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CHAPITRE SIXIÈME

ANET ET SCEAUX. — FONTAINEBLEAU ET LUNÉVILLE. — MORT DE MADAME DU CHATELET ET DÉPART POUR LA PRUSSE.

Anet, Fontainebleau et Sceaux. — Comédies et romans. — Zadig.

Voltaire avait été de bonne heure un des courtisans de Mme du Maine, à Sceaux ou à Anet, Versailles et Marly de la duchesse. En 1746, il vint à Anet avec son Emilie. Là, comme partout, le couple philosophique se distingua par toutes sortes de bizarreries et d'excentricités. Mais il ne fît qu'y passer cette fois, et il revint au mois d'août de Tannée suivante. De ce second séjour nous avons un témoin et un narrateur bien spirituel dans Mme de Staal, Mlle Delaunay, Tancienne femme de chambre de Mme du Maine devenue baronne.

Voltaire et Mme du Châtelet arrivèrent, sur le minuit, « comme deux spectres, » mais deux « spectres affamés. » Il leur fallut d'abord un souper, puis des lits, et il n'y avait rien de préparé. Après un souper quelconque, Voltaire s'arrangea comme il put. La dame trouva dans ses matelas un défaul qui « blessa plus son esprit exact que son corps peu déli-

VOLTAIRE A CÏREY. 183

eai.» Au bout de cinq jours, elle en était à son troisième logement. Dans l'un, il y avait du bruit; dan?; l'autre, de la fumée sans feu, « son emblème. » Le bruit l'incommodait à répoqueaccoutuméedela revue de ses principes ; exercice qu'elle réitérait chaque année pour les empêcher de s'échapper, car sa tête était pour eux « une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance. » Après une revue exacte de toute la maison, elle s'empara enfin d'un appartement à sa guise, et dévasta tous les autres pour le garnir. Il lui fallait plusieurs tables, d'immenses pour ses papiers, de légères pour ses pompons. «Et cette belle ordonnance ne l'a pas garantie d'un accident pareil à celui qui arriva à Philippe II, quand, après avoir passé la nuit à écrire, onrépanditune bouteille d'encre sur ses dépêches. La dame ne s'est pas piquée d'imiter la modération de ce prince : aussi n'avait-il écrit que sur des affaires d'Etat ; et ce qu'on lui a barbouillé, c'était de l'algèbre, bien plus difficile à remettre au net. » Voltaire était plus facile et moins encombrant. Il faisait des vers galants, soit pour remercier, soit pour cacher un peu les mauvais effets de la conduite de sa dame. Toutefois, soumis aux habitudes capricieuses d'Emilie, il partageait sa vie de revenant, et ne se montrait point de jour. Pour réparer leurs inconvenances, ils donnèrent, la veille de leur départ, la comédie de Boursouffle , dont la pauvre valeur ne suffisait pas à racheter leur conduite. Par vanité, Mme du Châtelet s'amusa à mettre contre-sens sur contre-sens entre son rôle, sa personne et son costume, ce qui fâcha Voltaire; « mais c'était la souveraine, et lui l'esclave. » Ils partirent enfin, et Voltaire,

qui avait oublié sa pièce, écrivit de renfermer « sous cent clefs. » — « J'aurais cru, dit en finissant Mme de Staal, un loquet suffisant pour garder ce trésor. »

Ridicule et comédie, voilà le séjour à Anet ; le séjour à Fontainebleau, vers la fin de cette même année, faillit devenir tragique.

On jouait un jeu d'enfer chez la reine. Joueuse plus que personne, Mme du Ghâtelet, de perte en perte, alla jusqu'à 84,000 fr. qu'elle n'avait pas. Voltaire lui dit alors en anglais : ce Vos distractions au jeu vous empêchent de voir que vous jouez avec des fripons. » L'avis est entendu et répété aux intéressés. Voyant quelque agitation dans l'assemblée , Voltaire et la dame quittent le château et partent au milieu de la nuit. A Villejuif, ils se séparent : Mme du Ghâtelet file sur Paris, et Voltaire va se cacher à Sceaux chez la duchesse du Maine. Là il passe tous ses jours renfermé, inconnu à tous et travaillant aux bougies. Il sort la nuit seulement et descend chez la duchesse, soupe dans sa ruelle et l'endort au bruit assoupissant de la lecture du travail de sa journée. De son côté, Mrae du Ghâtelet se tient enfermée à Paris. Au bout de deux mois, elle réussit à payer sa dette de jeu dans un de ces trafics trop fréquents alors de la fortune publique, et elle vient rejoindre Voltaire.

