CHAPITRE CINQUIÈME
"VOLTAIRE ET h' ACADÉMIE FRANÇAISE.
Intrigues académiques.
Ni Thistoriographerie, ni la gentilhommerie, ni même « l'étole du vicaire de Dieu, » ne paraissaient à Voltaire suffisants pour le mettre à couvert contre les coups de ses enaemis religieux ou littéraires et contre les atteintes du pouvoir. « Je songeai alors, a-t-il écrit plus tard, à me faire une espèce de rempart des Académies contre les p3rsécutions qu'un homme qui a écrit avec liberté doit toujours craindre en France. » Il frappa donc, sans pouvoir longtemps se faire ouvrir, aux portes de toutes les Académies, principalelement de Y Académie française. Seule l'Académie française pouvait donner une consécration officielle à sa gloire et une sorte d'inviolabilité royale à son pouvoir , seule lui servir de forteresse , de camp , d'armée pour la guerre qu'il méditait. Et c'est pourquoi aussi l'Académie hésitait à l'admettre, comprenant bien que c'était abdiquer sa souveraineté littéraire et passer servilement à la philosophie.
Le manège académique de Voltaire commença en 1732 pour n'aboutir qu'en 1746, et dura, par consé-
174 VIE DE VOLTAIKE.
quent, près de quinze années. En 1732, la Compagnie prononça, par la bouche de de Boze, qu'il « ne serait jamais un sujet académique. » Il avait caché ses prétentions sous le dédain ; il se vengea de son échec par des épigrammes, et déclara qu'il ne serait jamais d'aucun corps. Mais à peine le cardinal de Fleury a-t-il laissé par sa mort, en 1743, une place vacante, qu'il s'offre à la remplir. Pour l'honneur des lettres, il veut qu'on fasse succéder un pauvre diable à un premier ministre, et il se présente pour être ce pauvre diable-là.
Quoique, depuis 1732, il eût multiplié ses titres académiques, il fit représenter tout exprès sa Mérope, en 1743, dans l'intérêt de sa candidature. Il en a raconté lui-même le succès : « La séduction a été au point que le parterre a demandé à grands cris à me voir. On m'est venu prendre dans une cache, ou je m'étais tapi; on m'a mené de force dans la loge de Mme la maréchale de Villars, ou était sa belle-fille. Le parterre était fou : il a crié à la duchesse de Villars de me baiser ; et il a fait tant de bruit qu'elle a été obligée d'en passer parla, par Tordre de sa belle-mère. J'ai été baisé publiquement, comme Alain Chartier par la princesse Marguerite d'Ecosse ; mais il dormait, et j'étais fort éveillé. » Suivant un journal de police, tout se réduisit à un baiser sur la main ridée de Mme de Luxembourg.
Tragédie sans amour comme Athalie, et pourtant, malgré ses défauts, remplie d'émotion, Mêrope est, après Andromaque, la peinture la plus touchante de l'amour de la mère et de la fidélité de la veuve que nous fournisse notre théâtre classique. Ajoutons que, travaillée et retravaillée avant d'être mise à la scène,
Merope, où Ton peut relever encore bien des fautes de style, est la mieux écrite de toutes les tragédies de Voltaire.
Si, de 1732 à 1743, Voltaire s'était donné de nouveaux titres au choix de l'Académie, il avait aussi multiplié ses titres d'exclusion. D'ailleurs, le poste était gardé par un homme qui était pour lui un vrai Cerbère, et un Cerbère dont rien ne pouvait endormir le zèle : Boyer, ancien évêque de Mirepoix et précepteur du Dauphin, prélat éminent qu'il ne faut pas juger sur les calomnies des philosophes. Pour essayer, néanmoins, d'en triompher, Voltaire se servit d'abord d'un intermédiaire avant de s'adresser à Boyer luimême. Dans une lettre à un prêtre académicien, il se peignit, avec toute l'impudence du mensonge et toute la bassesse de l'hypocrisie, comme un homme plein de zèle pour le roi, plein d'un « respect véritable pour la religion chrétienne, qui lui avait inspiré de ne jamais faire aucun ouvrage contre la pudeur ! » Et à Boyer il écrivit : « Je peux dire, devant Dieu qui m'écoute, que je suis bon citoyen et bon catholique. »
Presque en même temps, il écrivait à son bon Ange d'Argent al contre un autre Satan qui lui fermait aussi le paradis académique, Languet de Gergy. « Oui, disait-il, l'auteur de Marie-à-la- Coque persécute et doit persécuter l'auteur de la Henriade ; mais je ferai tout ce qu'il faudra pour apaiser, pour désarmer l'archevêque de Sens. Le roi m'a donné son agrément; je tâcherai de le mériter... La place est peu ou rien , mais elle est beaucoup pour les circonstances où je me trouve. La tranquillité de ma vie en dépend.)) — Le même jour peut-être, il écrivait à un ami : « Une
place à table à côté de mon cher Cideville vaut mieux qu'une place à l'Académie ; je solliciterai toujours la première, et jamais la seconde! »
Il avait, en effet, l'agrément de Louis XV, mais obtenu par un moyen honteux, par le crédit de la maîtresse royale , Mme de Châteauroux , et il s'écria alors : « Me voilà au-dessus delà prêtrailie ! » Mais, soit par l'opposition de Maurepas, ennemi delà favorite, soit par un retour de Louis XV au sentiment des convenances, la ligue de l'impiété et de l'immoralité fut vaincue, et Voltaire ne fut pas le successeur d'un cardinal. Il s'en consola par le succès de Mérope, et s'en vengea en remplissant désormais ses lettres de sarcasmes contre Boyer.
