VOLTAIRE DIPLOMATE
Voici une nouvelle face de Voltaire, déjà entrevue dans le convertisseur comique de Pimpette, dans le limier de police de Dubois, dans l'exilé jaloux de jouer en France le rôle politique de plusieurs hommes de lettres en Angleterre. Mais il dut attendre bien des années avant de toucher au but de son ambition. Ses rapports de plus en plus intimes avec Frédéric de Prusse, d'abord prince royal, puis roi, lui fournirent enfin une occasion favorable qu'il s'empressa de saisir, et il se fit accepter comme négociateur du gouvernement français.
Rapports épistolaires. — L5 Anti-Machiavel.
C'est en 1736 que commencèrent ses rapports avec l'héritier du trône de Prusse.
Elevé dans le culte des lettres françaises, Frédéric songea de bonne heure à en transporter la capitale à Berlin, et à en reprendre le patronage royal, resté vacant depuis la mort de Louis XIV. Mais il ne put rien avant la mort de son rude père, qui ne voyait qu'un gâte-besogne dans ce petit maître et ce bel esprit français. En attendant, relégué à Custrin ou à Rheins-
berg, il en fit le séjour des Muses, et se mit en correspondance avec tous les gens de lettres; particulièrement avec l'hôte de Cirey. Le 8 août 1736, il lui adressa une première lettre, toute pleine de louanges ridicules par leur emphase tudesque, et du désir de le posséder. Atteint déjà de la métromanie française, il ne trouvait pas un correcteur suffisant dans Jordan, fils d'un réfugié, et il réclamait le secours d'un plus fin connaisseur.
La réponse de Voltaire, dans sa vive allure française, n'est pas moins chargée de louanges que celle de Frédéric; et, entre eux, les hyperboles adulatrices iront longtemps leur train. « Il me traitait d'homme divin, a dit Voltaire ; je le traitais de Salomon. Les épilhètes ne nous coûtaient rien. » Il le traitait encore de Trajan, de Titus, de Marc-Aurèle, et surtout de Julien. Il l'appelait même son Messie du Nord, et, au lieu de Votre Majesté, il lui écrivait Votre Humanité.
L'instinct de la dignité royale donnait quelquefois à Frédéric sur Voltaire l'avantage du sens et du goût ; le prince se jugeait mieux que son adulateur, et le Prussien jugeait mieux la France que le mauvais Français. A Frédéric, qui ne mettait pas un mot d'orthographe française et ignorait sa langue allemande, Voltaire osa écrire, et à deux fois, que Louis XIV, moins grand que lui, ne savait rien, pas même la langue de sa patrie ; et c'est Frédéric qui refusa le premier rang qu'on lui offrait et rappela l'adage : Cœsar est supra grammaticam. A Frédéric encore, à notre futur ennemi, il écrivit : « Je crois que les Français vivent un peu dans l'Europe sur leur crédit, comme un homme riche se ruine insensiblement.» Langage digne de celui qui
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devait se dire « plus réellement le sujet de Frédéric que du roi sous lequel il était né, »
Sans doute, il y a des parties plus nobles dans ces lettres de Voltaire, des appels à l'âge d'or, au règne de la morale ; mais morale du plaisir, ou de l'intérêt bien entendu, à laquelle, en effet, quand son intérêt l'exigera, Voltaire fera toute sorte d'infractions.
La correspondance continua. Bientôt les vers s'y mirent. Voltaire, naturellement, donna l'exemple ; et, après quelques hésitations, César-Cotin risqua ses premières rimes. Encouragé par Voltaire, il sera moins avare de rimes que d'écus. Cependant les petits présents suivirent, pour entretenir l'amitié ; aujourd'hui des colifichets d'ambre, envoyés à Girey par Kairseling ; demain, du vin de Hongrie, apporté à Bruxelles par Camas.
Le vin de Hongrie arrivait à Voltaire avec la nouvelle de la mort du roi de Prusse et de l'avènement de Frédéric au trône. « Pour Dieu, lui mandait le nouveau roi, ne m'écrivez qu'en homme, et méprisez avec moi les titres, les noms et tout l'éclat extérieur. » Ce que Voltaire trouvait un trait sublime, et ce qui n'était qu'un ridicule d'abord, car il faut se tenir à sa place, et qu'un mensonge ensuite, comme Frédéric se chargera de le prouver tout à l'heure à l'Europe, et plus tard au pauvre Voltaire. Celui-ci se hâta de brocher une ode et une épître sur tout cela. Il en plaisantera plus tard; mais, en 1740, il le prenait au sérieux : Frédéric était alors son idole et l'idole de toute la philosophie.