Sceaux change alors d'aspect. Le bruit et l'éclat des fêtes succèdent au silence et à l'obscurité qui enveloppaient cette prison provisoire. Chaque jour c'est une comédie, — presque toujours de Voltaire, — un opéra, un ballet ou un concert. Après souper, c'est une lecture publique d'un roman ou d'un conte. Mais Mme du Maine se lasse d'une affluence importune, et plus en-

eore de l'insolence de Voltaire, qui, dans ses billets d'invitation, «offrait à ses amis, pour plus agréable engagement, qu'on ne verrait pas Mme la Duchesse. » Le couple perdit par là ses entrées à la Cour de Sceaux, et dut revenir à Paris. Voltaire s'y occupa aussitôt de l'impression de Zadig.

Par Zadig, — malgré quelques compositions antérieures du même genre, — on peut dire qu'il entrait dans la voie du conte et du roman, et il y entrait avec facilité, n'y portant pour tout bagage que son merveilleux esprit, et laissant à d'autres les qualités plus solides de l'invention, du plan et d'un style travaillé. Zadig, ou la Destinée, sous-titre qui dit tout, est un plaidoyer contre la Providence et une thèse fataliste ; plaidoyer et thèse que l'auteur ne cessera de reproduire dans dix ouvrages en prose ou en vers. Du reste, nul intérêt dans les aventures, la plupart trèscommunes, excepté dans quelques chapitres dont l'idée n'appartient pas à Voltaire. Mais ce qui est bien à lui, c'est son esprit étincelant, son style si vif, ses peintures si piquantes, et aussi ses gravelures.

Ne parlons pas des autres romans de Voltaire, presque tous jetés dans le moule uniforme d'une espèce d'Odyssée, où le héros parcourt le monde, non pas, comme le héros du vieux poète, pour y étudier pieusement les cités, la civilisation et les mœurs des hommes, mais pour faire de tous les peuples et de toutes les institutions, principalement des institutions religieuses, un tableau aux couleurs les plus horribles et les plus révoltantes.

Lunéville et Saint-Lambert. — Sémiramis et Nanine. — Mort de Mme du Châtelet. — Voltaire chassé de Lunéville. — Bilan de son séjour à Cirey.

De retour à Paris, en janvier 1748, Voltaire et sa compagne n'y restèrent que quelques jours. Pour oublier les pertes de jeu et faire des économies, ils allèrent passer le reste de l'hiver à Cirey. Ce fut d'abord une solitude profonde. Bientôt accoururent les voisins, et le train recommença, comédies et fêtes. A défaut d'acteurs, les domestiques furent mis de la partie. Pour plaire à Mme du Châtelet, qui aimait les rôles de poissarde , Voltaire trempa sa plume dans l'écritoire de Vadé, et en tira des polissonneries.

Ainsi janvier se passa. En février, on alla à Commercy, où Stanislas tenait alors sa petite cour, puis à Lunéville, où l'on reprit une vie d'étude et de plaisir. On resservit à Stanislas les pièces déjà représentées à Sceaux, et Mme du Châtelet eut encore là des succès. Mais, distraite de son travail par tous ces plaisirs, la docte Emilie voulut retourner à Paris pour s'y replonger dans les sciences et y préparer l'impression de son Commentaire de Newton. Entre elle et Voltaire, il y eut des scènes pénibles de cupidité et de jalousie, qui assombrirent de plus en plus le ciel, déjà peu serein, du couple philosophique. Ce fat bien pire à Commercy, où ils retournèrent dans l'été. Là, Voltaire s'aperçut des intimités deMmc du Châtelet et de Saint- Lambert, et, dans un premier moment de colère, il

fut sur le point de tout rompre. Mais il pardonna bientôt à l'infidèle, et il se fit le sigisbée de la gloire du séducteur, de ce philosophe athée , de ce poète froid et fastidieux, habile versificateur, mais pas plus poète au fond qu'il n'était philosophe. Il sonna aussitôt la cloche pour annoncer les Saisons, « morceau, dit-il, au dessus du siècle, le seul ouvrage du siècle qui doive passer à la postérité. » Il faut bien dire qu'il faisait son propre éloge en même temps que celui de Saint-Lambert, car il prétendait pratiquer, comme seigneur campagnard, tout ce que celui-ci conseillait dans ses rimes. C'était le temps où l'on disait :

Voltaire est laboureur,, et Ghoiseul est fermier.

