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CHAPITRE QUATRIÈME

Préliminaires de l'aventure de Francfort. — L/a\anie.

Parti de Potsdam le 26 mars 1753, Voltaire arriva le lendemain à Leipsick. Il voyageait dans sa propre voiture, carrosse-coupé, large, commode, bien suspendu, garni partout de poches et de magasins, chargé de malles par derrière, de valises sur le devant, et traîné par quatre ou six chevaux, suivant la difficulté des routes. Sur le banc, étaient deux domestiques; à l'intérieur, Voltaire et Collini, avec deux ou trois portefeuilles enflés de manuscrits et une cassette remplie d'or, de lettres de change et de bijoux. Un train si opulent excitait partout le respect, et, à chaque poste, dans chaque auberge, Voltaire était salué du titre de baron ou de comte, et quelquefois il attrapait l'Excellence. Comme la progression des titres n'entraînait pas, pour le nouveau bourgeois gentilhomme, une progression correspondante de pourboires, il en riait extérieurement avec indifférence, et s'en repaissait avec complaisance dans son cœur.

Il s'arrêta à Leipsick pour reprendre contre Maupertuis la guerre interrompue à Berlin par l'interven-

tion royale, et pour y ouvrir une campagne vengeresse contre Frédéric. Justement irrité, Maupertuis, tout malade qu'il était, le menaça d'un cartel. Voltaire -Âkakia répondit par des bouffonneries dans les gazettes, et par une lettre plus burlesque encore, où il appliquait à la circonstance toutes ses turlupinades ordinaires sur certaines idées du président.

De Leipsick, il se remit en route pour Strasbourg, s' arrêtant à Gotha, à Wabern, à Cassel, chez tous les principicules allemands, qui se piquaient de philosophie. Il y mena la même vie qu'à Anet et à Sceaux, vie de fête et de spectacles, ayec la lecture de Jeanne en intermède, que les femmes mêmes écoutaient sans avoir besoin de mettre leur pudeur aguerrie à l'abri d'un éventail.

A Cassel, il reçut un avertissement de l'avanie qui l'attendait à Francfort, sans le comprendre ou en savoir profiter. Il rencontra le baron de Pollnitz, homme avide et sans conscience, assassin en disponibilité, dont Frédéric s'était contenté de faireunespion chargé de recueillir les bruits que le poète irascible et vindicatif devait semer sur son compte.

On doit bien croire, en effet, que Voltaire, passant par toutes ces petites cours plus ou moins jalouses de la cour de Potsdam , accueilli partout avec un empressement et des honneurs qui contrastaient si vivement avec ses derniers jours de Prusse, et lui en rappelaient, lui en irritaient les froissements et les blessures, ne se faisait pas faute de crier contre Salomon- Denys, contre Marc-Aurèle-Busiris, et de raconter bien des traits plus ou moins infamants de sa vie et de son caractère. Frédéric en avait appris quelque chose, et

il voulait être instruit à fond, avant d'arracher à l'ennemi son arme la plus dangereuse, cette Œuvre de poésies, qui sera la pièce maîtresse dans le débat de Francfort. Ce volume, contenant une foule de pièces, dans lesquelles César-Cotin ne se gênait guère à l'égard des plus hauts personnages, avait été imprimé secrètement à Potsdam, à un très-petit nombre d'exemplaires, et distribué seulement aux plus intimes favoris. Or, Voltaire en avait un, que le roi n'avait osé lui retirer à son départ, dans la crainte de l'irriter davantage, et dans l'espoir de le désarmer par cette marque de confiance. Quel usage dangereux en pouvait faire cet homme, et qu'en avait-il déjà fait ? On ne saurait douter qu'il n'en eût régalé , au dessert des soupers joyeux, ses hôtes princiers ; et il était probable qu'il allait s'en faire le trouvère malin dans tous les châteaux où il passerait, si même il ne le livrait à tout le monde par l'impression.

Voilà ce que se disait Frédéric, et avec d'autant plus de raison qu'il était déjà averti par les satires et épigrammes que Voltaire, malgré tous ses serments, imprimait et répandait contre lui et le président de son Académie. Peu après, courait manuscrite, et en partie imprimée, une Vie privée de Frédéric, ébauche des Mémoires de Voltaire, dans laquelle les mœurs, la cuisine et le ménage du roi étaient l'objet d'une diffamation, malheureusement fondée, mais non moins odieuse de la part de son auteur. Tous ces préliminaires expliquent suffisamment l'aventure de Francfort.

Voltaire y arriva le soir du 31 mai, et alla descendre à l'auberge du Lion-d'Or. Il se disposait à repartir dès le lendemain, lorsque fondit sur lui l'orage qu'il avait

chargé par ses imprudences, et qu'une main olympienne dirigeait de Berlin.

Dans le cours d'avril, Fédersdorff avait adressé plusieurs instructions au baron de Freytag, résident prussien à Francfort ; instructions à la fois vagues, malgré leurs détails, et brutalement impérieuses, qui devaient jeter le baron dans un égal embarras. On lui parlait d'écritures « del'auguste main de Sa Majesté,» et il ne connaissait pas l'auguste main ; d'un livre, et on ne lui en donnait pas le titre ; et quand on lui eut dit le titre : Œuvre de poésie, on ne lui dit pas s'il était manuscrit ou imprimé. Et il fallait arracher tout cela à Voltaire, de gré ou de force. Il s'agissait donc d'une affaire d'Etat, pour qu'on fût résolu à pousser les choses jusqu'à l'arrestation d'un étranger, officier de deux rois, dans une ville libre où se faisait le couronnement des empereurs !