Le nouveau monarque ne tarda pas à donner d'éclatants démentis à ses propres maximes et aux élo-
ges de Voltaire. L'année précédente, il avait soumis à la correction du poète son Anti- Machiavel; et le poète, dans son enthousiasme, avait demandé en grâce de faire la préface et d'être l'éditeur de ce « catéchisme des rois et de leurs ministres. » En attendant, il priait humblement qu'on lui permît « d'élaguer quelques branches de ce bel arbre, de jeter dans un ou deux endroits de cet édifice de marbre quelques poignées de mortier, » et d'annoncer le livre, sous le nom de son auteur, au roi de France. Frédéric voulut, pour de bonnes raisons, garder l'anonyme, et Voltaire, en proposant le manuscrit à Van Duren , libraire à La Haye, ne put le présenter que comme l'ouvrage « d'un des hommes les plus considérables de l'Europe. »
Mais voici Frédéric devenu roi. « Gela fait trembler, » s'écrie Voltaire; et il presse davantage Van Duren pour prendre les devants sur un remords de Frédéric, et il écrit à Frédéric lui-même : « N'ayez pas la cruauté de supprimer un livre qui fera autant d'honneur à son auteur qu'il sera utile au genre humain ! » Frédéric, néanmoins, ordonne de tout suspendre. Evidemment il ne pouvait plus publier un livre dont les maximes étaient en opposition si flagrante avec les projets qu'il méditait alors. Voltaire obéit malgré lui, et se rendit à La Haye. Mais Van Duren, « le plus retors et le plus hardi fourbe du pays, » refusa de se dessaisirdu manuscrit, pour quelque avantage que ce pût être, et déclara qu'il finirait l'impression commencée. Voltaire, qui avait lu dans Y Anti -Machiavel qu'il est permis d'employer quelque honnête finesse en fait de négociation , demanda quelques chapitres du livre sous prétexte de les confronter, et il
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les ratura de façon, il écrivit dans les interlignes de si horribles galimatias et des coq-à -l'âne si ridicules, que cela ne ressemblait plus à un ouvrage. Van Duren ne se prêta pas davantage à la cession du manuscrit. Il fit rétablir, tant bien que mal, tous les passages effacés, et , précipitant l'impression, il mit en vente sa marchandise, et se vanta de pouvoir empêcher tout autre librairie d'en débiter une édition nouvelle et corrigée.
Toutefois, Voltaire proposa de préparer cette édition, devenue doublement nécessaire, et pour corriger l'édition fautive de Van Duren, et pour en ôter certains passages anti-chrétiens qui avaient été signalés à Versailles. Frédéric s'étant reposé de tout ce sur son cher éditeur, » Voltaire se mit aussitôt à l'œuvre, et travailla à publier le livre en même temps à Paris, à Londres et à La Haye. Mais Frédéric, pris de nouveaux scrupules, se réserva de l'imprimer sous ses yeux, à Berlin, et désavoua dans les gazettes toute autre édition. Voltaire ne lâcha pas prise. N'osant pas dissimuler qu'il restait encore dans le manuscrit déjà corrigé quelques endroits dangereux, il se chargeait d'empêcher, au moyen d'autres petits correctifs, que ce les cris des moines et des bigots » s'opposassent à la louange universelle que méritait le « seul livre digne d'un roi depuis quinze cents ans. » Il se chargeait aussi de faire tomber, par accommodement ou par procès, l'édition de Van Duren. Sans attendre la réponse de Frédéric, il pressa tellement la besogne, que, quelques jours après, il pouvait envoyer à l'auteur des exemplaires de son édition. Il y avait joint une préface de sa façon, et un
article anonyme, de sa façon encore, qu'il avait adressé à la Nouvelle bibliothèque de La Haye. Tout cela débordait d'enthousiasme. Il écrivait de tous côtés, vantant l'ouvrage et s'en vantant, s'en faisant une sorte de trophée. Il ajoutait : « S'il arrive jamais que le roi trahisse de si grands engagements, s'il n'est pas digne de lui-même, s'il n'est pas en tout temps un Marc-Aurèle, un Trajan, un Titus, je pleurerai et je ne l'aimerai plus. » — Nous verrons bien !
Il envoya même le livre au cardinal de Fieury, et pour lui faire sa cour, et pour lui faire peur de son crédit auprès du roi de Prusse. En homme adroit et en diplomate, Fieury lui répondit presque dans ses termes de tout à l'heure : « Quel que soit l'auteur de cet ouvrage, s'il n'est pas prince, il est digne de l'être ; s'il est né prince, il contracte un engagement bien solennel avec le public. »
Dans l'intervalle, l'empereur Charles VI était mort, et Frédéric n'avait plus le loisir de songer à Machiavel. Aussi avait-il envoyé à Voltaire la défense de passer outre, et le désaveu réitéré de toute autre édition que celle qu'il se proposait toujours de donner lui-même. Sa lettre n'arriva qu'après l'affaire faite, et Voltaire lui exprima le regret de ne l'avoir pas reçue plus tôt. En réalité, Voltaire en était enchanté, et il essaya de communiquer son contentement au roi : « Sire, je vous ai érigé un autel dans mon cœur; je suis sensible à votre réputation comme vous-même. Je me nourris de l'encens que les connaisseurs vous donnent; je n'ai plus d'amour-propre que par rapport à vous. Lisez, sire, cette lettre que je reçois de M. le cardinal
de Fleury. Trente particuliers m'en écrivent de pareilles ; l'Europe retentit de vos louanges! »
Et maintenant, la petite pièce après la grande, la petite comédie qu'on trouve au bout de toute intrigue du grand comédien Voltaire. On lit dans ses Mémoires: a Le roi de Prusse, quelque temps avant la mort de son père, s'était avisé d'écrire contre les principes de Machiavel. Si Machiavel avait eu un prince pour disciple, la première chose qu'il lui eût recommandée aurait été d'écrire contre lui. Mais le prince royal n'y avait pas entendu tant de finesse. Il avait écrit de bonne foi dans le temps qu'il n'était pas encore souverain, et que son père ne lui faisait pas aimer le pouvoir despotique. Il louait alors de tout son cœur la modération, la justice, et, dans son enthousiasme, il regardait toute usurpation comme un crime. Il m'avait envoyé son manuscrit à Bruxelles, pour le corriger et le faire imprimer ; et j'en avais déjà fait présent à un libraire de Hollande, nommé VanDuren, le plus insigne fripon de son espèce. Il me vint un remords de faire imprimer Y Anti-Machiavel, tandis que le roi de Prusse, qui avait cent millions dans ses coffres, en prenait un aux pauvres Liégeois, par la main du conseiller Rambonet. Je jugeai que mon Salomon ne s'en tiendrait pas là. Son père lui avait laissé soixante et six mille quatre cents hommes complets d'excellentes troupes ; il les augmentait, et paraissait avoir envie de s'en servir à la première occasion. Je lui représentai qu'il n'était peut-être pas convenable d'imprimer son livre précisément dans le temps même qu'on pourrait lui reprocher d'en violer les préceptes. Il me permit d'arrêter l'édition. J'allai en Hollande uniquement
pour lui rendre ce petit service ; mais le libraire demanda tant d'argent, que le roi, qui d'ailleurs n'était pas fâché dans le fond du cœur d'être imprimé, aima mieux l'être pour rien que de payer pour ne l'être pas. »
Nous savons bien que les choses ne se passèrent pas ainsi. C'est Frédéric, et non Voltaire, qui voulut arrêter l'ouvrage ; c'est Van Duren, et non Frédéric, qui refusa l'argent ; et, quant aux Liégeois, c'est Voltaire, plus que le conseiller Hambonet, qui aida Frédéric à mettre la main dans leur poche.
