‹ Vie de VoltaireChapitre 17 sur 35 · UN MARIAGE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE PHILOSOPHIQUE

La lune de miel. — Premiers nuages. — Le juif Hirschell.

Parti de Paris ou de Compiègne le 28 juin 1750, Voltaire, le 24 juillet, « saluait ses anges du ciel de Berlin. »

Berlin, en effet, lui était un ciel où il trouvait tous les objets de son culte : d'abord, le Jupiter qu'il adorait depuis quinze ans ; puis, ce qui ne plaisait pas moins à son humeur avide et glorieuse, des honneurs et des pensions.

A peine arrivé, il reçut de Frédéric la clef d'or de chambellan, le cordon de Tordre du Mérite, et il passa avec le maître un contrat d'engagement qui lui assurait une pension de vingt mille livres. A Berlin, il lo-

geait au château; à Potsdam, dans l'appartement du maréchal de Saxe, et sa vie se partageait entre les fêtes et le travail. Frédéric se partageait lui-même pour plaire à son hôte : du matin au dîner, il était roi ; dans l'après-midi, l'élève de Voltaire ; le soir, à souper, simplement son ami, le meilleur de tous les hommes et le plus joyeux des convives.

Ainsi Voltaire s'appartenait tout le jour, moins les quelques heures qu'il donnait à l'instruction de son royal disciple et à la correction des petits vers du Cotin couronné. Après un souper délicieux, il y avait concert, comédie ou opéra; opéra assez mauvais, car si Frédéric payait bien pour avoir de bonnes chanteuses , il se rattrapait sur ses faiseurs lyriques, et on lui en donnait pour son argent. Mais Voltaire en souffrait peu, ne se connaissant guère à la musique, et n'ayant jamais trop senti l'extrême mérite des doubles croches.

Berlin, Potsdam,, c'était Athènes et Paris sur les bords de la Sprée , mais ce n'était pas le pays du Lignon. Aux compliments de Mme de Pompadour, transmis par Voltaire, Frédéric répondit sèchement : <c Je ne la connais pas. » Voltaire ne manda pas moins en vers à la courtisane que Mars avait reçu comme il le devait les présents de Vénus.

Il fut plus heureux pour Mme Denis, et arracha à Frédéric la promesse d'une pension de quatre mille livres en sa faveur, si elle voulait tenir à Berlin, comme à Paris, la maison de son oncle. Mais la nièce ne se laissa pas séduire, et répéta à l'oncle la prophétie qu'elle lui avait faite à Paris, que Frédéric le ferait mourir de chagrin. Pour lo rassurer, Frédéric, le 23

août, lui écrivit un billet, dans lequel il protestait qu'il serait toujours son ami et j amais son tyran . Ce billet, que Voltaire ne cessera d'opposer au prince, lui parut un titre irréfragable contre son débiteur, et le lien d'une indissoluble alliance avec son royal ami. Son ensorcellement fut au comble pendant un carrousel donné à Berlin, quand il vit l'attention et la faveur du public s'adresser presque uniquement à sa personne. On le traitait mieux qu'un prince. Les reines l'invitaient à venir librement dîner ou souper chez elles, et les princes et princesses se faisaient ses comparses dans ses tragédies. Quel contraste entre les dernières froideurs de Gompiègne et l'accueil enthousiaste de Berlin ! Toutefois, il ne voulut point que tant de faveurs et d'honneurs parussent une insulte ou une renonciation à sapatrie. Sa pension, prétendait-il, n'était qu'un dédommagement, bien qu'il lui eût été impossible de dire à quelle partie de sa fortune, à quels établissements lucratifs il avait dû renoncer pour venir à Berlin. Sa clef et ses cordons, hochets nécessaires , disait-il, « afin que les sentinelles le laissassent passer, » ne l'enchaînaientpoint en Prusse, et il comptait bien retourner en France.

Voilà ce qu'il écrivait à Richelieu et aux amis ; voilà ce qu'il priait de répéter à Mme de Pompadour, confondant sa cause avec celle de la courtisane, tombant à genoux devant une telle Vénus, et se mettant tout entier, lui, sa prose et ses vers, au prix d'un sourire, d'un signe de la maîtresse toute-puissante.