Le 1er juin au matin, Voltaire était déjà en appareil de voyage, lorsqu' apparut Freytag, escorté du lieutenant Brettwitz et du sénateur Rùcker. « Ils me signifièrent, de la part de Sa Majesté le roi de Prusse, a raconté plaisamment Voltaire, que j'eusse à ne point sortir de Francfort, jusqu'à ce que j'eusse rendu les objets précieux que j'emportais à Sa Majesté. « Hélas I Messieurs, je n'emporte rien de ce pays-là, je vous jure, pas même les moindres regrets. Quels sont donc les joyaux de la couronne brandebourgeoise que vous demandez ? « C'êlre, monsir, répondit Freytag, l' Œuvre de poèshie du roi mon gracieux maître. <c Oh! je lui rendrai sa prose et ses vers de tout mon cœur, lui répliquai-je, quoique après tout j'aie plus d'un droit à cet ouvrage. Il m'a fait présent d'un bel

exemplaire imprimé à ses dépens. Malheureusement cet exemplaire est à Leipsick, avec mes autres eifets. » Alors Freytag me proposa de rester à Francfort jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé; et il me signa ce beau billet : « Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est l'œuvre de poëshie du roi mon maître, que Sa Majesté demande, et l'œuvre de poëshie rendu à moi, vous pourrez partir où vous paraîtra bon. A Francfort; 1er de juin 1753. Freytag, résident du roi mon maître. » J'écrivis au bas du billet : Bon pour V œuvre de poëshie du roi votre maître; de quoi le résident fut très-satisfait. »

Les choses ne se passèrent pas avec cette gaîté bouffonne, comme il résulte du rapport de Freytag, et comme la suite va le montrer. Le billet, à en juger par un second , dont on a la reproduction authentique, n'avait pas la forme grotesque qu'il a revêtue sous la plume de Voltaire ou de Mme Denis. Inutile de dire que l'orthographe en est prise de la prononciation tudesque, et non de l'écriture de Freytag; que Freytag n'a pas fait suivre sa signature de la qualification : résident du roi mon maître, ni Voltaire mis au bas du billet : Bon pour l'œuvre de poëshie du roi votre maître, apostille qui aurait été mal reçue à Potsdam. Voltaire n'avait alors ni si bonne envie de rire, ni l'humeur si insolente. A la seule réclamation des papiers du roi, il se trouva mal. Puis, au milieu de mille protestations de fidélité à Frédéric, il les livra en jurant que c'était tout. A la réclamation des Œuvres de poésie, il feignit d'ignorer ce qu'elles étaient devenues, et il ne donna l'ordre de les envoyer de Leipsick à Francfort qu'après la déclaration de Freytag, que leur livraison était la

condition de sa délivrance. Mais ce ne fut pas sans faire mille instances pour continuer sa route, sans se trouver mal encore, sans crier qu'il était un homme mort. Freytag était fort embarrassé. Après remise des papiers, de la clef et du cordon, en attendant l'Œuvre de poésie, après assurances données et reçues, il finit par laisser Voltaire au Lion-d'Or, prisonnier sur parole.

Voltaire demeura relativement assez calme, plus calme que Freytag lui-même, qui s'inquiétait, malgré le succès d'un premier acte, du dénouement définitif. Il donna avis de ce contre-temps à Mme Denis, qui l'attendait à Strasbourg, et se remit à ses Annales de V Empire, commencées à Gotha sur la prière de la duchesse.

Mais, deux ou trois jours après, il veut sortir de l'hôtel, et Freytag s'y oppose. Aussitôt il s'adresse à l'ennemi naturel du roi de Prusse, à l'empereur François Ier, à l'époux de Marie-Thérèse. Il lui demande sa protection, s'offrant en retour à jouer le rôle d'un malhonnête homme, c'est-à-dire à trahir les secrets de Frédéric. Sa nièce étant venue alors se joindre à lui, il se sert d'elle pour correspondre avec le même Frédéric, et il lui dicte des lettres de pardons, d'excuses, d'appels à sa pitié et à sa grandeur d'âme.

Cependant, le 17 juin, la caisse attendue arrive à Francfort, et est portée le jour même chez Freytag. Mais Freytag, qui attend de nouvelles instructions, refuse de l'ouvrir, et déclare que les choses resteront dans l'état où elles sont jusqu'à la première poste. On juge delà fureur de Voltaire, qui se croyait enfin libre de partir après avoir satisfait à tousses engagements.

VOLTAIRE EN PRUSSE. Zii

Il prend le parti de s'évader avec Collini. Il est déjà arrivé à la porte de la ville, lorsqu'un espion de Freytag arrête le carrosse. Bientôt paraît Freytag lui-même, qui ramène ses prisonniers dans une voiture escortée de soldats, à travers une population attroupée. Il les conduit chez le marchand Schmid, son lieutenant, fait barricader rentrée et y aposte des factionnaires. Introduits dans un comptoir, les prisonniers sont bientôt entourésde commis, de valets et de servantes, pendant que Freytag raconte, d'un ton de matamore, avec quelle adresse et quel courage il est parvenu à ressaisir sa proie ; plus fier de son exploit que « le roi son maître» de la plus belle victoire !

