom de son factotum Demoulin, une longue apologie de sa personne et de sa conduite. Enfin, il se détermina à répondre directement et en personne, et la
Bibliothèque française reçut encore son factum. Il ne fait qu'y répéter ses accusations injurieuses, sans tenir compte de ce que lui avait opposé son adversaire. Il s'y vante grossièrement, ce qu'il fera dix fois, de quelques louis qu'il aurait donnés dans une quête pour le malheureux Rousseau ; il revient platement, lui fils de petit bourgeois, sur le père cordonnier, sur le parent valet de chambre; il ose rappeler, lui le bâtonné de Rohan et de Beauregard , une bastonnade essuyée par son ennemi: c'était bien à lui à parler de coups de bâton ! il mêle ensemble Rousseau et Des Fontaines, et les insulte tous les deux : « Voilà les gens que j'ai pour ennemis! Ainsi, Messieurs, quand vous verrez quelques mauvais vers contre moi, dites hardiment qu'il sont de Rousseau ; quand vous verrez de mauvaises critiques en prose, ce sera de l'abbé Des Fontaines. » On ne vit point de vers de Rousseau contre lui, ni bons ni mauvais ; mais de lui contre Rousseau, on en vit des centaines, presque tous détestables, particulièrement la grossière Crépinade, dont le fond vaut le titre. Rousseau se tut toujours, mais il se refusa à un raccommodement auquel Voltaire était encore moins disposé que lui. Dans ce temps, en effet, Voltaire excitait tous ses amis à diffamer « le misérable, » à poursuivre en justice ce le scélérat, » pour le faire bannir de Bruxelles. Sur le bruit que « le vieux serpent de Rousseau » allait revenir à Paris, il tomba malade, et répéta qu'il partirait de France le jour que Rousseau y rentrerait. Rousseau vint en effet à Paris, à la fin de 1738, et s'y cacha sous le nom de Richer. Voltaire se hâta d'accuser d'épigrammes et de complots contre lui un vieillard, un mourant qui avait
bien assez à faire de se cacher à la police et à la mort. Il écrivit même à un avocat pour savoir si l'on ne pouvait pas « dénoncer le misérable comme n'ayant pas gardé son ban ! » Quand Rousseau eut échoué dans ses démarches de réhabilitation et fut retourné à Bruxelles, il plaisanta encore sur le pauvre apoplectique, et trépigna de joie sur le bord de sa fosse déjà entr' ouverte. Rousseau mort, il écrivit à l'éditeur du Lyrique pour se mettre au nombre des souscripteurs, protestant du désir qu'il avait eu de se réconcilier avec lui, et du regret d'en avoir été empêché par sa maladie. Cela était pour la galerie, et pour se donner une attitude de générosité. Ce qu'il y avait de sincère dans ce désir de réconciliation, nous le savons par ce qui précède ; ce qu'il y avait de sincère dans ce regret, la suite l'a montré. En effet, Voltaire n'a cessé de reproduire contre Rousseau mort toutes les indignes diatribes dont il l'avait sali vivant. En 1776, dans son Commentaire historique, il donna du tout une nouvelle édition, la dernière celle-ci, grâce à la mort qui lui ôta les armes des mains.
Et voilà l'homme qui écrivait à d'Àrgental : « J'aimerais autant qu'on m'eût accusé d'avoir fait rouer Calas, que de m'imputer d'avoir persécuté un homme de lettres ! »
Petits ennemis et petits amis de Voltaire.
Et maintenant les petits ennemis et les petits amis de Voltaire : d'un côté, les alliés, suivant lui, de Des
FonfainesetdeRousseau;del'autre,ceuxqui l'aidèrent dans ses querelles. Dans le premier camp, nous n'avons plus à faire la connaissance que de Guyot de Merville.