Cependant il est définitivement attaché à la personne de Frédéric, avec le consentement de Louis XV, qui l'a cédé en bonne forme et avec em-

pressement à son frère de Prusse. Mais le prix du marché a été son historiographerie, donnée à Duclos. Au moins eut-il la consolation d'en recevoir la nouvelle par Mme de Pompadour, et la consolation plus grande d'apprendre par elle qu'on lui avait conservé son ancienne pension, avec son brevet de gentilhomme.

L'horizon n'était donc pas riant du côté de Versailles, et le ciel de Berlin commençait à s'assombrir. Pendant qu'il refaisait aux amis le tableau enchanteur de sa vie de cour, le portrait idolâtrique de Frédéric-le-Grand, Voltaire, dans des lettres mélancoliques d'autant plus remarquables que la mélancolie n'était guère son fait, confiait à sa nièce, qu'il renonçait à attirer en Prusse, ses inquiétudes et ses craintes, son dégoût de Berlin et sa nostalgie de Paris. C'est que le château de Berlin, d'où il écrivait, lui était alors un exil, sinon une prison, où il était retenu à distance dePotsdam et de Frédéric, jusqu'à la conclusion de la plus triste affaire avec un Juif, nommé Abraham Hirschell.

Cette affaire est aussi difficile à débrouiller aujourd'hui, même après la publication des pièces, qu'en 1750. Il y a là complication d'agiotage et de marché de diamants, de lettres de change protestées et de commerce interlope, et les mensonges, les contradictions de Voltaire et de ses historiens, brochant sur le tout, achèvent d'enténébrer le procès.

Il y avait à Dresde, sous le nom de la Steuer, une banque, dont l'électeur Auguste de Saxe avait émis tant de billets, qu'ils ne pouvaient plus être payés et qu'ils perdaient la moitié de leur valeur nominale. Mais, en vertu d'un traité, les sujets de Frédéric,

porteurs de ces billets, devaient être remboursés au pair. Voltaire en voulut profiter, et il chargea Hirschell d'aller acheter des billets à Dresde, après lui avoir confié des lettres de change et avoir reçu en nantissement des diamants d'une valeur égale. Hirschell à peine parti, il apprend que les diamants ne sont pas la propriété du Juif, que ce n'est qu'un dépôt d'un officier français, nommé Chasot, alors au service du roi de Prusse. Il retire aussitôt la commission qu'il lui avait donnée, et fait protester à Paris une lettre de change de dix mille écus.

De retour à Berlin, le Juif se fâche, exige une indemnité qu'on lui refuse , et refuse de son côté de reprendre les diamants remis en gage, prétendant que ce ne sont plus les mêmes. Voltaire porte plainte, et le Juif est jeté en prison. On pousse le Juif à plaider. Le roi, à qui il a recouru, renvoie l'affaire à la justice ; et, en attendant qu'elle ait prononcé, il veut bannir Voltaire de ses Etats, et le bannit au moins de sa présence. Le procès suit son cours, et tourne contre le Juif, qui est condamné à restituer les lettres de change, à payer une amende de dix écus, et à reprendre ses diamants à la pesée.

Tel est le récit de Voltaire et des amis. Suivant le récit d' Hirschell, qui paraît plus conforme à la vérité, le Juif ne se décida à s'entremettre dans un commerce désapprouvé par Frédéric, que sur l'assurance de Voltaire qu'il avait le consentement du roi, et que sur la promesse de sa protection et du titre de joaillier de la couronne. Mais un autre Juif, nommé Ephraïm, ayant offert à Voltaire de lui acheter des billets sans frais, ou du moins au prix peu coûteux de sa protec-

tion à la cour, Voltaire rompit avec Hirschell. Alors, récriminations réciproques. Toutefois, sur la menace d'un procès, Voltaire promet de dédommager le Juif. Pour commencer, il feint d'acheter une partie des diamants du dépôt, puis d'autres brillants et des meubles ; et, quand le Juif revient pour le règlement de compte, il le traite de fripon, refuse de le payer, et menace de le faire jeter dans une basse-fosse, s'il ne consent à reprendre les diamants, à restituer ce qui avait été avancé sur le prix, et à remettre tous les billets signés Voltaire. Le Juif porte plainte au roi, qui renvoie les parties devant son grand chancelier. Là, Voltaire nie, malgré les billets qu'on lui oppose, qu'il y ait entre le Juif et lui, au sujet de la Steuer, aucune convention ; il nie encore la taxe des premiers brillants, et y substitue une taxe nouvelle, faite par ses gens et ceux d'Ephraïm.