On dépouille les prisonniers. Les yeux de Voltaire étincellent de fureur et interrogent ceux de Collini. Tout-à-coup, apercevant une porte entrouverte, il s'y précipite et sort. Mme Schmid et son escouade se précipitent après lui. « Ne puis-je donc, demande-t-il en se baissant, satisfaire aux besoins de la nature ? » Que voulait-il ? Offenser la pudeur de Mme Schmid ? Non, mais s'évader encore, comme Freytag, l'en accusa. Quoi qu'il en soit, on se range autour de lui, et on attend. Bientôt Collini est appelé à son secours. Collini arrive, et le trouve dans un coin, courbé, les doigts dans la bouche et faisant des efforts pour vomir. « Vous trouvez-vous donc mal?» s'écrie Collini effrayé. Voltaire le regarde avec des yeux d'où sortent des larmes, et lui dit à voix basse : Fingo, fingn ! Et Collini se rassure. Toutefois, il feint lui-même de croire à la maladie de son maître, quivoulait parla attendrir ses geôliers, il lui donne le bras et le ramène dans le comptoir.

Quelle grotesque comédie ! et comédie qui manque son effet, car Schmid, loin de s'adoucir, sent redoubler sa colère; et, se croyant offensé dans sa personne et dans celle de sa femme, il crie au grand acteur : « Malheureux, vous serez traité sans pitié et sans ménagement ! » Voltaire, hors de lui, s'élance une seconde fois dans la cour; une seconde fois on le ramène.

La scène dura deux mortelles heures ; après quoi, on conduisit les prisonniers dans une mauvaise gargotte, à renseigne du Bouc, où les attendaient douze soldats commandés par un bas officier. On sépare Voltaire et Collini, et on les enferme chacun dans une chambre, avec trois soldats portant la baïonnette au bout du fusil. Mme Denis elle-même est amenée là, entourée de soldats, par le redoutable Dorn, copiste de Freytag, qui lui a dit que son oncle la demande ; mais elle est reléguée loin de lui dans un galetas, avec un petit lit il est vrai, mais aussi avec ce quatre soldats qui, la baïonnette au bout du fusil, lui tiennent lieu de rideaux et de femmes de chambre. » Et pourtant, ajoute Voltaire, « elle n'avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse I »

A peine enfermés, l'oncle et la nièce envoient de tous les côtés et à toute adresse lettres et mémoires : à l'Empereur encore et à Marie-Thérèse, au roi de France et à Mme de Pompadour, à la duchesse de Gotha et à la margrave de Baireuth, à Frédéric et à Freytag et Schmid eux-mêmes; lettres et mémoires pleins de larmes, de serments, d'abaissements, de supplications, ce J'implore votre justice et votre bonté, et je suis trèsmalade, » disait la nièce à Freytag ; — ce Ma nièce est

au lit mourante, ajoutait l'oncle; au nom de Dieu, ayez pitié de nous, et surtout d'une femme respectable et désespérée! » Et l'oncle écrivait encore au roi : « Quelle funeste suite de quinze ans de bontés! Sire, si j'ai fait des fautes, je vous en demande pardon mille fois. J'oublierai à jamais Maupertuis. Mais, au nom de votre humanité, rendez la vie à une femme qui a fait deux cents lieues pour avoir soin d'un malade infortuné ; et qu'une mort affreuse, que cette aventure peut lui causer, ne soit pas le prix -de sa belle action. Pardonnez-moi, Sire, je vous en conjure ! »

A la date de cette dernière lettre, et après les premières requêtes, Frédéric avait ordonné à Freytag de laisser Voltaire poursuivre son voyage, sous la seule condition de s'engager par écrit à lui renvoyer son livre de poésies fidèlement, inoriginali, sans en prendre ou laisser prendre copie. Or, Voltaire avait plus fait déjà qu'on n'exigeait de lui, et néanmoins Freytag le retenait toujours prisonnier, dette situation se serait prolongée indéfiniment, si Frédéric, harcelé par des plaintes nouvelles, n'eût récrit à Freytag pour le blâmer du traitement infligé inutilement et sans ordre à la nièce, et pour lui enjoindre de remettre la nièce et l'oncle en liberté, « Qu'ils aillent où ils voudront, disait le roi, et que je n'en entende plus parler. » Et Freytag s'obstinait à garder sa proie, tant il avait peur de déchaîner l'ennemi bien connu de lui seul du roi son maître, et il fallut l'intervention des magistrats de Francfort pour lui faire lâcher prise.

Mis en liberté le 5 juillet, les prisonniers rentrèrent au Lion- d'Or. Voltaire manda aussitôt un notaire, devant lequel il protesta, avec Goiiini, contre tant de

vexations et d'injustices, et particulièrement contre le vol d'une partie de son argent. Le 7, on se disposait à partir, lorsque tout fut remis en question par une nouvelle folie de Voltaire, qui se précipita, un pistolet en main, sur son geôlier Dorn. Le geôlier porta plainte de cette tentative peu sérieuse, croyons-nous, d'assassinat, mais le secrétaire de la ville intervint encore et arrangea tout. Dans la journée, Voltaire et Collini quittaient Francfort, après trente-six jours de captivité. Mme Denis y resta encore un jour pour quelques arrangements, et, au lieu d'accompagner l'oncle qu'elle était venue chercher et conduire, disait-on, à Plombières, elle partit pour Paris, où elle avait la mission plus pressante de lui préparer les voies.