Quels bons petits disciples, disciples passés maîtres, s'était faits Machiavel! À force de ruses et d'intrigues, en trichant à la fois avec le roi et avec le libraire, Voltaire était venu à bout de publier le livre et de le passer à Frédéric comme un frein, croyait-il, à son ardeur belliqueuse; et bientôt il le louera, l'excitera, l'aidera dans cette voie de conquête, à l'entrée de laquelle il avait voulu l'arrêter. Pour Frédéric, après avoir traité la conquête de vol et la guerre de brigandage, il va voler, les armes à la main, un million aux Liégeois, en attendant qu'il voie, à travers des flots de sang, la Silésie à l'Autriche.
Rapports personnels. — Dipflknatie politique, religieuse et littéraire.
Voltaire et Frédéric se connaissaient bien déjà, mais ils ne s'étaient pas vus encore. Deux ans auparavant, vers le milieu de 1738, une occasion s'était offerte pour une première entrevue. Les du Châtelet avaient voulu vendre à la Prusseleur petite principauté de Beringhen.
entre Liège et Juliers. Or, pour conclure l'affaire, « la reine de Saba (Emilie) serait venue sur les lieux pour y voir le Salomon de l'Europe, » et Voltaire aurait été du voyage. « C'est bien alors, disait-il, que le pays de Juliers serait la terre promise, où je verrais salutare meum. »
Quoique la proposition n'eût pas été acceptée par la Prusse, Frédéric, encore prince royal, donnarendezvous dans le pays au couple de Cirey pour le printemps suivant. Voltaire et Mme du Chatelet s'y transportèrent en effet ; mais, après un voyage de plus de trois mois, ils revinrent à Paris sans avoir pu se rencontrer avec le prince. Vers la fin de l'année, ils retournèrent à Bruxelles, où ils devaient demeurer, — à part quelques excursions, — jusqu'à la fin d'un procès relatif à la terre de Beringhen. Ce procès, dans le cours duquel Voltaire se vante d'avoir rendu dlmportants services, — et le grand procédurier en était bien capable, — ne se termina qu'en 1744, à Cirey, par une transaction avantageuse aux du Chatelet.
C'est pendant le second séjour à Bruxelles, qu'à l'intrigue relative à Y Anti-Machiavel s'en joignit une autre pour une entrevue entre le monarque. et le poète. Mais Frédéric, d'ailleurs peu galant, ne voulait qu'Apollon, et non « la divine Emilie, » qui l'aurait gêné dans l'intimité de son commerce avec Voltaire, et dans son projet de le garder longtemps, sinon toujours, avec lui. Frédéric prenait pour prétexte le besoin d'aller voir une sœur à Bruxelles ; en réalité, il ne voulait voir que les frontières et les troupes de France. 11 se donna ce plaisir à Strasbourg ; mais, trahi dans son incognito, il regagna brusquement ses Etats,
et assigna à Voltaire un autre rendez-vous au château de Meurs, près de Clèves.
C'est là, en effet, qu'ils se virent pour la première fois, du 11 au 15 septembre 1740. Voltaire trouva le roi malade au lit, et commença la connaissance par lui tâter le pouls. L'accès de fièvre passé, ils s'entretinrent ensemble, à table et dans le cabinet, et furent enchantés l'un de l'autre. Pendant qu'ils parlaient justice et humanité, le conseiller Rambonet, accompagné de deux mille soldats, instrumentait à Liège au nom du roi son maître, et mettait la ville à contribution sous prétexte de droits sur un faubourg. Voltaire s'empressa d'appuyer les prétentions de Frédéric par un manifeste, « ne doutant pas, dit- il, qu'un roi avec qui je soupais et qui m'appelait son ami, ne dût avoir raison.» L'affaire s'accommoda, moyennant un million que Frédéric exigea en ducats de poids, et qui servirent à l'indemniser des frais regrettés de son voyage à Strasbourg.
Premier exploit de l'auteur et de l'éditeur de Y Anti- Machiavel! L'auteur s'en permettra bien d'autres, et l'éditeur tiendra toujours prête sa complicité ou son absolution. Que voulez- vous ? Frédéric avait tant d'esprit et de grâces ! « et, de plus, il était roi, ce qui fait toujours une grande séduction. » Si, là dessus, on n'accorde pas à Voltaire l'absolution qu'il ne refusait pas à Frédéric, on sera bien difficile !