Avec Guyot de Merville, comme avec presque tous les autres, Voltaire avait commencé par l'amitié. Mais Guyot de Merville était lié avec Des Fontaines et Rousseau, et Voltaire l'engloba dans sa guerre contre Rousseau et Des Fontaines. Quinze ans après, Guyot de Merville, comme plusieurs autres encore, lui fournit une dernière occasion de vengeance. Etabli alors à Genève, il lui écrivit pour lui demander une rentrée en grâce. Comme gage de ses bons sentiments, il offrait le sacrifice de quatre volumes manuscrits de critiques de Voltaire et la dédicace des quatre volumes de son théâtre. Voltaire repoussa fièrement toute avance. Quelques jours plus tard, Guyot se noyait dans le lac de Genève. — Triste ennemi !
Berger était un marchand de Paris et un amateur de beaux-arts. Voltaire fit longtemps de lui son « nouvelliste des arts et des plaisirs, » son agent clans toutes ses querelles, son «cher plénipotentaire » et son «cher éditeur,» un de ses disciples en mensonge; car il lui écrivait comme à Thieriot : « Mentir pour son ami estle premier devoir de l'amitié. » Berger s'en tira bien, et à la satisfaction du maître. Moins besogneux, il est vrai, il fut encore moins payé de ses soins que les autres, et sortit d'esclavage. En 1765, il écrivit à Voltaire au sujet de leur correspondance d'autrefois, subrepticement publiée, et de plus falsifiée. Voltaire ne lui répondit que par des reproches aigres-doux; après quoi, avec la morgue d'un parvenu, il faisait étalage de sa richesse et de son bonheur. Ce ton, qui contraste avec
celui d'autrefois, s'explique par le changement de Berger, qui était devenu dévot : crime impardonnable !
Demoulin, marchand de blés, associé de Voltaire dans ce commerce, fut longtemps son homme d'affaires, et finit par lui dissiper environ vingt mille francs. Voltaire cria à la banqueroute, au vol, et se dit encore ruiné. Mais ni la perte n'était si absolue, ni Demoulin si coupable. En effet, il protesta de son innocence, et s'engagea, moyennant quelques facilités, à désintéresser Voltaire. Evidemment, vol, banqueroute, tout se réduisait à une fausse spéculation, dont Voltaire, associé du marchand, devait subir, pour sa part, les pertes. Il pardonna donc à Demoulin, et d'autant mieux qu'il avait besoin de lui clans l'affaire de Des Fontaines.
Né à Quimper, celui que Voltaire appelait le petit La Mare était un petit misérable, dans tous les sens du mot. Venu d'assez bonne heure à Paris avec le costume ecclésiastique et le titre d'abbé, il garda son titre, mais il laissa bien vite son habit pour se livrer plus librement à la débauche. Vrai drôle, vrai gamin, auteur de petites poésies et de petits opéras, par aucun moyen il ne se procura ni argent de son vivant, ni gloire après sa mort. Ses rapports avec Voltaire ont seuls empêché sa chétive mémoire de périr.
Voltaire lui fit quelque bien en échange de ses services ; puis, las de sa personne, il lui coupa les vivres. La Mare alla tendre la main à Cirey. Après avoir ressuscité à Versailles l'office de fou du roi, il se rendait à Rome pour être fou du Pape. Avec les cent francs reçus à Cirey, il continua son voyage; mais, n'ayant
pas plus trouvé d'emploi à Rome qu'ailleurs, il revint à Paris, etoublia de remercier Voltaire, qui s'en plaignit et lui ferma plus d'un an sa bourse. Il reçut pourtant encore, mais très-peu. De compte fait, La Mare, préfacier, claqueur, endosseur, nouvelliste et correspondant littéraire de Voltaire, a tiré de tous ces métiers un don de cent francs, un prêt de cent vingt francs, quelque chose peut-être sur la Mort de César et sur YEnfant prodigue; et c'est tout, car, autrement, Voltaire n'aurait pas manqué de nous en instruire. Certes, préfacier et préface, homme et œuvres, ne valaient pas davantage ; mais avouons que La Mare ne pouvait pas mourir étouffé sous le poids des bienfaits dont Voltaire se vantait de l'accabler. Aussi, pour être plus sûr de son fait, il s'engagea, en 1741, à la suite de l'armée qui entrait en Bohême, — sa vraie patrie, — et il prit le parti, Tannée suivante, de se jeter par la fenêtre d'un second étage. Cette fois il en mourut, à l'âge de trentecinq ans. — Quels drôles Voltaire avait à son service! Lefebvre et Linant valaient-ils mieux ? C'est en 1732 que paraissent avoir commencé les rapports de Voltaire avec Lefebvre. A cette date, Voltaire lui écrit pour le confirmer dans sa vocation poétique, promettant l'immortalité à son génie! — En avons-nous lu de ces billets d'immortalité, toujours protestés par la génération suivante! — Ce qui valait mieux à Lefebvre, Voltaire l'admit dans sa maison, à titre de valet-secrétaire, et lui donna Linant pour compagnon. Préférant, disait-il, les amis au superflu, et un homme de lettres à la cuisine et aux chevaux de carrosse, il leur offrait, à défaut de la fortune qu'iln'avait pas, le partage de sa pauvreté, et iLle leur offrait de bon cœur; aussi
s'indignait-il qu'on reprochât sa fortune (il ne dit plus pauvreté) et l'usage qu'il en faisait à un homme qui avait traité deux gens de lettres comme ses enfants. Il n'eut pas longtemps à sa charge Lefebvre, mort dès 1736, et il lui fit payer sa pension, à lui comme aux autres, en services littéraires.