Ainsi se termina cette aventure de Francfort. Impossible de justifier en tout le baron de Freytag, moins encore le roi son maître. Si Freytag peut être accusé d'avoir dépassé, dans un excès de son zèle brutalement naïf, les ordres du roi, le roi est bien plus coupable de les avoir confiés à de tels hommes, et de s'être choisi de pareils instruments. Et, toutefois, malgré le blâme qu'on est contraint d'infliger à Frédéric et à ses agents, on ne saurait éprouver pour la victime ni sympathie, ni pitié. Après avoir provoqué, légitimé d'avance le châtiment par sa folie, Voltaire l'a subi avec si peu de dignité, avec un tel oubli de son rang, de sa noblesse dans l'ordre des esprits, de ses soixante ans, qu'on ne peut s'empêcher de rire quand on voit ce Pulcinello si bien frotté parles diables de Francfort.

Diplomatie de Voltaire pour rentrer dans ses fonds et dans la faveur royale. —Diplomatie pendant la guerre de Sept Ans.

Voltaire était libre, et il ne lui restait plus qu'un compte à régler, compte d'argent, compte de vengeance.

Le jour même de son départ, il priait Frédéric d'ordonner qu'on lui rendît ses effets, son argent, et de lui permettre de s'adresser aux justices ordinaires. Pendant plus d'un mois, il fatigua le roi de ses réclamations. Le roi donnait des ordres, mais le refus que faisait Voltaire de payer les frais empêchait toute restitution. Enfin, les frais furent prélevés, et on lui rendit le reste. Mais il ne mit pas néanmoins de terme à ses plaintes et à ses répétitions pécuniaires, et, toute sa vie, il nourrit le dessein de se venger. Sa correspondance avec Collini, pendant un grand nombre d'années, en garde la trace encore toute vive. Si d'abord, et même sous la première impression de son ressentiment, il parut s'abstenir, c'est que la duchesse de Saxe -Gotha et la margrave de Baireuth s'étaient entremises pour le réconcilier avec Frédéric, et qu'il eut assez peu de dignité pour se prêter à ce projet de paix, pour descendre à l'ignoble rôle de battu demandant grâce au battant. Démarches, humiliations perdues IFrédéricécri vit à Darget: (cCroiriez-vousbienque Voltaire, après tous les tours qu'il m'a joués, a fait des démarches pour revenir? Mais le ciel m'en préserve ! il n'est bon qu'à lire, et dangereux à fréquenter. »

Voltaire voulut espérer encore. Retiré à Golmar,

cette porte de la France qu'on tenait fermée devant ui, ne sachant où aller, il regrettait Berlin, seul refuge qui restât à cet esprit cosmopolite et proscrit, révolté et rampant. Il avait traversé plusieurs cours d'Allemagne; partout on l'avait reçu en prince, nulle part on n'avait fait le moindre effort pour le retenir. Ainsi repoussé, il se retourna vers Frédéric, à qui il rappela ses anciennes bontés, dont il sollicitait le retour. C'était, disait-il, une chose si flatteuse pour lui d'être le témoin assidu et officiel du travail d'un prince qui, né à trois cents lieues de Paris, écrivait mieux qu'aucun académicien, qu'il n'avait d'autre ambition que de vivre auprès de sa personne. Bien entendu que, suivant sa franchise ordinaire, il protestait en même temps, dans ses lettres aux amis de France, contre toute idée de paix avec un homme qui l'avait trompé, et qui payait par une ingrate jalousie les soins qu'il avait pris de l'enseigner, et les sacrifices qu'il lui avait faits ! Et il ne continuait pas moins d'adresser à l'ingrat requêtes suppliantes et mémoires justificatifs. Il ne reçut en réponse qu'une lettre flatteuse, dont il se vanta à tous ses correspondants. Mais c'étaient de (c ces éloges flatteurs qui ne flattaient point, » parce qu'il y manquait le rappel à Potsdam. Et, d'ailleurs que de lettres, écrites en même temps et à d'autres, où le prince n'épargnait pas ce les choses piquantes sur son compte ! »

Plus tard, deux visites de la margrave de Baireuth, à Colmar et à Lyon, lui parurent annoncer encore un retour de fortune. Dans ces deux entrevues, il fut beaucoup parlé, entre la sœur de Frédéric et le poète, d'une réconciliation avec le roi et d'un retour à Berlin.

Mais si la sœur donnait des assurances, le frère se taisait; ou, du moins, méprisant l'homme et estimant toujours le poète, c'était au poète seul qu'il adressait de petits vers, et il ne rappelait pas l'homme. A en croire Voltaire, il n'aurait tenu qu'à lui d'aller à Berlin entendre sa Mèrope mise par Frédéric en opéra ; mais 'personne ne crut à cette invitation.

Cet opéra de Mèrope fut pourtant le lien de raccommodement entre Cynéas et Pyrrhus. Pyrrhus-Frédéric se remit à écrire à Cynéas-Voltaire, et le commerce de prose et de vers se rétablit, tantôt rare, tantôt presque quotidien, « entre le héros-poète-philosophe-guerrier-malin-singulier-brillant-fier-modeste, etc., et le Suisse Cynéas retiré du monde. » Le Suisse Cynéas se serait même montré aussi désintéressé que le Cynéas épirote envers le Pyrrhus prussien, et il aurait refusé clef et pension, biens et dignités, que Pyrrhus lui proposait, à la condition de retourner en jouir sur les bords de la Sprée. Mais nous ne le savons que par le Suisse Cynéas, sujet à mentir par amour-propre ou par intérêt, et le motif d'intérêt n'est pas difficile à deviner, lorsqu'on l'entend dire à Richelieu, confident de son noble refus : ((Le roi ne s'en soucie guère; mais je voudrais qu'il pût en être informé. » Evidemment, aux faveurs du Pyrrhus de Potsdam, le Suisse Cynéas eût préféré les bonnes grâces du Pyrrhus de Versailles. D'ailleurs, il redemandera bientôt ces mêmes faveurs, qu'il prétendait qu'on lui avait proposées, et on les lui refusera : preuve qu'il intervertissait les rôles, suivant sa coutume, que la proposition venait de lui, et que le refus vint toujours du roi de Prusse,

Louis XV n'ayant pa£ prêté, plus que Frédéric, l'oreille à ses insinuations, il avisa d'autres princes, car il voulait toujours, disait-il, avoir trois ou quatre rois à son service. Lors de son emprisonnement à Francfort, il avait promis à Marie-Thérèse de l'aider contre Frédéric : la guerre de Sept Ans, qui éclata alors, lui fournit l'occasion de tenir sa promesse.