Voltaire retourna à La Haye, et logea au palais du roi de Prusse. Reconnaissant de tous ses bons offices, le roi déployait toutes les ressources de la rhétorique auprès du cardinal de Fleury, pour voir si l'on pourrait l'humaniser sur son sujet. Voltaire y travaillait
de son côté. Sur le point de partir pour Berlin, il écrivit au cardinal ministre une lettre flatteuse, dans laquelle il demandait humblement à rentrer dans ses bonnes grâces, et habilement à être investi de quelque fonction diplomatique auprès de Frédéric. Fleury, en un même jour, lui envoya deux réponses, Tune confidentielle, œuvre du vieillard et du prêtre plus que du ministre; l'autre en quelque sorte officielle, et qui, du moins, pouvait, comme elle le fut effectivement, être montrée au roi de Prusse. Dans la première, le prêtre engageait l'impie à ce respect de la religion dont le diplomate avait fait une profession hypocrite; dans la seconde, le ministre approuvait le voyage, et, au jugement que nous connaissons sur
Y Anti-Machiavel, il ajoutait des choses très-aimables pour le poète et pour le nouveau roi.
Le 21 novembre, Voltaire arrivait à Rheinsberg, à douze milles de Berlin. Le but apparent du voyage était de donner à l'auteur des nouvelles de l'impression de
Y Anti-Machiavel ; le but réel était de pénétrer les vues du prince, qui, pensant déjà à laSilésie, ordonnait des mouvements et faisait bâtir des fortifications auprès du Rhin. Le marquis de Beauvau, notre ambassadeur à Berlin, n'avait pu donner aucune explication, et ce que le prince ne s'était pas laissé arracher par le diplomate, on espérait que l'ami le confierait à l'ami. Mais, pour Voltaire lui-même, Frédéric resta impénétrable, et, voulant couper court à ses questions, il le prit par la main, et, le conduisant à une dame, il lui dit : ce Je vous présente à ma sœur bien- aimée. » C'était Wilielmine, margrave de Baireuth, avec qui Voltaire restera jusqu'à la fin en commerce très-in-
time. ^e reste du temps, à Rheinsberg, se passa en fêtes ; à Berlin ou à Potsdam, on voyait peu Frédéric, occupé à parcourir son royaume et à préparer la guerre. Toutefois, en ces quelques jours, Frédéric, impénétrable lui-même, avait eu le temps de pénétrer l'avidité et la fausseté de son hôte. « Ton avare, écrivit-il à Jordan, boira la lie de son insatiable désir de s'enrichir; il aura 1300 écus. Son apparition de six jours me coûtera par journée 550 écus. C'est bien payer un fou ; jamais bouffon de grand seigneur n'eut de de pareils gages. Ce que je puis t'assurer, c'est que Voltaire a fait une subtile collection de tous les ridicules de Berlin, pour le produire en temps et lieu. » Mais Frédéric voulait avoir cet amuseur et ce correcteur, quoiqu'il le connût si bien ; et, quelques jours après, il écrivait encore à Jordan : « La cervelle du poète est aussi légère que le style de ses ouvrages, et je me flatte que la séduction de Berlin aura assez de pouvoir pour l'y faire revenir bientôt, d'autant plus que la bourse de la marquise ne se trouve pas toujours aussi bien fournie que la mienne. »
En attendant, Voltaire était revenu en Hollande. Dans le dessein de se donner du crédit, une couleur de patriotisme, et de se bien remettre en cour de France, il exploitait sa prétendue faveur auprès de Frédéric, et se vantait à tout le monde d'avoir dédaigné pour l'amitié de la marquise tout ce qui peut flatter le goût, l'intérêt, l'ambition. Mais il était embarrassé du démenti que son héros prussien, parti déjà pour la conquête de la Silésie, donnait aux promesses de l'auteur de Y Anti- Machiavel; plus embarrassé des louanges prodiguées naguère au penseur et sitôt réfu^
tées par l'homme d'action, de rengagement pris de ne plus aimer le prince, s'il cessait d'être un Marc-Aurèle ou un Titus ; et il disait encore, pour ne pas trop brusquer une contradiction : « S'il se conduit mal, je briserai la trompette que j'ai entonnée. » Non ; s'il y trouve son intérêt, il l'enflera davantage, même au lendemain de Rosbach !