Cependant, il était dit qu'il arriverait à l'Académie, et qu'il y arriverait par une courtisane ; parla « sincère et tendre Pornpadour, » à qui il donnait d'avance, disait-il, « ce nom qui rime avec l'amour,
Et qui serait bientôt le plus beau nom de France ! »
Par ces ignobles flatteries il s'était assuré la protection de Mme de Pornpadour, et l'impérieuse courtisane avait arraché au roi la promesse de son consentement, quand un fauteuil viendrait à vaquer à l'Académie. Voltaire ne songea plus qu'à mettre enjeu ses batteries ordinaires auprès des gens d'Eglise, c'est-àdire ses désaveux de livres impies et ses professions de foi chrétienne. Le 7 février 1746, vers le temps de la mort du président Bouhier, il écrivit au P. de LaTour, recteur du collège de Louis-le-Grand, une longue lettre, où il protestait de son respect pour la religion et de son attachement aux Jésuites. C'est là que se trouve
la défense de la Compagnie contre les Provinciales, à laquelle les circonstances, sans rien lui ôter de son grand sens, ôtent beaucoup de sa sincérité. Comment voir autre chose qu'hypocrisie dans une protestation si bouffonne sous une telle plume : « Je déclare que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de la paroisse, je suis prêt à la déchirer ; que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine ? »
Tout à coup il apprend lamort du président Bouhier, et aussitôt il écrit à ses anges qu'il « ne peut pas honnêtement frapper aux portes, et qu'il craindra toujours de faire des démarches. » Or, en même temps, il écrivait à l'abbé Alary pour demander l'unanimité des suffrages ; il écrivait et récrivait à Moncrif , l'historien des chats et le lecteur de la reine, pour l'investir des fonctions de grand agent académique ; il le chargeait d'intéresser en sa faveur le P. Perrusseau, confesseur du roi, et par le confesseur tous les Jésuites, qui devaient soutenir leur fils contre les Jansénistes, leurs communs ennemis, soutenir les « principaux enfants du Père commun, » le favori déclaré de Benoît XIV !
On crut ou on feignit de croire à ses mensonges, et Boyer lui-même ne s'opposa plus à son élection. Les inquiets, s'il en restait encore, se rassurèrent au jour de sa réception, le 9 mai 1746. Son discours ne fut ni un manifeste philosophique, ni un plan de campagne anti- religieuse, et il roula presque tout entier sur des questions de littérature et de goût.
Voilà donc Voltaire académicien. A quel prix ? Nous le savons désormais : au prix de ce qui pouvait lui
rester d'honneur! Une fois introduit dans la place, les circonstances ne lui permirent ni d'y trouver un asile inviolable, ni d'y exercer le rôle dominateur qu'il avait rêvé. Toujours suspect à la Cour, il ne pourra presque jamais habiter Paris, et ce n'est que de loin qu'il entretiendra des rapports avec l'Académie. Néanmoins, même à distance, il ne cessera de la diriger par ses lieutenants, et de l'asservir aux intérêts de sa gloire.
Querelles académiques. — Les Travenol.
Tout ne fut pas honneur et joie dans le succès de Voltaire. Le triomphateur académique eut aussi ses insulteurs. Sa réception donna lieu à plusieurs pamphlets satiriques, les uns nouveaux, les autres simplement réimprimés. Les plus célèbres sont le Triomphe poétique, remontant à 1736, et le Discours prononcé à la porte de V Académie, composé par le satirique Roy en 1743, à l'occasion de la seconde candidature malheureuse de Voltaire. Lors de la première publication de ces libelles, ayant bien assez d'autres affaires sur les bras, Voltaire ne porta pas plainte. Mais, en 1746, enfin triomphant, bardé de tous ses titres d'académicien, d'historiographe, de gentilhomme, fort de toute sorte de protections politiques et littéraires, il voulut se venger, et faire payer d'un seul coup aux rieurs le présent et l'arriéré.
