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VOLTAIRE ET LA BEAUMELLE

Premiers rapports. — Rapports et guerre à Berlin.

Né à Valleraugue en 1726, LaBeaumelle, au dire de Voltaire dans un article du Dictionnaire philosophique, aurait débuté par la friponnerie, la diffamation et le plagiat , — car tous les ennemis de cet homme étaient nécessairement des voleurs et des faussaires. En réalité, élevé, comme fils d'une mère catholique, au collège de l'enfance de Jésus, à Àlais, il revint au protestantisme à Genève, d'où il passa librement en Danemark en qualité de précepteur. A Copenhague, il se fit donner une chaire de langue et de littérature française; et, au milieu de travaux très -divers, il conçut le dessein d'une collection de classiques français à l'usage du prince royal, qui le mit en rapport avec Voltaire. Venu à Paris pour enrôler quelques travailleurs, il ne vit guère que Louis Racine, qui lui confia un recueil très-précieux de lettres de Mme de Maintenon et de documents sur cette femme célèbre, et l'autorisa même à en disposer, à des conditions qui ne furent point remplies. De retour en Danemark, il se remit à ses classiques, dont le projet échoua ;

mais il s'en consola aisément dans l'espérance du bruit qu'il ferait avec ses lettres de Mme de Maintenon. Pour sonner déjà la cloche, il publia, sous le titre de Mes pensées, ou du Qu'en dira-t-on, le livre le plus outrecuidant en politique, le plus grossier en morale, qui fit fracas et fureur. Il y avait là de quoi faire tourner une tête plus solide et plus mûre que cette tête légère et présomptueuse de vingt-cinq ans!

Croyant sa fortune faite, et voyant dans sa célébrité naissante un passe-port assuré pour tout pays, il quitta le Danemark, et, dit Voltaire, « arriva avec un plumet à Potsdam. » Au mépris d'avis prudents, c'est à Voltaire qu'il s'annonça par une lettre où il disait qu'il n'était venu en Prusse que pour voir trois grands hommes : Frédéric, Voltaire lui-même, et... Maupertuis ! Non content d'une telle maladresse, il poussa la présomption, lui, un tout jeune homme, un inconnu, jusqu'à se poser de pair à compagnon avec Voltaire dans toute la maturité de son âge et dans tout l'éclat de sa célébrité. « Il me parla, raconta-t-il, de son Siècle de Louis XIV ; je lui parlai de mes Lettres de Mme de Maintenon. » Mais Voltaire pouvait dire mon Siècle, puisqu'il l'avait fait, tandis que La Beaumelle n'avait pas le droit d'appeler siennes des lettres qu'il n'avait ni écrites, ni même payées à Louis Racine le prix convenu. Après une entrevue de quatre heures, ces deux hommes sortirent mécontents l'un de l'autre, et chacun d'eux mécontent de soi-même, parce que ni l'un ni l'autre n'avait osé aborder le livre des Pensées, dont un passage renfermait la paix ou la guerre.

A quelques jours de là , Voltaire, revenu de sa couar-

lise accidentelle, fit demander le livre à Fauteur, qui, après quelque hésitation, le lui fit tenir. Trois jours après, il le renvoyait avec une corne à la page 70, où on lisait : « Qu'on parcoure l'histoire ancienne et moderne, on ne trouvera point d'exemple de prince qui ait donné 7000 écus de pension à un homme de lettres, à titre d'hommes de lettres. Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; il n'y en eut jamais de si bien récompensé, parce que le goût ne met jamais de bornes à ses récompenses. Le roi de Prusse comble de bienfaits les hommes à talents, précisément par les mêmes raisons qui engagent un petit prince d'Allemagne à combler de bienfaits un bouffon ou un nain. »

Voltaire étant revenu avec le roi de Potsdam à Berlin, La Beaumelle eut le courage de l'aller voir. La conversation tomba bientôt sur le fameux passage, que La Beaumelle retourna en cent façons différentes, sans pouvoir faire convenir Voltaire d'un sens favorable.