Que Voltaire ait chargé Hirschell de lui acheter des billets à Dresde, voilà, malgré toutes ses dénégations, un point incontestable. Puis , soit qu'il redoutât la désapprobation royale, soit qu'il eût trouvé moyen d'avoir des billets à meilleur marché par le juif Ephraïm, il retira à Hirschell sa commission et fit protester ses lettres de change. Il est plus probable qu'il fit réellement acheter des billets : quinze jours après la conclusion du procès, Frédéric indigné lui en jeta encore l'accusation àlaface, sans qu'il ait osé, cette fois, protester. Frédéric pouvait bien tolérer parmi ses sujets un commerce ignoble; mais, malgré son immoralité et son cynisme notoires, il lui était impossible de souffrir que son chambellan mît la main dans un tripotage dont la honte rejaillissait sur sa couronne.

Quant aux diamants, deux choses sont certaines : Tune, que le Juif était fondé, à un titre quelconque, dans son accusation contre la fidélité du dépositaire, puisque Voltaire avouait avoir perdu un diamant de trois cent cinquante écus; l'autre, qu'il y eut entre eux discussion sur la valeur réelle des diamants vendus, et discussion probablement fondée des deux parts sur de bons motifs, le Juif ayant mis sans doute sa marchandise à trop haut prix, et Voltaire ayant voulu, par une contre -expertise plus ou moins loyale, la faire descendre au-dessous de sa valeur réelle. S'il réussit à persuader aux juges, déjà trop portés pour lui, qu'il était lésé, et à faire condamner le Juif, ce ne fut pas sans peine, ni sans quelque rouerie de sa façon, et il n'était pas rassuré sur le jugement rendu en sa faveur en première instance. En effet, le Juif ayant menacé de s'adresser au roi pour obtenir cassation de l'arrêt, et de provoquer un nouveau jugement, Voltaire, effrayé, entra en transaction avec lui.

La seule annonce du procès, à plus forte raison le procès lui-même, avait mis Frédéric en fureur. Puis l'apreté de Voltaire au gain, l'acharnement qu'il mettait à la poursuite du Juif pour éviter, lui si riche, la perte de quelques écus, fournissaient au roi l'occasion de renouveler contre lui les accusations déjà vieilles de lésine et d'habitudes serrées. Pour faire à bon marché et sans risques courir acte de désintéressement, Voltaire demanda d'aller vivre à ses frais au Marquisat, maison de campagne de Frédéric près de Potsdam, et il offrit de renoncer à sa pension pendant le séjour qu'il y ferait. 11 savait bien que Frédéric, tout avare qu'il fût, ne pouvaitpas, sans déshonneur,

lui retirer ses dons, ni lui retrancher un quartier comme à un valet ne faisant pas son service. Il était plus sincère dans ses instances pour obtenir d'aller au Marquisat, qui le rapprochait de Potsdam et du roi, dont il était depuis si longtemps éloigné. Voyant que Frédéric fermait l'oreille à toutes ses apologies, il lui écrivit, pour demander pardon, lettres sur lettres, toutes sentant le valet ou l'écolier qui flatte et caresse son maître.

Replâtrage.

Frédéric resta longtemps insensible et sourd à tant d'instances, à tant d'adulations, à tant de lamentations sur une santé ruinée par la colique, le scorbut, cent maladies. Il ne répondit pas avant le 24 février 1751, et encore le fit-il par la lettre la plus dure et la plus humiliante, dans laquelle il reprochait à Voltaire, outre la vilaine affaire avec le Juif, son humeur batailleuse et les troubles qu'il avait semés partout dans la cour. Quelques jours après, il lui permit de revenir à Potsdam, mais à condition de n'avoir plus de querelle « ni avec le vieux, ni avec le nouveau testament. »