Voltaire laboureur demande un peu grâce pour Voltaire critique, ce qui n'ôte pas le droit de dire qu'il avait un très-petit goût en fait de grande poésie.

De Commercy, la petite cour de Stanislas se rendit à Lunéville pour y passer l'été. Quinze jours après , Voltaire apprend que les comédiens préparent Serai ramis, et il part pour Paris. Il fait répéter devant lui sa pièce. Tout va bien. Néanmoins, craignant Piron et sa cabale, renforcée encore du groupe des partisans de Crébillon, auteur aussi lui d'une S émir amis, il prend un grand nombre de billets de parterre, qu'il distribue à ses amis et claqueurs, et il range toutes ses troupes en bataille sous le commandement de ses capitaines. La bataille se livre le 29 août 1748. Pendant plusieurs représentations, la lutte est acharnée entre les deux partis. Enfin la victoire reste à l'auteur, mais au prix de 800 livres de son argent.

Entre les deux premières représentations, n'étant

pas sûr d'une victoire complète et durable, Voltaire emprunta le costume de l'abbé de Villevieille ; et, affublé encore d'une ample perruque, qui laissait voir seulement le bout de son nez, il entra au caféProcope, Y Antre de Procope, comme il disait, où Ton discutait les pièces nouvelles entre partisans et adversaires. Lunettes sur le nez et nez sur la gazette, il écouta pendant près de deux heures, ayant peine à se contenir, et profita de ce qu'il entendit pour quelques corrections.

Sûr enfla du succès, ilretourna à Luné ville, mais, de là, il ne perdit pas sa pièce de vue. Ayant appris qu'une parodie devait être jouée à Fontainebleau et à Paris, il mit le monde entier en mouvement pour en empêcher la représentation. Son honneur, sa fortune, sa famille, son avenir, disait-il, y étaient intéressés ; et même le bien public et la morale universelle ! S'il ne put empêcher l'impression de la parodie, il empêcha, du moins, grâce surtout à Mmede Pompadour, qu'elle fût jouée.

Par Sémiramis, Voltaire entrait dans sa lutte contre Crébillon, son ennemi comme censeur, son rival dans la faveur de Mme de Pompadour. Il saisit le moment de la décadence du vieux poète pour refaire toutes ses pièces avec une évidente supériorité. Si, dans Sémiramis, il refaisait Crébillon, il se refaisait lui-même, car c'était la reprise du sujet d'Eriphyle, et une seconde imitation de YHamlet de Shakespeare. Mais, vainqueur de Crébillon, il restait encore, malgré son brillant esprit, le vaincu de l'inculte poète anglais. Sémiramis, pourtant, avec ses remords mêlés à son ambition, à sa fierté, à son génie de gouvernement,

offre un caractère grand et original. Il y a aussi une source profonde de pitié et de terreur dans la situation d'une mère criminelle, qui ne retrouve son fils qu'au moment où les dieux le lui montrent comme le vengeur d'un époux, et dans la situation d'un fils tendre et respectueux, qui ne retrouve une mère qu'au moment où les dieux lui ordonnent de la punir.

Malade en arrivant à Paris, et accablé par les peines qu'il s'était données pour la représentation de sa pièce, Voltaire en partit plus malade encore, et fut forcé de s'arrêter enroule. Il conjura Longchamp de demeurer auprès de lui « pour jeter un peu de terre sur son corps ;»et, afin d'y déterminer le valet de chambre, il lui remit une bourse d'or, à garder s'il mourait, mais à rendre s'il revenait à la vie. Le sixième jour, malade encore, il déclara qu'il voulait repartir. On le porta dans sa chaise, où on l'attacha, pour l'empêcher de ballotter, comme on fera pour son cadavre, et on le ramena à Lunéville. Il y passa l'automne, accompagna Mme du Ghâtelet à Cirey, et tous les deux vinrent achever l'hiver à Paris.