Au commencement de 1741, il s'étourdissait à Lille, chez sa nièce Denis, dans les préparatifs de son Mahomet. L'année précédente, il avait donné à Paris Zulime, qui tomba aussitôt sous ce titre, et plus tard sous les titres de Médime et de Fanime. Le titre ne changeait rien à une pièce qui avait le tort de rappeler un chef-d'œuvre, et le tort plus grand de n'en être pas un. C'était Bajazet, mais sans Bajazet, sansRoxane, sans Atalide, sans Acomat surtout, cette création si forte de Racine. Moins heureux dans cette excursion en Afrique que dans son voyage en Amérique, d'où il avait rapporté Alzire, Voltaire repassa en Asie, dans la terre natale de Zaïre, et il y trouva Mahomet, qui allait combattre, sous le nom de Fanatisme, ce qui faisait l'inspiration et la grandeur touchante de son chefd'œuvre, le christianisme et la foi. Après avoir laissé sa pièce à la troupe de La Noue, il retourna à Bruxelles, et revint à Lille au mois de mai pour la mise en scène. Il y eut trois représentations enthousiastes à la salle de spectacle, et une quatrième à l'Intendance, en faveur du clergé, qui applaudit aveuglément, comme la noblesse fera plus tard à Figaro. La première représentation eut un entr'acte curieux. On venait de remettre à l'auteur un billet de Frédéric, lui apprenant sa victoire de Molwitz. Aussitôt Voltaire monta sur le
théâtre et lut à rassemblée la missive royale ; on battit des mains : ce Vous verrez, dit-il à ses amis, que cette pièce de Molwitz fera réussir la mienne. »
Mahomet fut également joué trois fois à Paris, au mois d'août 1742, avec l'approbation extorquée du cardinal de Fleury et la permission tacite du lieutenant généralde police. Plus clairvoyant, le procureur général réclama, et le cardinal dut conseiller au poète de retirer sa pièce. Ce conseil était un ordre, et Voltaire obéit. Mais il se fit un titre de son obéissance auprès du cardinal, dont il voulait l'agrément officiel pour un nouveau voyage à Berlin. Bien plus, cet homme, qui appelait son Mahomet Tar tu fe-le~ Grand, commit la tartuferie de l'adresser au pape Benoît XIV, pour se faire de la réponse du pontife un titre académique. En homme d'esprit qu'il était, Benoît XIV feignit de ne voir dans la tragédie que le faux prophète ; mais Voltaire avait livré lui-même son secret en rappelant Tartufe à propos de sa pièce, qu'il disait persécutée par les fanatiques comme celle de Molière avait été persécutée par les dévots : de même que Molière avait voulu flageller toute piété sur le dos de la fausse dévotion, il exposait à l'exécration publique tout fondateur religieux, à commencer par Celui qu'il appellera V infâme, dans le faux prophète de la Mecque. Et c'est pourquoi il a manqué son sujet. Mahomet, sans doute, était un imposteur ; mais c'était aussi un enthousiaste, et par là seulement se peuvent expliquer le personnage et son œuvre. Non, Mahomet n'ajamais dit, n'ajamais pu dire :
... 11 me faut aider à tromper l'univers.
Et s'il l'avait dit, il ne l'eût pas trompé ! Or, ce qui est faux au point de vue de la philosophie et de l'histoire, Test également au point de vue de la poésie et de l'art. Mahomet ne peut pas être plus avoué par la littérature que par la science; ce n'est pas le prophète arabe, l'homme de l'Orient; c'est l'homme d'un salon incrédule du XVIIIe siècle, cachant sous des guenilles antiques, à travers lesquelles on aperçoit le moderne batailleur, une froide attaque à toute fondation religieuse.
Pendant les années 1741 et 1742, Voltaire mena une vie errante. Nous le trouvons tour à tour à Bruxelles, à Paris, à Cirey, à Fontainebleau, à Versailles. Dans ce dernier voyage, il eut une mauvaise affaire avec Mme de Mailli, au sujet d'une lettre de lui à Frédéric, où la comtesse était insultée. La lettre avait été livrée par le perfide Prussien, qui cherchait toujours à rendre à Voltaire le séjour en France impossible. Voltaire se défendit en disant que toutes ses expressions avaient été falsifiées, défense qu'il tiendra en réserve pour tous les mauvais cas. Néanmoins, inquiet de cette altercation avec Mme de Mailli, le flatteur de toutes les maîtresses royales songait à une fugue prudente; mécontent de l'interdiction de sa pièce, l'auteur de Mahomet prétexta le besoin de quitter une ingrate patrie. Il écrivit au cardinal de Fleury que le roi de Prusse lui réitérait l'invitation d'aller à Berlin, et il demandait la permission du roi et l'agrément de TEminence. Le même jour, il partit pour Bruxelles, d'où il alla voir Frédéric à Aix-la-Chapelle. Â peine de retour à Bruxelles, il rendit compté au cardinal de son voyage : « J'eus tout le temps de
parler, avec beaucoup de liberté, sur ce que Votre Eminence m'avait prescrit, et le roi me parla avec une égale franchise. » Il venait donc de remplir une première mission officielle, dont le cardinal lui avait indiqué l'objet dans une réponse aujourd'hui perdue. Tenant sa Silésie, Frédéric avait fait sa paix avec Vienne et abandonné la France, et il s'agissait de le ramener à nous. Voltaire se vantait d'y avoir bien travaillé et d'être capable d'y travailler encore avec plus de succès. C'était une mise en demeure de lui confier une mission plus importante. Le cardinal montra sa lettre au roi, qui en fut content, et le bruit courut qu'il était en cour le mieux du monde. Il le crut lui-même, et demanda, comme premier gage de sa faveur, une place à l'Académie. Ayant échoué dans sa candidature, il fit semblant de se retourner vers Frédéric : ce Vous seul me consolez... Je le verrai bientôt ce monarque charmant, ce Chaulieu couronné, ce Tacite, ce Xénophon,.. »
Le Tacite, le Xénophon prussien, venait de lui envoyer la préface de l'Histoire de mon temps, où on lisait cette explication de la conquête de la Silésie : « Que l'on joigne à ces considérations des troupes toujours prêtes d'agir, mon épargne bien remplie, et la vivacité de mon caractère; c'étaient les raisons que j'avais de faire la guerre à Marie-Thérèse... L'ambition, l'intérêt, le désir de faire parler de moi, l'emportèrent, et la guerre fut résolue. » Voltaire assure, dans ses Mémoires de 1759, qu'il fit retrancher ce passage; le fait est qu'en 1743, il blâmait Frédéric, non d'avoir volé la Silésie, mais de se reprocher ce vol : « Qu'avez-vous donc à vou^s reprocher? lui demandait-il. N'aviez-vou*
pas des droits très-réels sur la Silésie, du moins sur la plus grande partie; et le déni de justice ne vous autorisait-il pas assez? Je n'en dirai pas davantage ; mais, sur tous ces articles, je trouve Votre Majesté trop bonne. »
Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi! etc...