Voltaire était insolent, mais il n'était pas fier, et tout cœur un peu bien placé ne concevra guère qu'il n'ait pas répondu à des lettres si hautes et si insultantes par un départ immédiat. Mais où serait-il allé ? Puis, disgracié en France, il aurait paru chassé de Prusse, et, avant tout, sa vanité voulait éviter ou cacher un pareil affront. A Berlin même, il cacha sa défaveur sous les dehors du plus libre des favoris, invitant les académiciens à venir au château manger avec lui « le

rôt du roi. » A peine de retour à Potsdam, il s'attacha, dans toutes ses lettres de cette époque, à empêcher que les mauvais bruits arrivassent ou trouvassent créance à Paris. En mêlant adroitement le vrai et le faux, en confondant les époques, il donna à tout une couleur favorable. Il reprit ses récits enchantés et enchanteurs de sa vie de Potsdam; après quoi, il ajoutait : (c II faut que vous disiez tout cela, afin que la bonne compagnie m'excuse, que les méchants soient un peu punis, et que l'on sache comment nos belleslettres sont accueillies par un si grand monarque. »

Oui, il fallait dire tout cela bien haut au public, pour étouffer les mauvais bruits, pour dépiter et dépister les ennemis ; mais Voltaire ne se le disait pas à luimême, et il ne se méprenait pas sur la valeur et la durée de ce retour de fortune. Presque aussitôt, en effet, un nouveau nuage s'éleva dans ce beau ciel de Potsdam, si souvent troublé. Une indiscrétion avait porté à Paris la nouvelle d'un mauvais et dangereux poème du roi, le Palladion, et Frédéric en accusait avec raison Voltaire. De plus, Voltaire venait encore d'avoir on ne sait quel démêlé avec Ghasot, et le bruit courait que Frédéric ne souffrirait plus qu'il logeât dans son palais de Berlin. Dans cette nouvelle disgrâce, il ne mendia que la faveur de ne pas paraître chassé. Il appuya sa demande de la diplomatie des petits vers adulaieurs ; puis, pour apitoyer l'idole déjà enivrée de l'encens de la louange, revenaient les éternelles plaintes sur une santé battue par cent maux divers.

L'idole ne s'attendrissait guères, et le fidèle reconnaissait mieux de jour en jour la nécessité d'abandonner au plus tôt le temple et son service. Alors il priait

tous ses amis parisiens de lui servir de précurseurs, et de lui préparer les voies parmi le public et à la cour. Il chargea Moncrif, son introducteur à l'Académie et lecteur de la reine, de redire à la reine ellemême, mais bien plus à Mme de Pompadour et au ministre d'Àrgenson, les raisons de sa sortie de France et de sa retraite en Prusse, ses excuses pour les faveurs indispensables qu'il avait acceptées à Berlin, faveurs qui ne lui étaient pas plus un lien de nationalité qu'un lien de cœur. En même temps, il se faisait de plus en plus petit, obséquieux et idolâtre devant le terrible dieu de Berlin, pour n'être pas écrasé de sa foudre.

Quel métier ! Et voilà le chef des hommes qui se moquaient de ceux qui s'agenouillent devant Dieu et devant son Fils Jésus-Christ î Quel métier I Cette attitude prosternée, que la crainte et l'intérêt forçaient de prendre à Berlin, la vanité, le besoin de cacher une fausse démarche et une disgrâce, mettaient dans l'obligation de la garder à Paris ! Et on ne pouvait se relever de ce prosternement que par le mensonge, en vantant sa liberté , son indépendance et son bonheur ! Et encore on ne réussissait à tromper personne : les correspondants riaient du dieu et du servant, ou tout au plus engageaient le servant à s'arracher bien vite aux prétendues délices de son paradis. Mais le servant était encore auteur, et il avait deux éditions sur les bras ; il était surtout homme d'argent, et il ne voulait rien perdre ni de sa pension de vingt mille livres, dont il ne devait être payé qu'à la fin de son année de service, ni des deux millions engagés dans une compagnie financière formée parle roi, et qui se trouvaient alors compromis. C'est pourquoi il résolut de tout dissimu-

1er jusqu'au paiement de ses vingt mille livres, jusqu'au retrait et au placement avantageux de ses deux millions. Le médecin La Métrie, lecteur de Frédéric, lui avait pourtant rapporté un mot cruel. Un jour, la lecture finie, La Métrie parlait de la prétendue faveur de Voltaire et de la jalousie quelle excitait. « J'aurai besoin de lui encore un an tout au plus, répondit le roi; on presse l'orange, et on en jette l'écorce. » La Métrie vint conter le propos à Voltaire, qui s'écria : « Quelle conclusion de seize ans de bontés et de mille promesses ! Néanmoins, le mieux est d'ignorer le propos et d'attendre. » Il se résigna donc à faire bonne mine contre mauvais jeu. Mauvais jeu, en effet, où les deux joueurs, le roi et lui, n'avaient pas d'autre préoccupation que de se tricher.