Michel Linant, encore écolier ou sortant à peine du collège, adressa de Rouen une ode à Voltaire, qui le manda à Paris. Myope, bègue et mal tourné, Linant ressemblait peu à un Apollon, mais il avait de l'esprit, et, recommandé d'ailleurs par l'ami Cideville, il séduisit Voltaire, qui lui chercha une place de lecteur ou de secrétaire. Mais, lecteur, il était bègue ; secrétaire, il ne savait pas écrire, sans parler de son incurable paresse. Il dut retourner à Rouen. Cinq mois après, rappelé à Paris et logé chez Voltaire, il se brouilla avec toute la maison, et son hôte ce l'envoya à la tranchée, » c'est-à-dire au théâtre. Il voltigea de sujet en sujet, et n'écrivit pas une seule scène. Il était sans asile, lorsque Voltaire le fit venir à Cirey comme précepteur. Mais il était toujours bègue, et il ne savait pas le latin. Il fallut bien le laisser bègue, et Voltaire se contenta, avec le concours de Mme du Châtelet, de lui donner une teinture de langue latine. Mais ne voilà -t-il pas qu'il se prend d'une folle passion pour une habituée du château ! Puis toute la tribu des Linant tomba à Cirey, une sœur, en particulier, qui à un style de servante joignait des prétentions de bel esprit et de reine. On chasse la sœur, on chasse aussi le frère, qui s'était encore permis des propos lestes sur la châtelaine. Linant dut se suffire à lui-même au moyen de prix d'Académie et de légers succès de
théâtre, car les quelques gratifications de Voltaire, rétribution toujours de services rendus, étaient bien incapables de le faire vivre. Quand il mourut, en 1749, Voltaire lui consacra cette petite oraison funèbre : «Il a été sifflé de son vivant et après sa mort. Les sifflets et la faim l'avaient fait périr; digne sort d'un auteur ! » — Sort accoutumé des amis de Voltaire !
Voltaire capitaliste et homme d'affaires.
« Voltaire capitaliste et homme d'affaires, a écrit M. Foisset, est encore fort incomplètement connu. » Il Test assez, toutefois, pour qu'on puisse dire que l'ancien clerc de Me Alain a été le plus habile, le plus prudent et le plus heureux des capitalistes au XVIIIe siècle, et l'homme d'affaires le plus rusé, le plus madré, le plus retors qui fut oncques. Ses amis n'ont pas manqué de louer en lui cette nouvelle aptitude, dont ils ont fait une partie essentielle de son universalité ; pour nous, il nous est difficile de voir un vrai poète, un vrai amant de l'humanité, dans un homme si attaché à la terre, si âpre au gain et si procédurier. Encore si l'on n'avait pas à blâmer et à flétrir !
Présentons au lecteur son grand agent, l'abbé Moussinot.