Cet insulteur universel va demander raison d'insultes, en comparaison des siennes fort innocentes ;
et, comme toujours, il aura l'art de faire de sa cause privée celle de l'Académie, des plus hauts personnages, et même de l'Etat ; comme toujours, il traînera à sa remorque tous les officiers du roi, qui se feront ses humbles et obéissants serviteurs.
Il commença par se faire donner un ordre de police pour rechercher les auteurs, imprimeurs ou colporteurs des libelles ; et, servant de mouche aux archers, il parcourut avec eux, la menace à la bouche, toutes les boutiques de libraires, toutes les maisons de ses ennemis , furetant partout, et ne s' arrêtant pas même devant le lit d'un mourant. Enfin, il saisit un colporteur, à qui, à force de menaces, il arracha l'aveu qu'il tenait un certain nombre d'exemplaires des libelles de Louis Travenol, violon de l'Opéra. Aussitôt, descente chez Travenol, absent alors par congé, ou par précaution ; mais, à défaut du fils, il fait arrêter le père, Antoine Travenol, vieillard de 80 ans, et le fait écrouer au For-1'Evêque.
Sur la prière de la famille, l'abbé d'Olivet fait sentir à son ancien disciple l'odieux d'une telle conduite, et le vieillard est mis en liberté. Mais restait le fils, toujours menacé, et qui s'était dérobé, en se cachant, aux poursuites. Le père alors, en allant remercier Voltaire, se jette à ses pieds, et s'offre en victime pour l'unique soutien d'une famille malheureuse. Voltaire relève le vieillard, pleure avec lui, promet son désistement et même sa protection. Mais pendant que le vieillard allait porter la joie parmi les siens, il avait déjà quitté son masque et repris son rôle de vengeance.
L'abbé d'Olivet intervient de nouveau. Il va trouver Louis Travenol. dont il connaît seul la retraite, et lui
arrache une lettre contenant quelques aveux, qu'il remet indiscrètement à Voltaire. C'était, sans le vouloir, bien servir la passion du poète vindicatif, qui ne demandait qu'une pièce sur laquelle il pût appuyer un procès. Voltaire porte aussitôt plainte, et présente requête au lieutenant criminel, concluant en 6,000 fr. de dommages et intérêts. Dégagé de toute reconnaissance, Antoine Travenol intervient dans le procès, et introduit une demande reconventionnelle d'égale somme pour l'emprisonnement qu'il a souffert.
Le procès une fois engagé au Châtelet, l'avocat Mannory plaida pour les Travenol. Le piquant de l'affaire, c'est que, d'abord, pour prouver que les libelles incriminés n'avaient rien de sérieux, Mannory les analysait, les citait, et que son plaidoyer, distribué, comme tel, partout, dans les salons et les cafés, leur donnait une publicité qu'ils n'avaient pas, qu'ils n'auraient jamais eue. C'est, ensuite, qu'en soutenant que ces libelles, où pas un nom propre n'était articulé, ne s'appliquaient pas plus à Voltaire qu'atout autre, l'avocat mettait celui-ci dans un étrange embarras, en lui demandant, à chaque article, pourquoi il s'y reconnaissait.
La conclusion du procès fut que le lieutenant criminel condamna Louis Travenol à 300 livres envers Voltaire par manière de réparation, et Voltaire à 500 livres, par manière de réparation et d'indemnité, envers Antoine Travenol ; mais les deux sommes devaient être compensées, en sorte qu'il ne revenait que 200 livres au vieillard. Les deux parties appelèrent de ce jugement, Voltaire le premier, malgré la faveur évidente dont on avait usé envers lui; il appela, non en
la cour, où l'appel ressortissait naturellement, mais au Conseil, et pour donner à l'affaire une suprême importance, et pour éviter le parlement qu'il avait ses raisons de redouter, et pour traîner le procès jusqu'à la fin nécessairement très - prochaine du vieux Travenoi. Mais, sur l'opposition des parties adverses, l'affaire fut renvoyée à ses juges naturels.
Il y eut Mémoires lancés de part et d'autre. Moins fort en raisons, Voltaire s'appuya des plus puissants personnages, notamment du marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères, et il vint à bout de terminer sa querelle avec les Travenoi sans les tribunaux; mais, avoue La Harpe, « elle lui nuisit beaucoup dans le public. »
Ecoutons Gondorcet résumant en quelques lignes toute cette affaire : « Un nouvel orage de libelles vint tomber sur Voltaire, et il n'eut pas la force de les mépriser... On arrêta un malheureux violon de l'Opéra, nommé Travenoi, qui colportait ces libelles. Le père de Travenoi, vieillard de 80 ans, va chez Voltaire demander la grâce du coupable ; toute sa colère cède au premier cri de l'humanité. Il pleure avec le vieillard, l'embrasse, le console, et court avec lui demander la liberté de son fils. »
Et voilà justement comme on écrit l'histoire !
Et voilà à peu près comme, jusqu'à ce jour, a été écrite l'histoire du bienfaisant, du généreux Voltaire!