A cette guerre sourde et déloyale entre le maître et le valet, qu'on joigne les jalousies, les rancunes, les piques des compagnons de service, et qu'on juge du bonheur et de la dignité du couvent de Potsdam. Et voilà les hommes qui ont passé leur vie à vilipender les moines! Convenons que les moines, dans leur couvent, font une autre figure.

Cependant, à tout propos, survenaient de nouvelles tracasseries, et le bruit courut encore que Voltaire était en disgrâce. — C'était fait depuis longtemps ! — Et Voltaire de demander humblement à son maître en quoi il l'avait offensé ; de lui rappeler pour la centième fois le bon billet du 23 août 1750, protesté cent fois déjà; de prier à deux genoux Frédéric de le souffrir par bonté, par générosité, s'il lui était inutile désormais comme correcteur, maintenant que le disciple avait dépassé le maître, et connaissait toutes les fines-

ses de la langue, en prose et en vers. Et toujours éloges du grand roi, cris de joie et de félicité de son heureux courtisan, jetés à tous les échos parisiens ! « Je veux passer ma vie à Potsdam, port tranquille et fortuné où m'a poussé l'orage ! » Et le même jour, à Mme Denis : « C'est une vérité démontrée qu'il faut s'enfuir de ce pays ! » Rien de curieux et de comique, mais rien aussi d'avilissant pour son auteur, comme cette correspondance en partie double !

Refuge dans le travail. — La Loi naturelle, etc. Le Siècle de Louis XIV.

Chose étonnante, au milieu de tous ces déboires, de ces souffrances de toute sorte, de toutes ces tracasseries absorbantes pour tout autre, Voltaire travaillait toujours, et l'étude lui était une diversion, une consolation et un remède. Il venait de prendre à son service le florentin Collini, qui va nous être un témoin si précieux, et il l'avait adjoint, comme secrétaire, au jeune Francheville, de Berlin, fils d'un conseiller aulique. Or, comme il ne leur laissait pas plus de chômage qu'il ne s'en accordait à lui-même, il tira de leur communauté de travail quantité d'ouvrages en prose et en vers. Tel le poème de la Religion naturelle, dont l'objet est une morale indépendante , non-seulement de toute religion, mais de toute idée particulière sur Dieu, c'est-à-dire de Dieu même ; dont le but est la tolérance sur le modèle de Potsdam, qui, en ce temps, était un enfer, où tout le monde, sans distinc-

tion de secte et de croyance, était à couteaux tirés ! Philosophiquement, la Religion naturelle est donc détestable ; poétiquement, cela ne vaut absolument rien; historiquement, c'est grotesque !

De la même année (1752) date le commencement du Dictionnaire philosophique, dont le plan fut conçu à Potsdam, à un souper, où on s'était amusé de cette idée, convertie aussitôt en projet sérieux. Tous les gens de lettres de la cour, et Frédéric lui-même, y devaient travailler de concert et s'en distribuer les articles; mais personne ne se pressa, fors Voltaire, qui, toujours vif et ardent, s'y mit dès le lendemain. Ce livre, qui n'a paru sous une forme restreinte qu'en 1764, s'est grossi successivement jusqu'aux proportions énormes des modernes éditions : c'est l'encyclopédie de Voltaire, comme la Babel de Diderot est l'encyclopédie du siècle.

A ces années appartiennent aussi quelques opuscules en prose, comme les anecdotes sur Ninon, un peu ordurières, disait l'auteur, pour apprivoiser le pasteur et secrétaire perpétuel Formey, qui les lui avait demandées; comme le Tombeau de la Sorbonne, défense de l'abbé de Prades, banni de France pour une thèse encyclopédiste.

Ce de Prades succéda, clans les fonctions de lecteur royal, à La Métrie, fou et athée en titre de Frédéric, qui venait de mourir comme i! avait vécu, en pourceau trop gorgé. Le roi demanda s'il avait passé par les formes, et, apprenant qu'il était mort en philosophe, il lui composa sur-le-champ une oraison funèbre, qu'il fit lire en son nom à l'Académie. Voilà ce qui s'appelait, à la cour de Frédéric, mourir en phild-

sophe. On devait crever comme un chien pour plaire au maître, pour se faire une bonne place dans ses éloges et dans son souvenir. A ces hommes qu'on ajoute d'Argens, l'auteur des infâmes Lettres juives, Algarotti, vagabond sans foi ni mœurs, et Ton aura les plus illustres Pères du Concile de Berlin, qui, sous la présidence de Frédéric, s'était donné pour mission de réformer l'univers !