Il n'y avait pas cent façons d'entendre le passage; il n'y en avait que deux : l'une à laquelle La Beaumelle s'attacha sans doute pour donner au passage ce sens bienveillant : Le roi de Prusse est autant au dessus des autres princes que ses goûts dépassent les leurs, et qu'un homme de talent l'emporte sur un bouffon ou un nain; l'autre malheureusement plus obvie, à savoir que le roi de Prusse, au lieu du bouffon ou du nain de tel petit prince d'Allemagne, prenait, — et c'était vrai, ~ des gens de lettres pour s'amuser ou s'en amuser.

Un reste de pudeur-empêcha Voltaire d'insister sur

la première partie de la phrase : « Il y a eu de plus grands poètes que Voltaire; » partie néanmoins qui le piquait le plus ; et il se rejeta sur la seconde : « Et il nJy en eut jamais de si bien récompensé, » en faisant étalage de ses richesses, de ses titres d'officier et de chambellan de deux grands rois. Puis il assura qu'il n'en gardait aucun ressentiment, mais qu'il serait plus difficile de faire la paix avec les académiciens, traités de nains et de bouffons, et avec le roi, constitué le chef d'une telle ménagerie. La Beaumelle, à qui le secret avait été promis, s'étonna que le roi eût connaissance du passage , et Voltaire rejeta la trahison sur le secrétaire Darget, bien qu'il en fût le seul coupable. En effet, dès le lendemain de l'envoi du livre, les Pensées avaient fait le meilleur plat du souper royal. On les avait accommodées à la sauce la plus piquante, que Voltaire, par ses commentaires empoisonnés, fit tourner contre La Beaumelle. En se faisant du marquis d'Argens un innocent comparse, il avait excité la curiosité royale, et amené Frédéric à provoquer une dénonciation qui lui brûlait les lèvres.

La Beaumelle apprit la scène par Maupertuis, qui, sans doute, ne fut pas fâché, au prix même d'une de ces indiscrétions dont aucun des convives de Potsdam, Voltaire moins qu'aucun, ne se faisait faute, de dénoncer son grand ennemi. Sur le conseil du président, il envoya son livre au roi, avec une lettre explicative. Mais Voltaire empêcha l'envoi de parvenir à son adresse, brouilla La Beaumelle avec ses protecteurs, le calomnia dans le public, et lui fit dire de toutes parts qu'il lui était essentiel de partir incessamment.

Cependant, Mm- de Bontinck, une amie commune, négociait entre eux une paix fictive, lorsqu'une aventure de galanterie débarrassa provisoirement Voltaire de son ennemi. Enfermé à Spandau,La Beaumelle ne fut rendu à la liberté que par l'intervention de Maupertuis, et, à peine rentré à Berlin, il alla remercier Voltaire, qui s'en était donné mensongèrement l'honneur. Mais, instruit de la vérité, il retourna chez Voltaire, à qui il ht une scène où l'audace et l'infatuation de lui-même furent portées jusqu'à l'insolence et à la brutalité. Il menaça Voltaire de le poursuivre jusqu'aux enfers, et Voltaire, de son côté, le menaça d'armer contre lui tous les souverains associés à sa vengeance. Voltaire tiendra mieux parole que La Beaumelle.

À sa requête et à sa poursuite, La Beaumelle, plus ou moins chassé, quitta Berlin au mois de mai 1752, et se rendit d'abord à Gotha. De Gotha, il partit avec une aventurière, chassée elle-même d'une des meilleures maisons de la ville pourvoi de bijoux; mais, quoi qu'en ait dit Voltaire, il ne fut pas complice d'un vol dont il n'eut pas même le soupçon.

Guerre littéraire. — Remarques de La Beaumelle et Supplément de Voltaire au Siècle de Louis XIV. — Réponse de La Beaumelle. — Délation et persécution.