« C'était, a dit l'abbé Duvernet, un chanoine de Saint-Merry, un homme de bien, un homme simple et vertueux, attaché à ses devoirs d'ecclésiastique, de chanoine et d'ami ; il était ce qu'on appelait alors Janséniste, et ce qu'on persécutait.» — Il n'y a qu'un
mauvais prêtre qui puisse être ainsi loué par un mauvais prêtre ! — Duvernet continue : « Le chapitre de Saint-Merry lui confia sa caisse ; les Jansénistes le firent dépositaire de la leur ; Voltaire lui remit la sienne : elle ne pouvait être en de meilleures mains. C'était une singularité de voir un même ecclésiastique trésorier en même temps d'un chapitre, d'une secte et d'un philosophe, remplissant avec exactitude et un secret religieux les devoirs de ce triple état. De l'église de Saint-Merry, il se rendait à l'assemblée des Jansénistes, et en sortait pour aller vaquer aux affaires du philosophe son ami. » Duvernet admire cette tenue en partie triple de la caisse canoniale, de la boîte à Perrette et de la bourse philosophique ; il admire bien plus, tant il est aveugle, la correspondance entre le philosophe et le chanoine dont il s'est fait l'éditeur. Voltaire lui avait dit pourtant : « Brûlez, brûlez ces paperasses; on m'y verrait trop en laid. $ Duvernet, heureusement, l'y a vu en beau, et il a tout publié. Rien de pire qu'un maladroit ami!
Non-seulement l'abbé, mais toute la famille Moussinot était au service de Voltaire : son frère, sachant à peine écrire, mais excellent pour les commissions qui répugnaient à un chanoine, comme poursuite et contrainte des débiteurs; son beau-frère, coureur et signataire de requêtes; sa sœur et ses nièces, employées aux offices qui réclamaient une intervention féminine. Disons à l'honneur des Moussinot, mais non à l'honneur de Voltaire, qu'ils travaillèrent presque gratis. Que trouvons-nous à leur compte dans ce maniement et roulement de milliers et de milliers d'écus que Ton voit briller, que l'on entend sonner de toutes parts
dans cette correspondance, et que leur en resta-t-il? En tout, la valeur d'environ deux mille livres. Et encore, dans cette somme, était compris le fond d'une rente de cent livres en faveur d'une nièce Moussinot, payable seulement après la mort du donateur. Si la nièce dut attendre, pour entrer en jouissance, la mort de Voltaire, arrivée seulement trente-sept ans plus tard, la rente ne put lui servir de dot!
Quant à l'abbé, il perdit d'abord, à son commerce avec Voltaire, ses fonctions de trésorier à Saint-Merry, dont les chanoines le dépouillèrent, pour le punir, pendant deux années. C'est alors que Voltaire, après un long service gratuit, lui offrit le double de la rétribubution canoniale. Ce n'était pas trop pour des fonctions qui multipliaient ses soins au centuple. Il avait à suivre toutes les affaires financières du philosophe, déjà millionnaire, ce qui eût occupé dix huissiers et dix procureurs; toutes ses affaires scientifiques, tous ses procès et toutes ses querelles littéraires, qui le mettaient en l'air de jour et de nuit; il avait à faire ses innombrables commissions chez les libraires, les artistes, les ouvriers et les fournisseurs; en un mot, il consacrait sa vie entière (vie bien employée!) au service du philosophe. Homme vraiment impayable, et que Voltaire aurait eu en quelque sorte pour rien, lui eût-il donné le triple et le décuple de la rétribution canoniale. Si donc il accepta l'honoraire proposé, il n'en dut avoir aucun scrupule, lui qui se dépensait dans son commerce avec Voltaire, et y mettait son honneur par dessus le marché. Il est vrai que son honneur valait peu cher.
Ce commerce s'ouvrit, en 1736, par l'invitation de
chercher un notaire chez qui on pût placer sûrement de grosses sommes. Presque immédiatement commença entre eux le broeantage des tableaux, qui ne fut pas toujours heureux. Un marchand leur dissipa seize à dix-huit cents florins, sans compter les frais d'un voyage à Bruxelles, que dut faire Moussinot. Mais Voltaire parvint à retirer au moins une partie de son épingle du jeu.