Et notons bien que ce grand parleur de justice et d'humanité parlera toujours ainsi de la guerre aux conquérants qu'il aura quelque intérêt à flatter. Qu'un prince protégeât la philosophie, et surtout sa personne, et il lui passait les conquêtes les plus meurtrières et les plus injustes. Il les lui passait même pour des pilules ! Frédéric lui en ayant envoyé, il répondit :
J'aurai l'honneur d'être purgé De la main royale et chérie Qu'on vit, bravant le préjugé, Saigner l'Autriche et la Hongrie.
Quelle impression, après cela, pouvaient faire à Frédéric quelques mots, de temps en temps, sur les horreurs de la guerre ? D'autant que ces mots étaient noyés dans des plaisanteries indécentes sur les ombres des malheureux que le roi envoyait sur les bords du Styx, et qu'on lui pardonnait tout pour un petit gémissement de son cœur sensible. Et Frédéric, trouvant commode une pareille pénitence, ne se faisait pas faute de gémir dans ses mauvaises odes. Voltaire, le grand rieur, ne pouvait s'empêcher de rire quelquefois de ces gémissements que le contraste des actes rendait si comiques ; « Sire, Votre Majesté fait de
beaux vers, mais elle se moque du monde. » Et luimême faisait-il autre chose ?
Non-seulement il excusait la guerre, mais il y poussait, et il voulut y aider en se faisant tueur d'hommes. En 1757, il imagina une espèce de char armé de faulx, au moyen duquel, « avec six cents hommes et six cents chevaux, on détruirait en plaine une armée de dix mille hommes. » Et il proposa, à plusieurs reprises, sa « nouvelle cuisine, » sa « petite drôlerie, » à Richelieu et à Frédéric, qui se moquèrent de lui. Il ne se tint pas pour battu, et il revint à la charge, en 1770, auprès de Catherine. Il voulait absolument « contribuer à lui tuer quelques Turcs, œuvre, pour un chrétien, agréable à Dieu. » — « Cela, ajoutait-il, nevapasà mes maximes de tolérance; maisleshommes sont pétris de contradictions ; et, d'ailleurs, Vôtre- Majesté me tourne la tête. »
Ah bien oui, les maximes de tolérance et d'humanité ! C'était pour avoir les applaudissements de la galerie ; c'était un texte de déclamation coutre le gouvernement et la religion de la France ; et à peine les lèvres avaient-elles décoché ces belles maximes, que le rire achevait de les détendre : « On parle encore de deux ou trois petits massacres. Que faire donc? Donner Tancrède en décembre, l'imprimer en janvier, et rire ! » Que les hommes tombassent par milliers sur les champs de bataille, que lui importait ! pourvu que sa tragédie ne tombât pas sur les planches !
Quel intérêt avait-il, en 1743, à se faire le renard du lion de Berlin? C'est que le candidat académique évincé venait d'obtenir une mission diplomatique auprès de lui, et qu'il voulait se frayer par la flatterie
un chemin favorable. Le cardinal de Fleury venait de mourir. Pressée entre l'Autriche et l'Angleterre, la France n'avait de ressource que dans le roi de Prusse, qui nous avait entraînés dans une guerre impolitique, puis abandonnés, après avoir retiré sa Silésie du jeu sanglant. Voltaire alors insinua de plus en plus que sa médiation auprès du roi de Prusse pourrait être utile, et on le crut. Ses amis, les d'Argenson, étaient au pouvoir, et avaient à leur dévotion Maurepas et le ministre des affaires étrangères Amelot. Il ne s'agissait plus que de gagner Louis XV : Richelieu et Mme de Châteauroux s'en chargèrent et réussirent. Voltaire touchait donc à l'accomplissement du rêve de toute sa vie : il allait partir chargé d'une mission diplomatique.
Il fallait un prétexte pour ce voyage, dont on avait intérêt à tenir le but secret, même à Frédéric. Voltaire prit celui de sa querelle académique avec Boyer, l'ancien évêque de Mirepoix, Y âne de Mire-poix, comme il l'appelait, et ce fut entre Frédéric et lui le thème de mille plaisanteries. Il allait se réfugier auprès d'un roi philosophe, loin des tracasseries d'un bigot, et le roi le pressait de venir.
Parti le 14 juin 1743, avec tout l'argent qu'il voulut, il se rendit à La Haye, où il se logea encore dans le palais du roi de Prusse. Continuant de cacher le but de son voyage à tout le monde, à Frédéric lui-même, il ne parlait au roi et aux plus intimes amis que du besoin de fuir un cuistre près d'un grand homme ; et aux ministres eux-mêmes il écrivait en ce sens des lettres ostensibles.
La première difficulté était d'atteindre Frédéric, qui
courait alors ses Etats pour faire des revues. En attendant, Voltaire employait bien ses loisirs à La Haye. Il profita d'une intrigue amoureuse pour attraper des copies de toutes les résolutions secrètes des hautes puissances de l'Etat; et, sans la moindre conscience de la honte d'un tel espionnage, trahissant jusqu'à son ami le roi de Prusse, il envoyait tout à sa cour et demandait de nouvelles instructions.