Pendant six mois, Voltaire ne s'occupa guère que de travaux dramatiques. Il acheva Oreste, fit jouer sa Nanine, la moins mauvaise de ses comédies, qui ne réussit néanmoins, tant elle est ennuyeuse, que grâce à un parterre peuplé de ses claqueurs à gages, et à des loges remplies aux deux tiers par ses nièces et ses amies.

Vers la fin de juin 1749, on vint passer une quinzaine à Cirey, et on retourna vite à Lunéville, où Mme du Châtelet, qui s'était aperçue des suites de son

commerce avec Saint-Lambert, voulait faire ses couches. Malgré les diversions qu'elle cherchait dans les jeux scéniques, elle était poursuivie par la crainte de la mort. Elle mit ordre à ses affaires et à ses papiers ; d'une telle femme, inutile d'ajouter qu elle ne songea point à son âme. ,

Dans la nuit du 3 au4 septembre, elle accoucha sans accident, et Voltaire annonça la délivrance à tous ses amis sur le ton de la plaisanterie. Mais, dans un accès de fièvre, la malade avale de l'orgeat à la glace; une congestion se déclare, et bientôt elle expire. A tous les amis auxquels il avait annoncé la naissance, Voltaire écrivit pour annoncer la mort ; et il le fit en des termes d'autant plus douloureux qu'il avait à racheter les plaisanteries des jours précédents; mais rien en tout cela de senti et de sincère. Entre lui et Emilie, il n'y avait plus qu'un lien pénible de convenance et d'habitude, et la mort, en le brisant, lui rendait la liberté.

Mme du Châtelet mourut le 10 septembre 1749, dans sa quarante-quatrième année. On luifit de belles funérailles, qu'une circonstance rendit doublement lugubres. Il fallait que le cercueil traversât la salle de spectacle. Le brancard cassa, et le cadavre tomba sur le théâtre, à la place même où, quelques jours auparavant, l'actrice recevait les applaudissements de l'assemblée. « Le dénouement, dit Pascal, est toujours tragique, quelque belle qu'ait été la comédie en tout le reste!»

Dès le lendemain, Stanislas, impatient de se débarrasser de Voltaire, fit appeler son intendant Alliot, et lui dit : « Ne pourriez- vous pas me délivrer de cet

homme?» — « Sire, répondit Ailiot, hoc genus dœmoniorum non ejicitur nisi in oratione etjejunio; mais je soupçonne que Y oratione serait peu efficace. » — « Eh bien, reprit le roi, employez le jejunio. » Aussitôt l'intendant donne ses ordres, et Voltaire épuise tous les bureaux de la bouche sans trouver à déjeûner. Il écrit à l'intendant, il écrit au roi, qui ne répondent ni l'un ni l'autre à ses requêtes. C'était pire que la privation du feu et de l'eau des Anciens, et il fallait s'exiler de Lunéville. Voltaire se rendit à Cirey, où il ne resta que le temps d'enlever ses meubles et ses objets de science ou d'art, et sa diligence lui évita le procès que n'aurait pas manqué de faire le marquis pour empêcher un pareil dépouillement. D'autant plus que, pendant les quinze années précédentes, il avait été à la charge de la femme, c'est-à-dire du mari. A part la petite dépense de quelques laquais à tout faire, la dépense moindre encore de quelques cadeaux aux enfants qu'il faisait au plus bas prix, il fut quitte de ces quinze années pour une somme de vingt-cinq à trente mille livres, deux mille livres à peine par année pour une vie de grand seigneur, ce qui n'était pas cher, et ce qui dut lui permettre d'augmenter singulièrement sa fortune.

Voltaire et Le Kain. — Or este et Rome sauvée. — L'Orphelin et Tancrède. — Système dramatique de Voltaire. — Disgrâce du courtisan. — Départ pour Berlin.

Ses paquets faits, il trouva le moyen de les faire arriver franco à Paris, dans l'hôtel de la rue Traver-

sière-Saint-Honoré, qu'il prit à son compte après que le marquis eût informé son hôte qu'il n'entendait plus le loger. Il y appela sa nièce, Mme Denis, avec qui il venait de se raccommoder. Celle-ci, passionnée pour la compagnie, le plaisir et la représentation, accepta avec joie, et, vers Noël, elle vint partager la vie de son oncle.