Arrivé à Francfort, il publia trois petits volumes, dont le premier était le commencement d'une Vie de Madame de Maintenons et dont les deux autres conte-

liaient ses lettres, mais la plupart, au dire de Louis Racine, tronquées, arrangées, modifiées, quelquesunes même méconnaissables. Là encore, il s'occupa d'une seconde publication, autrement inquiétante pour Voltaire. Pendant que Walther préparait à Dresde une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, il porta des notes à Esslinger, libraire de Francfort, qui travaillait, de son côté, à une édition subreptice de cet ouvrage. Voltaire prit pour intermédiaire le conseiller Roques, ami de La Beaumelle, et, par caresses et par menaces, il essaya d'empêcher la publication. L'intervention de Roques échoua, et les Remarques de La Beaumelle furent livrées à la publicité. Nous' disons Remarques et non pas édition, car La Beaumelle s'est toujours délendu d'un acte de piraterie qu'il rejetait sur Esslinger, et il a soutenu non moins constamment que les notes du premier volume étaient seules de lui, et celles des deux autres, du chevalier de Mainvillers. Ces Remarques, rédigées sous une inspiration de rancune et de vengeance, perdaient en valeur littéraire et historique ce qu'elles usurpaient en pédanterie et en insolence ; puis il y avait des percées dans la vie et le caractère de l'auteur, plus irritantes de beaucoup que les critiques littéraires. Néanmoins, il ne faut pas juger des Remarques et de leur rédacteur par le mépris que Voltaire affecta d'en faire plus tard. En 1751, il regardait La Beaumelle comme très-capable de lui vc donner de très-bons avis » sur son Siècle ; et, après coup, pendant qu'il se moquait à grand bruit, il profitait sans rien dire de plusieurs des observations de son adversaire pour corriger sa nouvelle édition. Du reste, il ne put répondre qu'à quelques-unes des

quatre cents notes critiques environ dont La Beaumelle avait chargé son premier volume, et, pour l'écraser, il se fît des armes déloyales de notes qu'il savait n'être pas de lui.

L'édition d'Esslinger à peine publiée, il écrivit de tous côtés contre La Beaumelle ; il souleva contre lui, comme il avait fait contre Des Fontaines, les ministres, les magistrats, toutes les puissances, et il se chercha des alliés et des complices dans sa famille et dans ses amis. A la requête de Mme Denis, sa plénipotentiaire, La Beaumelle eut défense de rentrer en France, et, ayant enfreint la consigne, il fut arrêté dans sa cachette à Paris, et jeté à la Bastille.

Cependant Voltaire préparait une autre vengeance. Ne sachant comment La Beaumelle s'était procuré les lettres de Mme de Maintenon, il l'accusa de les avoir volées, ce qui devait « le faire mettre au carcan. » Il faisait fausse route, et cherchait un voleur là où il n'y avait qu'un faussaire ; mais peu lui importait : il avait au moins trouvé un prétexte pour vilipender La Beaumelle, pour l'afficher à tous les coins de ses ouvrages, comme on affiche un malfaiteur public à tous les coins d'une ville, et en cela il prétendait faire œuvre pie : « Il est bon de faire connaître de pareilles canailles, comme on donne dans les gazettes le renseignement des voleurs de grands chemins. »

Pour mieux faire connaître la « canaille, » il publia un Mémoire, qui fut répandu par les soins de Mme Denis, et envoyé à La Beaumelle lui-même. La Beaumelle le renvoya à la dame, avec des Apostilles à mimarge, où il repoussait l'injure par l'injure, et opposait la menace à la menace.