Pendant cette longue guerre, il va jouer tour à tour, et quelquefois simultanément, un double et triple jeu : le jeu de Frédéric, le jeu d'Elisabeth de Russie, le jeu de Marie-Thérèse et de la cour de France; ou plutôt, il n'en jouera qu'un seul, toujours le même, son jeu à lui, habilement dissimulé sous les voiles de l'humanité et du patriotisme. Tantôt il travaillera à l'anéantissement de Frédéric, mais dans l'humiliation de Luc, comme il l'appelait, il ne cherchera qu'une vengeance de l'aventure de Francfort, et, pendant que les armées se disputeront des provinces, l'argent volé par Freytag sera pour lui l'unique enjeu de la guerre ; tantôt il passera du côté de Frédéric et le félicitera de ses triomphes, mais seulement pour arracher au monarque victorieux, comme sa part de butin, la restitution des honneurs qu'il a perdus. Souvent il se jettera en négociateur entre les parties belligérautes, mais ce sera encore pour goûter le plaisir d'amener Frédéric à merci et à composition; ce sera surtout pour attirer sur lui-même, par un patriotisme prétendu, les regards favorables de la cour de Versailles, pour ressaisir et garder, avec tous les honneurs et tous les avantages qu'il en attend, le titre et ]a fonction de diplomate officiel, objet de sa perpétuelle ambition. S'il aspire quelquefois à la paix, c'est moins par

humanité que par intérêt personnel ; c'est que la guerre le ruine, soit en détruisant les vaisseaux de la Compagnie des Indes dont il est un riche actionnaire, soit en réduisant de moitié la valeur de ses titres sur le trésor royal, soit en suspendant le paiement de ses pensions, qui lui sont retenues pendant ces sept années. Et tout cela, c'est lui qui le dira, avec une impudeur, une persévérance qui mettront à nu l'égoïsme de ses pensées et de sa conduite.

La guerre avait commencé sur mer, où les Anglais capturaient nos vaisseaux, et c'est sur mer qu'elle était particulièrement désavantageuse à Voltaire. Aussi Util des vœux pour le triomphe de nos armes maritimes. Cependant Frédéric ayant traité avec l'Angleterre, c'était une obligation pour les autres puissances de le désarmer ou de se faire des alliances. La France songea d'abord à Frédéric, et c'est sur Voltaire qu'on jeta les yeux pour ramener à des sentiments pacifiques le Salomon du Nord. Mais voici que, par la vengeance de Mme de Pompadour et la faiblesse de Bernis, on signe avec Marie-Thérèse le traité de Versailles, renversement des alliances et du système de Richelieu, et Voltaire, lié avec la courtisane et Bernis, se porte du côté de Vienne, et arme en même temps Elisabeth de Russie, Ulrique de Suède et l'électeur de Saxe, roi de Pologne, contre son ancien protecteur, qui, devenu son ennemi, le devenait, suivant sa disposition à faire entrer le genre humain dans. ses querelles, du monde tout entier. Dès lors, il n'aspire plus qu'a voir « peloter un peu son grand roi de Prusse, » mais uniquement dans l'intérêt de sa vengeance : « Je me soucie peu, dit-il, que la scène soit bien ensanglantée, pourvu

que le bon M. Freytag soit pendu. » Et toujours dans ce même intérêt, et dans l'intérêt de sa courtisanerie, il excite toutes les passions politiques et toutes les rancunes de femmes contre Frédéric, se défendant de Tavoir jamais aimé et priant Richelieu de le faire savoir à « deux personnes, » le roi et Mme de Pompado ur. Il propose à Richelieu son char armé de faulx, « sa petite drôlerie, » avec laquelle il espère qu'on tuerait force Prussiens. Une s'illusionne pas, toutefois, sur les ressources de son « diable de Salomon, » qu'il prévoit devoir l'emporter tôt ou tard. Mais, dit -il, « s'il est toujours heureux et plein de gloire, je serai justifié de mon ancien goût pour lui; s'il est battu, je serai vengé. » Ainsi , il trouvera toujours son compte.

Il ne le trouvait pas à la cour de Versailles, où tous les efforts de ses amis pour le ramener en France avaient échoué. Il continua donc son système de bascule, inclinant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant les événements. S'il s'associait aux mauvais poètes qui chansonnaient Salomon- Mandrin, il niait la paternité de ses vers, et arrachait à Salomon-Mandrin des lettres tendres, pleines de bonté, dont il se vantait partout. Dès lors, croyant s'être mis en règle avec tout le monde, il s'enfermait dans son bien être, et chantait, quelles que fussent les péripéties delà guerre, ce refrain épicurien de toutes ses correspondances : ce Que faire à tout cela ? Cultiver son champ et sa vigne, se promener sous les berceaux qu'on a plantés, être bien logé, bien meublé, bien voiture, faire très bonne chère, lire de bons livres, vivre avec d'honnêtes gens au jour la journée, ne penser ni à la mort, ni aux

méchancetés des vivants. Les fous servent les rois, et les sages jouissent d'un repos précieux. »

Mais il ne s'endormait pas dans les délices de Capoue, et il surveillait tous les événements pour en tirer le meilleur avantage. Frédéric ayant été battu à Kollin, vite il demande à son héros « les quatre oreilles de deux coquins, » Freytag et Schmid. Mais comme il faut prévoir un retour de fortune, il adresse en même temps à Frédéric un compliment de condoléance sur la mort de sa mère.