Dans les commencements, Voltaire ne voyait que son neveu, son notaire, et ses plus intimes amis. Pure convenance, car il ne regrettait pas Mme du Châteiet, dont Longchamp, au moyen de quelques papiers sauvés des flammes, lui avait prouvé les infidélités; s'il feignait encore quelque douleur, c'était un rôle qu'il avait cru devoir s'imposer, et qu'il jouait à merveille comme tous les autres; sans faire, toutefois, la moindre illusion aux gens qui connaissaient le fond de son cœur, à Marmontel, par exemple, à qui il avait dit si souvent qu'Emilie était « comme une furie attachée à ses pas, » et qui savait par lui-même « qu'ils avaient été plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre l'autre. »

Pour achever, s'il eût été besoin, de le détourner de toute pensée triste, Richelieu et d'Argental le rappelèrent à son théâtre. Brouillé alors avec les comédiens, il transforma en salle de spectacle le second étage de la maison, et fit chercher des acteurs de société. C'est alors qu'il trouva Le Kain, qu'il reçut chez lui, après l'avoir essayé, comme pensionnaire, qu'il défraya de tout et gratifia, dans la suite, de plus de deux mille écus. Le Kain, dans ses Mémoires, exalte avec quelque raison la générosité de Voltaire, qui ne pouvait pourtant guère faire moins pour un acteur dont il dis-

posait absolument, et qui était l'âme de ses pièces.

Pour leur début, Le Kain et sa troupe jouèrent .Mahomet devant un petit nombre d'amis, et reçurent d'autres rôles.

Mais, dès le 12 janvier précédent (1750), Voltaire avait donné Oresle sur le Théâtre-Français. C'étaient les secondes dépouilles opimes qu'il voulait conquérir sur le vieux Crébillon, dont il refaisait l'Electre. Toutefois, avant la représentation, il fit prononcer par un acteur un discours piudent, dans lequel il rendait hommage à ce un confrère qu'il avait si souvent appelé son maître. » A ces précautions oratoires, il en joignit de matérielles, et remplit encore le parterre d'un public payé de son argent. Il se mit lui-même à l'œuvre, animant ses partisans, et distribuant aux bons endroits ses fanatiques et ses claqueurs soudoyés. Et, malgré tout, la pièce ne fut saluée que par les sifflets. A la vue du désordre, Voltaire sort de sa loge, court au foyer, jurant que c'était à Sophocle qu'on refusait des louanges; il se rend à l'amphithéâtre, et, plongeant sur le parterre : ce Ah! les barbares, s'écrie-t-il, ils ne sentent pas la beauté de cette scène! » et, se retournant vers les siens : ce Battons des mains, mes amis! Courage, mes chers Athéniens ; c'est du Sophocle tout pur ! » Et il donne l'exemple en claquant de toutes ses forces. C'était la comédie dans la tragédie, et la comédie plaisait seule au public. Voltaire eutbeau remanier sa pièce ; il ne put la conduire au-delà de la neuvième représentation. Comparée à Y Electre rivale, elle méritait un meilleur sort ; mais il faut être un homme du XVIIIe siècle pour dire avec La Harpe : ce Voltaire ne pouvait faire plus d'honneur à Sophocle qu'en l'imi-

tant, ni s'en faire plus à lui-même qu'en le surpassant ! »

Le 8 juin 1750, Voltaire donna chez lui sa Rome sauvée, dernière lutte contre Crébillon. Par Richelieu, il obtint les costumes qui avaient servi au Catilina de son rival, pour le battre avec ses propres armes. La représentation fut très-brillante. La salle était remplie de grands seigneurs, d'académiciens et de gens de lettres. On remarquait particulièrement, accompagné de son Socius, le P. de La Tour, qui avait lu et approuvé la tragédie. Voltaire fit Cicéron, et fut fort applaudi à ce vers :

Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire,

dont on lui fit l'application . Le succès fut complet, et en partie mérité : Voltaire avait mieux saisi et reproduit le génie romain que le génie grec.

Le bruit delà séance du 8 juin fit la réputation de Rome sauvée. Ambassadeurs et ministres sollicitèrent la faveur d'être admis à une seconde représentation, et il fallut transporter la pièce sur le théâtre de Sceaux. A cette occasion, les comédiens revinrent à Voltaire, qui leur distribua plusieurs de ses pièces, entre autres l'Orphelin de la Chine et Tancrede, dont la représentation n'eut lieu que pendant son séjour en Suisse.