Voltaire réussit mieux, malgré quelques naufrages, dans les opérations plus vastes ou il se lança. De bonne heure il s'était fait et appliqué cette maxime : « Mets de l'argent dans ta poche, et moque -toi du reste. > A peine eut-il de l'argent, qu'il songea non pas à le garder infructueux dans sa poche, mais à l'augmenter par toutes sortes de commerces, de placements et de spéculations. Tenu au courant des actions des fermes, il achetait en baisse et vendait en hausse, toujours à coup sûr. — Quel bon boursicotier il eût fait ! — Avec les actions, il cultivait les loteries; il ne craignait même pas de courir les chances de la place. Pour faire face à toutes ces opérations et se tenir à même de saisir les meilleures chances, il avait toujours de grosses sommes placées à courte échéance chez les banquiers, les receveurs généraux et autres financiers.
A tout cela, il préférait les rentes viagères à taux élevé, ou les placements chez les grands seigneurs à gros intérêts. Agé à peine de quarante-trois ans, il n'acceptait point de rente viagère à moins du denier dix. Pour les grands seigneurs, il les préférait à tous les autres débiteurs, malgré la tablature qu'ils lui donnaient assez souvent, «J'ai perdu quelquefois une
partie de mon bien avec des financiers, disait-il ; mais je n'ai jamais rien perdu avec les grands, excepté mon temps. » Non que parole de gentilhomme, ou même de prince, fût tout pour lui, et dispensât de bons contrats ou de bonnes délégations : « Paroles de princes sont des chansons , » écrivait-il. Il ne négligeait donc rien et pour assurer le placement et pour faire rentrer les rentes. D'abord, il exigeait de bons contrats, même de ses amis et bienfaiteurs, ou bien des billets solides et sur bons répondants. Tous les contrats et billets, déposés d'abord chez ses notaires, passèrent aux mains de Moussinot, avec recommandation réitérée de « ne rien laisser languir entre les mains des débiteurs, de ne rien laisser en arrière. » Si, malgré tout, les grands seigneurs étaient durs à payer et se faisaient tirer l'oreille, Moussinot était chargé de les sermonner et presser sous prétexte d'une banqueroute essuyée, de quelque autre perte ou d'un voyage fictif. Après deux sommations de cette nature, on faisait un commandement aux fermiers des terres sur lesquelles les rentes étaient déléguées. S'il n'y avait pas de délégation, on pressait pour en avoir une. Tout cela demeurant insuffisant : « Un exploit pour toute lettre, écrivait Voltaire; — la justice pour seul remède; — à un huissier à faire tous les compliments en cette affaire, et ne pas épargner cette politesse. » Il ne se contentait pas de faire agir; il agissait lui-même, et écrivait lettre sur lettre pour avoir son dû ou deu : « On écrivait autrefois deu ou dub} parce que dû est toujours dubium; mais dû, ou deu, ou dub, il faut payer. » Mauvaise étymologie, mais bien spirituelle !
Si un grand seigneur, comme le prince de Guise, se fâchait des poursuites ordonnées à Moussinot, il les rejetait sur la maladresse de son agent, et en demandait pardon absolument comme Scapin des coups de bâton donnés à Géronte; et, en même temps, il envoyait Moussinot chez l'intendant du prince : « Vous lui direz que le sérénissime prince de Guise se moque de moi, chétif citoyen ; qu'il fait bombance à Arcueil, et qu'il laisse mourir de faim ses créanciers; vous lui ferez un beau discours sur le respect qu'on doit aux rentes viagères. Il est vrai que le roi a réduit les nôtres à moitié; mais le prince de Guise n'est pas si modéré, il me retranche toutes les miennes. Je vous avoue que je trouve ce procédé-là pire que les barricades de Guise le Balafré. »
Des affaires les plus embarrassées il savait tirer sa chose, par exemple en achetant toutes les créances à un prix réduit, et en forçant les autres créanciers à transiger par l'abandon d'une partie de leur dû. Aussi perdit-il peu à travers toutes ses opérations financières : quelque chose dans la banqueroute du receveur général Michel ou du juif Médina, quelque chose encore dans divers prêts faits à des particuliers ; en tout, une cinquantaine de mille livres, à peine le revenu annuel du poète déjà millionnaire.