Frédéric se croyait perdu, et il songeait lui-même à mourir. C'est alors que sa sœur chérie, la margrave deBaireuth, se jeta à travers les belligérants et voulut y entraîner Voltaire, pour obtenir un traité de paix et sauver le vaincu de Kollin. Voltaire accepta le rôle avec des transports bien joués de dévouement, qui lui valurent les remerciements du frère et de la sœur. Il triomphait, car Frédéric lui rendait, en quelque sorte, les armes plus qu'à son vainqueur autrichien. « Je ne hais pas ces petites révolutions, disait-il; elles amusent et elles exercent. » Il s'amusait dans sa vengeance satisfaite ; il reprenait l'exercice de ce rôle diplomatique, rêve et mirage de toute sa vie.

Il s'agissait, cette fois, de sauver Frédéric en détachant la France de la coalition, et de détacher la France en lui persuadant qu'il n'était pas de son intérêt de rendre aux successeurs de Charles-Quint leur ancienne suprématie en Europe, et de rompre l'équilibre européen parla destruction de la Prusse. Très-lié avec les Tronchin de Genève, Voltaire eut la pensée de se servir de Tronchin de Lyon, leur parent et son banquier, comme d'intermédiaire entre lui et le car-

dinal-archevêque de Tencin, oncle de l'ami d'Argental, qui, à son tour, ferait l'office de médiateur entre la margrave et la cour de Versailles.

Tencin fut enchanté de l'ouverture, et adopta tous les plans de Voltaire. La circonstance était favorable. L'ami Bernis venait d'être promu aux affaires étrangères, et le héros Richelieu venait d'imposer à l'armée anglaise la capitulation de Closterseven. Voltaire établit alors une négociation directe entre le roi et le maréchal. Mais Frédéric, avant de céder, voulait un succès qui le tirât de l'humiliation de Kollin; sinon, il s'obstinait à mourir. Comme il clouait des rimes à tout événement, il n'était pas homme à mourir sans petits vers, et il rima son prochain suicide :

Pour moi, menacé du naufrage, Je dois, en affrontant Forage, Penser, vivre et mourir en roi.

La margrave et Voltaire s'attachèrent à lui pour le détourner de ce dessein. Frédéric résistait à tout, mais Voltaire était toujours content de son rôle, quel qu'en dût être le succès. « Je m'intéresse à sa gloire par amour-propre, écrivait-il; je ne veux pas avoir loué un sot; et je suis bien aise en même temps, par raison et par équité, qu'il soit un peu puni. Ce n'est pas un rôle désagréable pour moi de lui avoir donné des conseils paternels. L'anecdote est curieuse. »

Trois jours avant cette lettre, le canon victorieux de Rosbach avait été plus puissant que toute l'éloquence et toute la philosophie de Voltaire pour arracher à Frédéric toute pensée de suicide. Voltaire,

vaincu ce jour-là avec Soubise, passa, comme toujours, du côté du vainqueur, et se mit, en quelque sorte, à sa discrétion. Non-seulement il n'avait plus rien à espérer de sa diplomatie; mais, sous la pression de la cour de Vienne, on lui en faisait un crime à Versailles, et, loin de consentir à son rappel, on renouvelait contre lui la sentence d'exil. Il essaya encore de triompher des préventions de la cour de Versailles, mais en jouant toujours double jeu. Pendant qu'il se défendait de s'intéresser au roi de Prusse, il lui faisait transmettre l'hommage de son admiration et se faisait recommander à lui par la duchesse de Saxe-Gotha; pendant qu'il se justifiait auprès du gouvernement français de ses premières correspondances, il en entamait de nouvelles, pour prouver, par le succès d'une seconde négociation, l'innocence et le patriotisme prétendu de la première. Cette seconde négociation suivit le sort des batailles et demeura quelque temps incertaine. Mais, en mars 1758, mourut le cardinal de Tencin, et la négociation finit faute de négociateurs, car la margrave mourut bientôt elle-même.

N'ayant pas réussi à pacifier l'Europe, Voltaire tâcha de faire sa paix personnelle avec chacune des parties belligérantes. Tantôt il prodiguait au vainqueur de Rosbach des louanges que Frédéric luimême trouvait exagérées et ultra-prussiennes; tantôt il cherchait les bonnes grâces de la cour de Vienne et de la cour de Versailles. Et, après s'être ainsi mis en règle avec tout le monde, il entonnait son refrain habituel : <c Que la guerre continue, que la paix se fasse, vivamus et bibamus ! »

De Vienne et de Versailles, il ne reçut aucune ré-

ponse, et le roi de Prusse ne lui envoya que des compliments à propos d'une mauvaise ode sur la mort de sa sœur. Pour obtenir de Frédéric un salaire plus solide, il se remit à réclamer réparation de l'avanie de Francfort, et remise des brimborions arrachés par Freytag. Frédéric répondit d'abord à l'égoïste avec une crudité blessante ; puis, sur une nouvelle prière, il lui adressa pardon sur pardon ; mais, de brimborions, point. Or, la moindre aune de ruban, le moindre sac de ducats, eussent bien mieux fait l'affaire de la victime de Freytag.