L'Orphelin, que Voltaire appelait ses trois ou ses cinq magots, suivant que la pièce était en trois ou en cinq actes, est un sujet chinois délayé et changé, pour être mis en rapport avec un public français. Aussi, malgré un amour parasite et une intrigue double, fut-il bien accueilli sur notre scène.

Dans une dédicace à Mme de Pompadour, Voltaire dit qu'il composa Tancrède dès qu'il sut que le théâtre de Paris était changé. Il y avait longtemps qu'il réclamait contre l'usage ridicule de placer les spectateurs sur le théâtre, et de rétrécir l'avant- scène par des banquettes ; et à cet usage il attribuait le manque d'action et d'appareil de nos tragédies, qui n'étaient souvent que de longues conversations en cinq actes. Le comte de Lauraguais, au prix de 30,000 francs, dédommagea les comédiens, et les banquettes disparurent.

Tancrède réussit comme il le méritait, malgré ses défauts. Le sujet était intéressant. Puis, comme dans Zaïre il avait jeté la croisade, Voltaire jetait là toute la chevalerie, et offrait ainsi un spectacle tout neuf. De là le nom de Chevaliers , de Chevalerie, qu'il donne à la pièce dans sa correspondance. Mais, comme dans Zaïre encore, tout tient à une lettre surprise, nœud faible, qui sent l'escamotage. Enfin, le style plus négligé que jamais, et le système de versification en vers croisés adopté par le poète, répandent sur la pièce une teinte uniforme de prosaïsme. La rime, et encore la rime mauvaise, distingue seule bien souvent le vers de Voltaire de la prose. Or, la rime disparaissait dans cette versification croisée, et il ne restait plus qu'une prose lâche et traînante.

Voltaire fera encore une dizaine de tragédies, et pourtant on doit dire que sa carrière tragique est close par Tancrède (1760). Les pièces qu'il décorera de ce nom, ne seront plus que des pamphlets dialogues et insipides contre ce qu'il appelle le fanatisme sacerdotal. On ne dira jamais assez quel tort la manie de l'impiété a fait au génie de cet homme.

De ce point culminant de son talent dramatique, et avant de tomber dans les bas-fonds de sa décadence, nous pouvons embrasser son système théâtral et en juger le mérite.

Voltaire avait sur la tragédie une idée fausse, fausse parce qu'elle était incomplète : c'est que la tragédie n'est destinée qu'à la représentation. Pour la même raison, ce serait une idée fausse en sens contraire, quoique moins dangereuse, que de dire qu'elle n'est destinée qu'à la lecture. La perfection, impossible à atteindre peut-être, serait de travailler à la fois pour la scène et pour le cabinet, d'enlever les applaudissements du théâtre et de s'assurer l'admiration du lecteur, de séduire une génération et d'enrichir à jamais une littérature.

Génie peu fait pour la perfection, pressé d'innover et de jouir comme tout son siècle, Voltaire laissa à Corneille et à Racine la vérité des caractères, le développement des passions, la simplicité lente et une de Faction, la perfection du style, en un mot, toutes les qualités essentiellement littéraires et qui font les œuvres d'avenir. Pour lui, visant à l'effet soudain et immédiat, et escomptant la gloire, il demanda tout à une action plus rapide, à des incidents plus romanesques, à un spectacle plus pompeux, c'est-à-dire à des moyens capables de frapper la foule, plus facile à prendre par les yeux, l'imagination et la sensibilité physique, que par l'esprit et par le cœur. Et, en introduisant ainsi l'action et l'appareil, il a avoué luimême qu'il avait hâté la décadence.

Tout à la pensée de la représentation, il songeait plus au jeu de l'acteur qu'au travail du poète. Dans