Dans le même temps, Voltaire lançait contre lui le factum connu sous le titre de Supplément au Siècle de Louis XIV. Dans ce pamphlet, il y a l'insulte et la discussion, et ce n'est pas la discussion qui domine. Ecervelé, ignorant, menteur, insolent, le plus vil des écrivains, etc. telles sont les moindres aménités adressées à La Beaumelle ! Le fier parvenu s'y targue de ses hautes connaissances, dont alors il n'avait pourtant guère le sujet de se vanter, et il reproche à La Beaumelle de n'avoir jamais pu approcher les princes et les grands. Il n'a d'esprit de bon aloi que dans sa rétorsion de la formule impérative affectée par La Beaumelle dans ses Remarques: «Apprenez, jeune homme, apprenez; » formule plus plaisante et plus convenable dans sa bouche que dans celle d'un écrivain de vingtsix ans. Du reste, dans la discussion sérieuse, il répondait moins à La Beaumelle qu'à Mainvillers, auteur de la critique des deux derniers volumes du Siècle, et il laissait encore la partie assez belle à son adversaire, si celui-ci voulait répliquer.

Répliquer, hélas ! le malheureux ne le pouvait pas, puisqu'il était alors à la Bastille. Il a accusé Voltaire d'avoir cruellement choisi le moment où il avait les mains liées pour lui porter les plus sensibles coups. Et, en effet, Voltaire avait sinon composé et imprimé, au moins lancé son libelle juste au moment où Mme Denis l'avait informé de l'embastillement de son adversaire.

Dès qu'il fut rendu à la liberté, La Beaumelle lui adressa une Réponse qui est non-seulement son meilleur écrit, mais est en soi un petit chef-d'œuvre d'esprit, de discussion, d'éloquence, bien supérieur et

au Supplément et à toutes les diatribes de Voltaire contre lui. Voltaire n'y répliqua que par l'injure et la persécution. Dans l'intervalle, La Beaumelle ayant publié de nouvelles Lettres et les Mémoires de Mme de Maintenon, où il s'était donné la même licence qu'avec les documents fournis par Louis Racine, il les dénonça à ses amis, aux intéressés, aux puissances, prétendant qu'il y avait là cent familles outragées, y compris les familles royales de France et d'Autriche. Par ce manège odieux, il réussit à faire rentrer La Beaumelle à la Bastille, et s'écria : « Il est très-bien là. C'était un chien enragé qu'on ne pouvait plus laisser dans les rues. » Sa joie ne fut tempérée que par la douceur trop grande à son gré du traitement infligé à La Beaumelle : « Hélas ! il n'a été puni que par six mois de cachot! Ses crimes, sous un ministère moins indulgent, l'auraient conduit au supplice! » Le temps paraissait court à la haine de l'apôtre de la justice, de la tolérance et de l'humanité, car l'infortuné fut enfermé plus d'un an. A sa sortie de prison, il fut exilé dans son pays natal, où il paraît avoir oublié longtemps Voltaire. Mais Voltaire ne l'oubliait pas, et désormais il le logea injurieusement dans tous ses ouvrages. Il lui attribua, ou feignit de lui attribuer un grand nombre de lettres anonymes, et s'en servit comme de prétexte pour reprendre contre lui, auprès de tous les hommes importants, son rôle de délateur. H remplit lui-même une Lettre et un Mémoire d'ignominies, et les adressa à tous les notables du pays de La Beaumelle, même à sa femme, pour jeter le trouble dans le ménage et dans la famille. Il adressa le Mémoire au ministère de France, avec injonction de pu-

nir \e scélérat, et avec son adresse, pour que les limiers de la police ne manquassent pas de le happer : « il fallait écraser » La Beaumelle. La mort prématurée de celui-ci, en 1772, le mit seul à l'abri d'une vengeance si acharnée.

Tel fut l'homme que Voltaire a honoré de sa haine la plus profonde et la plus vivace, de ses persécutions les plus cruelles, de ses réponses les plus étendues et les plus retentissantes. Des Fontaines et Fréron euxmêmes le cèdent en cela à La Beaumelle. C'est que La Beaumelle n'était pas seul, qu'il était doublé de Maupertuis, et que Maupertuis fut la cause ou l'occasion de la plus éclatante disgrâce et du plus dur affront qu'ait jamais essuyés Voltaire.

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