Voltaire insista. Pour regagner Frédéric, il abjura la France, et, en rimes cyniques, il insulta les vaincus et félicita le vainqueur de Rosbach. En réponse à une mauvaise pièce de Frédéric, il lui écrivit :

Héros du Nord, je savais bien Que vous avez vu les derrières Des guerriers du roi très-chrétien, A qui vous taillez des croupières; Mais que vos rimes familières Immortalisent les beaux eus De ceux que vous avez vaincus, Ce sont des faveurs singulières, etc.

Sachant bien à quel mauvais Français il avait affaire, Frédéric continua d'envoyer à Voltaire des vers ignobles contre la France, le Roi et Mrne de Pompadour. A la vue du paquet ouvert en route, le correcteur des vers du roi de Prusse eut peur qu'on l'accusât d'être l'auteur de ceux-ci, et adressa le paquet à Choiseul, en demandant le secret. Choiseul commanda à Palissot une ode toute pleine d'allusions aux goûts infâmes du roi de Prusse, à qui il l'envoya avec avis que,

s'il donnait de la publicité à la sienne, la réplique serait aussitôt imprimée. Frédéric se le tint pour dit, et, désertant le Parnasse, il regagna ses champs de bataille. Pour Voltaire, il annonça à Frédéric, avec force compliments et conseils de paix, que Mme Denis avait brûlé son ode, dans la crainte mortelle qu'elle ne lui fût imputée.

Irrité de la brûlure, et encore plus de l'ode de Palissot et de l'avis de Choiseul, Frédéric adressa à Voltaire une réponse brutale, dans laquelle il sabrait ses conseils pacifiques, relevait de haut ses familiarités insolentes, et tournait en ridicule le grand batailleur se transformant en apôtre et en arbitre de la paix.

Tout tournait donc contre Voltaire. Frédéric ne le payait pas mieux de ses vers et de ses conseils, que la cour de Versailles de sa diplomatie, que la cour de Vienne de ses vœux et de ses hosannah. Comme il lui fallait au moins une impératrice dans ses intérêts, il se mêla de plaire à Elisabeth de Russie. Du reste, il y avait longtemps déjà qu'il comptait sur ses Russes dans sa campagne contre Freytag, qui avait devancé la guerre de Sept Ans, et qui devait durer après elle. Russes, Français, Autrichiens, Prussiens, Suédois, il prenait tout les peuples, en quelque sorte, à sa solde, et il s'indignait quand ils ne piquaient pas assez leurs chiens, et que sa proie, le sieur Freytag, menaçait d'échapper à eux et à lui.

Quelque temps après, il imagina déposer les premiers fondements de la paix de l'Europe sur les deux pièces de vers qui devaient perpétuer la guerre jusqu'à l'écrasement de Frédéric. Ayant obtenu l'autorisation et les instructions du ministère de France, il

se remit en relation avec le roi de Prusse par l'intermédiaire de la duchesse de Saxe-Gotha. Frédéric consentit à rouvrir la négociation, à la double condition que ses fidèles alliés seraient compris dans la paix, et qu'elle serait honorable et glorieuse. Bientôt une nouvelle défaite le rendit plus traitable. Voltaire proposa alors à Ghoiseul d'entrer de sa personne dans la négociation, et de partir en ambassade plus ou moins secrète et officielle. Choiseul ne l'envoya point en mission, mais il lui permit de continuer son commerce épistolaire. En conséquence, Voltaire reprit sa correspondance avec Frédéric, sous le couvert de la duchesse de Saxe-Gotha. La négociation y est déguisée sous une affaire fictive de banque ou de mariage. Voltaire la suit sans impatience. Car si, « comme citoyen,» il aspire à la paix, comme ennemi privé deFrédéric,il désire le voird'abord un peu frotté, comme comédien, il appelle encore une catastrophe qui punisse le crime; comme comédien toujours, il s'intéresse vivement à la pièce, et n'est pas pressé de voir tomber la toile; lui seul, dans tant d'horreurs, il a de quoi rire. Mais, bien vite, l'homme d'argent condamne le rire de l'homme de théâtre, et ses annuités, actions, billets de loterie, compromis par la guerre, font mille vœux pour la paix. Frédéric, qui a pénétré le secret de l'homme d'argent, l'accuse de ne proposer la paix que par ladrerie. Non, répond l'homme d'argent; et, reprenant aussitôt le faux masque de l'ami, il ajoute : « C'est uniquement afin que vous ne risquiez pas tous les jours de vous faire tuer par des croates, des housards, et autres barbares, qui ne savent pas ce que c'est qu'un beau vers. »

Ces deux hommes n'étaient donc pas dupes l'un de l'autre. Aussi trahissaient-ils mutuellementle secret de leur correspondance. Déplus, Voltaire trahit le secret de Gésar-Cotin, et fit imprimer à Paris les Poésies du Philosophe de Sans-Souci, pleines d'outrages impies contre ce les lâches chrétiens. » Pouvant prendre sans péril, sur ce terrain poétique, une revanche de ses défaites dans les champs militaires de l'Allemagne, le cabinet de Versailles fit saisir l'édition et traita le poète-roi en gibier de police. Voltaire fît deux parts inégales du livre : d'un côté, les vers plus nombreux qui lui fournirent l'occasion de crier contre le royal auteur ; de l'autre, quelques vers à la louange de Louis XV, à peu près de sa façon, dit-il, dont il se fit un titre auprès de la cour de Versailles. Quelques jours plus tard, le livre ne lui était plus qu'un thème pour reprendre ses indécentes plaisanteries sur les vaincus de Rosbach.