ce travail, du reste, rien de senti, de sérieux, de profond. Une tragédie ne lui était qu'une distraction à quelque ouvrage d'histoire ou de philosophie ; qu'un jeu qu'il préparait pour une fête, comme on prépare un feu d'artifice ; qu'un placet pour obtenir un retour à Paris ou quelque faveur de la cour ; qu'une machine de guerre contre ses ennemis et ses rivaux, ou qu'un pilier poétique de l'encyclopédie. Pour un intérêt d'un moment le travail d'un moment suffisait, et une pièce était bâclée en six jours. Elle était finie et elle n'était pas faite, disait-il sans doute, et il la travaillait et la corrigeait longtemps ; mais c'était l'opinion de Paris, l'opinion d'un lieu et d'un jour, et non la loi universelle et éternelle du beau, qu'il consultait pour ses changements, quand il n'attendait pas la représentation même; c'était quelquefois le caprice de ceux qui l'entouraient, ou la vanité d'un acteur dont il avait besoin. Tout cela se faisait par correspondance avec les amis, et le bureau de poste était le cabinet où se modifiait la tragédie en collaboration. Les vers nouveaux volaient d'un point à l'autre sur les ailes de plaisanteries souvent indécentes, et qui du moins trahissaient la légèreté du travail. Le mot de tripot revient à chaque instant pour désigner la comédie : comprend-on Corneille et Racine, traitant de tripot leur art sublime ?

Aussi, encore une fois, ni sérieux, ni profondeur dans la tragédie de Voltaire. La conception en est faible, et les pièces d'un plan tout romanesque ne tiennent que par un fil. Empruntés au fond commun, les personnages n'ont pas la vérité de l'histoire ou de la tradition ; inventés par le poète, ils n'ont pas la vé-

rite de la nature humaine. Et que dire du style? Y at-il même là un style ? Quelques tirades brillantes suffisent-elles à racheter tant de rimes formées par des épithètes parasites, tant de scènes flasques et lâches, tant de déclamations fausses et redondantes? Dans tout le théâtre de Voltaire, pourrait-on trouver vingt vers de suite, où il n'y ait pas à relever quelque faute de grammaire, de versification ou de poésie?

Voltaire avait dédié Tancrède à Mme de Pompadour. « Je veux, écrivait-il, que les prêtres sachent que je suis bien en cour... Ceci n'est point affaire de théâtre, c'est affaire d'Etat. » C'était aussi pour faire pièce jusqu'au bout à Crébillon, qui avait dédié son Catilina à la courtisane, en reconnaissance de l'impression de ses œuvres au Louvre, qu'elle avait procurée ; c'était bien plus pour se remettre en grâce avec elle, et obtenir par son entremise de rentrera Paris. Mais il gâta tout par une phrase malencontreuse de sa dédicace, par de petits vers, plus impertinents que flatteurs, adressés soit à elle seule, soit à elle et au roi, phrase et vers que les courtisans ne manquèrent pas d'interpréter de façon à lui aliéner la maîtresse royale. D'autre part, Louis XV, qui d'abord, sans l'estimer, avait été fier de l'éclat qu'un tel talent répandait sur son règne, et qui, jaloux de suivre les exemples de Louis XIV, l'avait accueilli comme le grand roi accueillait Boileau et Racine, cédait enfin à son antipathie naturelle, et exprimait tout haut qu'il était las de lui.

Après quelques dernières démarches pour se rapprocher de la cour, après trois lettres écrites à la favorite, Voltaire, ne recevant que des réponses vagues, se retourna vers le roi de Prusse, qui, de son

côté, le pressait, avec toutes sortes de promesses, de retourner à Berlin. En avancement d'hoirie, il pria le roi de lui ce envoyer une demi-aune de ruban noir, qui lui servirait mieux qu'un scapulaire; » et, quoiqu'il n'eût pas obtenu cette bagatelle, il osa demander à l'avare prince quatre mille écus d'Allemagne pour ses frais de route. Le Jupiter de Potsdam vit bien que sa vieille Danaé ne se laisserait séduire que par une pluie d'or, et il envoya une lettre de change. Danaé répondit que ce qu'elle aimait, c'était «Jupiter, et non sa pluie ; » tout en ajoutant qu'au siècle de fer où elle vivait, les gouttes d'or étaient fort nécessaires. Enhardi par son succès , Voltaire demanda encore mille louis pour sa nièce, qui voulait l'accompagner à Berlin, ce Je serai fort aise que MmeDenis vous accompagne , répondit Frédéric, mais je ne le demande point.» — ce Voyez-vous cette lésinerie dans un roi, s'écria le patriarche de la lésine 1 II a des tonnes d'or, et il ne veut pas donner mille pauvres louis pour le plaisir de voir Mme Denis à Berlin! Il les donnera, ou moi-même je n'irai pas î » Un incident ridicule apporta un terme à ses irrésolutions en mettant aux prises le vaniteux et l'avare ; or, Voltaire était encore moins avare que vaniteux. Un matin qu'il travaillait au lit suivant, sa coutume, Marmontel et Thieriot lui apportent une épître de Frédéric à Baculard d'Arnaud. Il lit en silence et d'un air de pitié; mais, arrivé à ces vers :