C'est à Berlin, vers le 30 août, qu'il s'aboucha avec Frédéric, dont il nous a décrit la vie singulière. Dans le tête à tête du cabinet et au milieu des fêtes, clans des conférences spéciales et à travers des conversations littéraires, il poussa sa négociation. <c Le roi, a-t-il dit, trouvait bon que je lui parlasse de tout; et j'entremêlais souvent des questions sur la France et l'Autriche à propos de l'Enéide et de Tite-Live. » Pour ne pas lâcher son Don Quichotte royal, le Sancho diplomatique le suivait non-seulement à Potsdam, mais dans ses courses à travers ses Etats, à Charlottembourg, à Baireuth, et il revenait avec lui à Berlin, prêchant toujours l'union de la Prusse avec la France. Mais Frédéric refusait de s'engager, et attendait, pour entrer en scène, que les armées autrichienne et anglaise fussent détruites, etquele dénouement se pût faire à son profit.
Cependant, éclate, par l'indiscrétion machiavélique de Frédéric, la correspondance du roi et du négociateur, où l'âne de Mlrepoix était si bien bâté. L'intention de Frédéric était toujours « de brouiller Voltaire si bien en France, qu'il ne lui restât de parti à prendre que celui de venir à Berlin. » Voltaire dénicha la perfidie, et en fut extrêmement piqué, parce que sa
prose et ses vers confidentiels avaient fort déplu à Versailles. Il se hâta de s'excuser auprès d'Amelot, et protesta qu'il aimerait mieux vivre dans un village qu'à la cour d'un roi capable de mettre de la trahison dans Famitié même. Toutefois, il prêtait l'oreille aux propositions de Frédéric, qui lui permettait défaire les conditions de son séjour à Berlin. Mais, avant d'accepter, il voulut essayer du côté de Versailles.
Frédéric et lui, jouant double jeu, s'écrivaient, d'un appartement à l'autre, de petits billets, où les joueurs ne se cachaient rien, puis des lettres pour le public, surtout pour la cour de France, où le zèle de Voltaire était mis en beau jour, et où Frédéric dissimulait mal sa pensée, qui se trahissait par l'ironie. Voltaire nous a conservé un spécimen en partie double de cette correspondance, qui ne lui laissait aucun espoir de pousser Frédéric à quelque démarche éclatante. D'un côté étaient ses questions; de l'autre, les réponses du roi. Là, sous le numéro 5, était cette question de Voltaire : « Doutez- vous que la maison d'Autriche ne vous redemande la Silésie à la première occasion ? » Et Frédéric avait répondu en marge :
Ils seront reçus, Biribi, À la faconde Barbarie Mon ami.
N'ayant réussi à rien, Voltaire voulait au moins emporter de Prusse « quelque nouvelle agréable à sa cour, » et en être lui-même le porteur ; mais il ne reçut de Frédéric qu'une réponse brutale. Sur le point de partir, dans sa lettrepour prendre congé, il sollicita encore^ non un engagement, mais quatre lignes flat-
teuses pour la France et pour lui. « Je montrerai votre lettre au roi, disait-il, et je pourrai obtenir la restitution d'une partie de mon bien que le bon cardinal m'a ôté ; » et il promettait de venir dépenser ce bien en Prusse. Ses pensions, son bien, voilà sa préoccupation dernière et définitive. Ainsi toute sa diplomatie aboutissait à la restitution des arrérages suspendus ou diminués de ses pensions et de ses rentes. Delà montagne diplomatique en travail sortait à peine le ridiculus mus de la fable, car nous ne voyons nulle part que Voltaire ait même obtenu immédiatement, au moyen de quelques mots de Frédéric, les restitutions sollicitées.
A défaut des quatre lignes qu'il n'avait pu arrachera Frédéric, il se mit à extraire des lettres précédentes du roi les mots qui allaient à son but, arrangeant tout et retranchant toutes les expressions ironiques. S'il n'avait pas mieux réussi, c'est qu'on l'avait peint au roi de Prusse comme un espion, et qu'il n'avait pas de lettres de créance. Aussi demandait-il une autre mission plus authentique; et alors, ou on ramènerait Frédéric à la France, ou on ferait, à ses dépens, la paix avec la reine de Hongrie. Ainsi, à Versailles, il trahissait Frédéric, comme à Berlin il eût trahi la France, pour peu qu'il y eût trouvé son intérêt.
De retour en France vers la fin de novembre 1743, il fit à Paris ou à Versailles un séjour de quatre ou cinq mois, à peine interrompu par une course à Bruxelles. Tout ce temps fut employé, mais en vain, àsolliciterla récompense de sa mission. Le renvoi cVAmelot lui ayant ôté son dernier espoir, il retourna, en avril 1744, à Girey, qu'il n'avait pas revu depuis février 1742.
Il y resta jusqu'en octobre, et revint à Paris pour tâcher de se faire de nouveaux titres, diplomatiques et littéraires, aux grâces de la Cour. Les circonstances lui étaient favorables. Son ami d'Argenson venait d'arriver aux affaires étrangères. Il se fit aussitôt le secrétaire-rédacteur du nouveau ministre, qui fit valoirson griffonnage à Versailles. En même temps qu'il faisait œuvre de bon citoyen, aimant son roi et sa patrie, il cherchait à se poser en bon chrétien, béni et aimé du Pape, ce petit favori de Rome. » Il mit en mouvement et d'Argenson, et nos chargés d'affaires à la Cour pontificale, pour obtenir des médailles à l'effigie de Benoît XIV, qu'il montrerait en France comme preuve de la protection et de l'amitié du Pontife. En possession de cesfaveurs sacrées, le courtisan écrivit à d'Argenson : « Vous devriez bien dire au roi très-chrétien combien je suis un sujet très-chrétien ; » et le bouffon impie cria aux amis : « Que les persécuteurs des gens de bien sachent que je suis couvert contre eux de l'étole du vicaire de Dieu ! »
Avec sa plume de diplomate, il mit à l'œuvre sa plume de poète. Pour les fêtes du mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fit sa Princesse de Navarre, comédie-ballet représentée magnifiquement à Versailles, le 23 février 1 745, avec la musique de Rameau. Plus magnifique encore fut la récompense, puisque, à cette occasion, il fut nommé historiographe, avec deux mille livres de pension, et bientôt gentilhomme de la Chambre, ce qui était, sans compter les honneurs et les privilèges, un présent d'environ soixante mille livres. Il dit alors :