Cependant, il continuait sa diplomatie à Berlin et à Versailles, auprès de Frédéric et auprès de Choiseul, poursuivant deux lièvres à la fois, la paix et la faveur royale, dans l'espérance de faire mentir le proverbe et d'atteindre au moins l'un ou l'autre gibier. La faveur de Versailles, le gibier auquel il tenait le plus, le fuyait toujours davantage, et Frédéric trouva les propositions qu'on lui faisait si extravagantes, qu'il les renvoya aux Petites-Maisons.

Avec elles s'en allait tout espoir de paix. Mais Voltaire ne voulut pas qu'il en fût ainsi de sa paix particulière avec Frédéric, pour laquelle il négociait sans relâche depuis Francfort. Dans tout le cours de la négociation générale, il n'avait jamais négligé de glisser un mot de ses petites affaires à travers les grandes

affaires de l'Europe. Dans le vaste tableau des horreurs de la guerre, il avait toujours réservé un coin pour peindre son intéressante nièce, traînée dans les boues de Francfort, avec quatre baïonnettes dans le ventre, gardée la nuit par des soldats et outragée par le brutal Dorn, etc. Débarrassé provisoirement des soins de sa diplomatie générale, il s'attacha avec plus d'instance à sa diplomatie domestique, et il demanda de nouveau une réparation. Mais, sur ce terrain personnel, Frédéric le repoussa avec plus de brutalité encore que sur le terrain politique. « Que je n'entende plus parler, écrivit-il, de cette nièce qui m'ennuie, et qui n'a pas autant de mérite que son oncle pour couvrir ses défauts ! » Furieux de cette réponse, et voulant, comme toujours, entraîner le genre humain dans sa vengeance, Voltaire sonne la guerre générale contre la Prusse. N'ayant plus rien à gagner auprès de Frédéric, il se recommande à Ghoiseul et à Mme de Pompadour, et renouvelle le vœu que Luc soit déconfît dans l'année. Luc mérite-t-il mieux, lui qui a refusé de réparer, par la moindre galanterie, l'indigne traitement fait à Mme Denis à Francfort? Aussi, tout en avouant qu'il entre un peu de haine contre Luc dans sa politique, il reprend son rôle de boute-feu, pour rallumer une guerre qu'il condamne. En ces années, il est tout à sa guerre contre la Prusse, tout à sa paix avec Versailles. Aveuglé par sa haine et sa rancune, il croit voir un nouveau traité de Wetsphalie au bout d'une guerre qui n'aboutira qu'au traité de Paris.

Mais la nouvelle de la chute de Pondichéry rabat soudain son caquet et son humeur belliqueuse. Cette chute lui «coûte le quart de son bien, » et « il n'a plus

envie de rire. » Pondichéry, Pondichéry ! ce nom fatal revient dans toutes ses jérémiades, comme le nom de Jérusalem dans les lamentations du Prophète. Il ne veut plus être consolé, parce que Pondichéry n'est plus! Il s'agit bien maintenant de l'honneur et de la fortune de la France ! Il s'agit de sauver le reste de son bien, même au prix du Canada. Que lui importe le Canada, où. il n'a pas de fonds engagés comme à Pondichéry? Pour recouvrer Pondichéry, c'est-à-dire ses actions de la Compagnie des Indes, il sacrifierait de grand cœur toutes nos colonies.

Comment sauver au moins les épaves du grand naufrage? « On a assassiné Luc; » mais, hélas ! « on l'a manqué ! » Il espère bien « qu'on sera plus heureux une autre fois, » et qu'on le débarrassera enfin de ce « maître fou, » de ce « dangereux fou, » d'où lui vient tout son mal. En attendant, qu'opposer à Luc et aux Anglais? Il espérait beaucoup des Russes; mais sa chère Elisabeth s'est laissée mourir, et la paix va se faire entre la Russie et la Prusse : voilà le comble ! Que faire donc ? serait-on réduit encore à négocier ?

En effet, il eut l'idée d'ouvrir une dernière négociation avec le secrétaire de l'ambassade anglaise, et il la soumit à Choiseul; mais Choiseul refusa de s'y prêter, et répondit qu'il n'avait besoin de personne. «Tant mieux ! » s'écria avec dépit l'homme qui n'avait rien pu, ni pour la guerre, ni pour la paix, et qu'on renvoyait enfin, fatigué de ses bourdonnements et mouvements importuns, comme l'inutile et vaniteuse mouche du coche. En soufflant le chaud et le froid, Voltaire avait bien excité les passions en lutte, mais il n'avait pas réussi à les diriger dans son intérêt péris*

sonnel, seule boussole sur laquelle il se réglât. Il n'avait pu ni se venger de Frédéric, qui gardait saSilésie, ni faire quelque chose d'avantageux à la France, qui sortait de la lutte épuisée dans ses finances etdans ses enfants, et dépouillée de ses colonies. Ni par force, ni par consentement bénévole, il n'avait rien arraché à Frédéric pour sa nièce ni pour lui, et Freytag demeurait vainqueur. D'autre part, vaincu avec la France, il ne recevait, du cabinet de Versailles, aucun salaire de ses soins inutiles, et il restait Suisse.

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