Voltaire est à son couchant;

Vous êtes à votre aurore;

il saute de son lit, et, bondissant de fureur : ce Voltaire à son couchant, et Baculard à son aurore! Et c'est un roi qui écrit cette sottise monstrueuse ! Ah ! qu'il se

mêle de régner ! » Marmontelet Thieriot avaient peine à se tenir de rire, en le voyant en chemise, gambadant de colère, et apostrophant le roi de Prusse : ce J'irai, oui, j'irai lui apprendre à se connaître en hommes ! » Et son voyage fut décidé.

Ce Baculard, qui eut l'honneur d'exciter la jalousie de Voltaire, était un jeune homme qu'il avait employé dans toutes ses affaires litigieuses et littéraires, au prix de quelques louis et de quelques dîners. Quand il se fut brouillé avec lui, il se plaignit, comme toujours, de l'ingratitude d'un homme qu'il avait nourri pendant plusieurs années. De compte fait, il lui donna, en cinq ans, à peu près six cents livres, ce qui revient à une centaine de livres par année, et il n'y avait pas là de quoi faire vivre même un anachorète. Au temps des vers sur l'aurore et le soleil couchant, Baculard, après avoir été le correspondant littéraire du roi de Prusse, venait d'être appelé à la cour de Berlin. A peine arrivé lui-même, Voltaire, par vengeance, se hâta de brouiller Baculard avec Frédéric, et de lui faire perdre sa place ; puis il écrivit à sa nièce : « Le soleil levant s'est allé coucher! »

Avant de quitter la France, Voltaire avait besoin d'une permission de sa cour, alors à Gompiègne, et il désirait obtenir une décoration et un caractère officiel auprès de Frédéric. Mais Mmc de Pompadour, gagnée par ses ennemis, dissuada le roi de lui accorder la moindre faveur. Elle le reçut elle-même froidement, et le chargea de compliments plus froids encore pour le roi de Prusse. Louis XV, quand il se présenta, lui tourna le dos, et dit à ses courtisans : « Ce sera un fou de moins dans mon royaume. »

C'est une faute à Louis XV de n'avoir pas surmonté sa répugnance pour Voltaire. Nous connaissons désormais les aptitudes courtisanesques de cet homme, la flexibilité de ses courbettes, l'abondance intarissable de ses flatteries, sa démangeaison d'honneurs et d'un rôle officiel. Avec des cordons, il était facile d'enchaîner son bras, avec des compliments de lui fermer la bouche, avec une mission politique d'absorber une partie de sa mauvaise activité. Ah ! vraiment, avec tout cela, on n'eût pas fait de lui un bon chrétien ni un bon citoyen, un défenseur de l'autel et du trône; mais on l'eût empêché de nuire. En le laissant partir pour la Prusse, on l'envoyait à sa dernière école de corruption; en lui fermant Paris au retour, on le forçait à bâtir cette forteresse de Ferney, d'où, pendant vingt ans, il lancera tant de traits mortels contre toutes nos institutions civiles et religieuses. C'est ainsi que Louis XV est coupable en partie du mal que Voltaire a fait à la France.

Voltaire revint à Paris la rage dans le cœur, et, avant son départ, il voulut se venger de la favorite. Il lui écrivit une lettre, où « il la traitait comme une négresse et comme la dernière des créatures. » Mais il voulut se venger sans s'exposer lui-même à la vengeance réciproque de Mme de Pompadour, et il eut la lâcheté d'y exposer à sa place un malheureux valet de chambre. Il força Longchamp de copier et de signer la lettre. Mais Longchamp, quoiqu'il n'en connût pas la destination, soupçonna quelque infamie, et se munit adroitement de la minute. Mandé par d'Argenson, après le départ de Voltaire, il dut reconnaître son écriture, mais il put prouver, par la précieuse minute.

qu'il ignorait tout le reste. « Vous êtes bien heureux, lui dit le ministre, car, à défaut de cette pièce, je vous faisais enfermer pour toute votre vie, »

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