170 VIE t)E VOLTAIRE.
Mon Henri quatre et ma Zaïre,
Et mon américaine Alzire, Ne m'ont valu jamais un seul regard du roi ; J'avais mille ennemis avec très-peu de gloire : Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi,
Pour une farce de la Foire.
Mais il donne trop de poids à sa légère Princesse dans la balance de la faveur, et il est plus près de la vérité, lorsqu'il attribue ailleurs sa double charge à la protection de Mme d'Etiolés, la future Pompadour. Il s'était déjà fait cette maxime, qu'il pratiqua si bien : « Pour faire la plus petite fortune, il vaut mieux dire quatre mots à la maîtresse du roi que d'écrire cent volumes. »
Cinq jours avant la représentation de la Princesse de Navarre, il avait perdu son frère Armand, dont la mort n'a pas laissé plus de trace que celle de son père dans son insensible correspondance. Cette mort le réjouit sans doute plus qu'elle ne l'attrista. Outre qu'il détestait son « Janséniste de frère, » qui le lui rendait bien, il espérait trouver dans la cassette d'Armand un riche complément aux pensions de la cour. Depuis plusieurs années il convoitait cet héritage, avec peur qu'il lui échappât soit par un prétendu mariage secret dont le bruit avait couru, soit parla boîte à Perrette, soit par testament. Il avait raison d'avoir peur. Armand légua le fond et la propriété de toute sa fortune à son neveu et à ses nièces, et il ne laissa à son frère que l'usufruit de la moitié, et encore à la condition de convertir le mobilier en immobilier, pour lui ôter tout moyen de disposer de sa part et de la dénaturer. Néanmoins, le revenu de Voltaire, déjà très-considérable, dut être
fort augmenté par l'héritage fraternel, et ce simple usufruit, capitalisé pendant trente-trois années, a dû faire une forte part dans son propre héritage.
La mort s'était mise de son jeu pour lui faire la partie plus belle ; bientôt ce fut la victoire. La bataille de Fontenoy était gagnée le II mai 1745, et, cinq ou six jours après, un poème de Voltaire, dédié au roi, était tiré à l'imprimerie royale comme un ouvrage national. Le zèle de Voltaire avait été rapide, s'il n'était pas désintéressé, et la poème eut également à souffrir du calcul et de la hâte. Aussi fallut-il en multiplier les éditions ou les tirages, et pour corriger les négligences d'un premier jet, et pour ouvrir, à chaque courrier, une place flatteuse à quelque nouveau nom; car le poète voulait être l'ami ou le courtisan de tout le monde. Il ne négligea rien pour tirer bon parti de sa « petite drôlerie. » Il écrivit à d'Argenson : « Seriezvous assez mal reçu à dire au roi qu'en dix jours de temps, il y a eu cinq éditions de sa gloire ? N'oubliez pas, je vous en prie, cette petite manœuvre de cour. » Le roi fut content, et le poète le déclara « le meilleur et le plus grand connaisseur de son royaume. » Il envoya encore sa drôlerie à tous les héros qu'il avait chantés, pour s'en faire autant d'amis et de protecteurs; il l'envoya à toute la cour d'Espagne, attendant « quelques petites marques de bontés de Leurs Majestés catholiques ; » il l'envoya jusqu'en cour de Rome, dans un temps où il sollicitait les faveurs papales en vue de l'Académie. Qu'on juge de sa fureur, lorsque Des Fontaines et Fréron se permirent de donner à un poème de visée si haute son vrai nom de Gazette rimée!
Après les vers, la prose; après le poète, l'historiographe. Le 17 août 1745, Voltaire annonça à d'Argenson le projet d'écrire les campagnes du roi, avec prière de le faire valoir, et espérance que le roi lui en saurait gré. Et il se mit aussitôt à l'œuvre. Mais , entre deux dossiers qu'il remuait, il criait toujours à d'Argenson : « Dites donc au roi, dites à Mme de Pompadour que vous êtes content de l'historiographe... Je vous demande en grâce de dire au roi un mot de cet ouvrage, auquel sa gloire est intéressée. »
Il revint aux vers. Le poème de Fontenoy n'ayant pas épuisé sa veine courtisanesque et ambitieuse, il fit encore un opéra-férie, le Temple de la Gloire, représenté à Versailles le 27 novembre 1745; pauvre ouvrage qui achevait de démontrer combien il était malheureux dans la structure de ses Temples. Au point de vue de l'ambition, il fat plus malheureux encore. Après la représentation, il s'approcha de Louis XV, et lui dit : <c Trajan est-il content ? » Moins flatté du parallèle que blessé de la familiarité d'un poète pour qui il n'eut jamais de goût, Trajan ne répondit pas, et tourna le dos. C'était la fortune qui tournait le dos à Voltaire, et il n'avait plus lui-même qu'à tourner le dos à la Cour.