Cependant, Voltaire achevait de mettre ordre à ses affaires littéraires et à ses affaires d'argent, qui le retenaient encore en Prusse. Il venait de publier, dans les premiers mois de 1752, son Siècle de Louis XIV, auquel il travaillait depuis une vingtaine d'années, recueillant partout des informations et des matériaux, et en demandant à tous ses amis. Il avait la prétention de s'en faire un titre à Versailles, tant auprès du roi, dont lui seul, disait-il, présentait l'aïeul véritablement grand, qu'auprès de Mme de Pompadour, la fille de la Poisson, que le plat et hideux courtisan osait rapprocher des Montespan, desLaVallière et même des Maintenon. L'ouvrage devait être admis en France ety ramener l'auteur.

Malgré ces vues basses et intéressées, le Siècle de Louis XIV est le meilleur des ouvrages historiques de Voltaire, parce que c'est le moins fait <c pour son couvent. » C'est le meilleur et le plus durable de ses écrits en prose, parce que c'est celui qui tient le moins aux circonstances passagères et personnelles de sa vie mesquine et de sa polémique étroite ; parce que c'est une œuvre d'art, et non de passion; parce que c'est le seul livre où il ait montré le sens de l'admiration, qui lui fait défaut ailleurs; parce qu'il est inspiré

d'une grande idée, aussi neuve que patriotique : faire de la France le centre de l'Europe et des affaires humaines, les autres nations lui servant de satellites , et de Louis XIV le soleil de tout le système; peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais; dérouler l'histoire comme une tragédie, et lui donner une exposition, un nœud et un dénouement. Voilà une nouvelle manière d'entendre et d'écrire l'histoire, qui manquait à l'antiquité, et que nul moderne n'avait pratiquée avant Voltaire.

Le plan est trop morcelé, a-t-on dit, ou plutôt il n'y a pas de plan du tout. Sans doute, un vaste tableau , où toutes les parties seraient réunies au lieu d'être isolées, répondrait mieux à la loi d'unité, loi essentielle de l'art ; mais la clarté et l'ordre ne sont pas des conditons moins nécessaires de tout ouvrage; et on ne voit pas bien comment il eût été possible autrement d'éviter l'obscurité et la confusion. Ce qui manque au livre, c'est un résumé synthétique, mais chaque lecteur peut se le faire à son gré.

Voltaire a pris toutes les précautions pour être vrai : aussi a-t-il bien vu toute la partie extérieure du drame, la décoration et les acteurs ; mais l'âme du tout lui a échappé, faute de sens moral et de sens religieux. Et, néanmoins, c'est, pour l'époque, un grand et beau livre, et bien qu'aujourd'hui nous ayons pénétré plus avant et plus loin dans le siècle de Louis XIV, rien de mieux encore pour en prendre une idée générale et s'en faire comme un panorama.

Débarrassé de son Siècle, Voltaire n'avait plus à sortir que de ses embarras financiers. Rentré en pos-

session de son argent, il en remit une partie entre les mains du duc de Wurtemberg, pour en constituer, sur sa tête et celle de sa nièce, une rente viagère hypothéquée sur les domaines que le duc possédait en France, près de Colmar, et il attendit la fin de cette affaire.

Cependant, que faisait la nièce à Paris? Etablie par l'oncle son ministre des affaires extérieures, elle devait observer les effets de son absence et recueillir sur lui tous les bruits de la ville et particulièrement de la cour ; mais le département de l'intérieur avait été confié au valet Longchamp, qui lui devait compter cent louis par mois. Cette somme, — une jolie somme pourtant, — ne suffisant pas à sa vie de fêtes, de spectacles et de soupers, elle essaya, malgré ses quarante-deux printemps, son teint bourgeonné et sa laideur, d'y suppléer par des moyens honteux. Heureusement que l'oncle reçut enfin les contrats du duc de Wurtemberg, et les lui envoya avec son testament et l'annonce de son prochain départ. Départ forcé, car voici La Beaumelle, doublé de Maupertuis, dont les querelles firent tout éclater.

Page 1