VOLTAIRE A LA RECHERCHE D UNE RÉSIDENCE
De Francfort à Colmar. — Abrégé d'histoire universelle. — Première communion de Voltaire. — Senones et Plombières. — Annales de V Empire.
Nous venons de laisser Voltaire en Suisse, et, en commençant le chapitre dernier, nous l'avions pris à Francfort. C'est cet intervalle, franchi d'un bond pour ne pas rompre l'analogie des idées et du sujet, qu'il nous faut maintenant parcourir, étape par étape, à sa suite.
Retournons donc à Francfort. Parti de cette ville le 7 j uille 1 1 753 , Voltaire arriva le j our mêm e à May ence , et s'y arrêta trois semaines, pour « sécher, disait-il, ses habits mouillés par le naufrage. »
En attendant l'effet de ses propres requêtes et des démarches de sa nièce et de ses amis, il céda à l'invitation d'un de ses illustres débiteurs, l'électeur palatin Charles-Théodore, et se rendit à Manheim, d'où l'électeur le fit amener à sa maison de plaisance. Il logea au château, lui et sa suite, et n'eut pas d'autre table que celle de l'électeur. Au milieu des fêtes et des chasses, des opéras et des comédies, des concerts et
des bals, au milieu de cette petite cour empressée autour de lui, il se retrouva dans son élément, et recommença sa double vie d'artiste et de grand seigneur.
Après quinze jours de cette vie, il se remit en route, et arriva le 16 août à Strasbourg. Il se logea d'abord dans une mauvaise hôtellerie , dans un mauvais quartier, à renseigne de Y Ours blanc, mais il ne tarda pas à occuper une maisonnette et un grand potager, situés à peu de distance de la ville. Dans ce modeste ermitage, il reçut la visite de ce que Strasbourg avait de plus distingué par la naissance et le talent, et de tous les étrangers de marque. C'était encore un dédommagement de l'avanie de Francfort ; c'était un avant-goût de Ferney. Là il continuait ses Annales de l'Empire, auxquelles il n'avait cessé de travailler depuis Gotha. Il prenait son délassement au château de l'Isle de Jar, où vivait retirée la comtesse de Lutzelbourg, et allait passer avec elle ses soirées. Il rentrait aussi de temps en temps à Strasbourg, pour y consulter les savants sur l'histoire d'Allemagne, et soumettre ses Annales à leurs corrections.
Cependant il pressait sa permission de rentrer en France, et mettait en mouvement ses protecteurs, ce Est-ce que vous seriez assez bon, écrivait-il à Richelieu, pour vouloir bien me mettre aux pieds de Mme de Pompadour ? » Et pour exciter la pitié et désarmer la haine, il ajoutait avec Argan : ce A propos, je suis bien malade; daignez vous en souvenir. Il n'y a que mes ennemis qui disent que je me porte bien. »
Si peu redoutable qu'il se fît, on le redoutait toujours à Paris ; et obligé dès lors de fixer pour plus
longtemps sa tente en Alsace, il choisit pour lieu de sa résidence la ville de Colmar, où il pouvait faire imprimer sous ses yeux les Annales de l'Empire. Il s'y établit dans les premiers jours d'octobre. Là, dans le travail d'impression de ses Annales, dans la société lettrée et agréable des membres du conseil souverain d'Alsace, il attendait, comme à Strasbourg, le résultat des nouvelles négociations de sa nièce, lorsque la menace d'un nouvel orage, causé par la publication frauduleuse de son Histoire universelle, le força d'aller chercher un abri et l'incognito dans les montagnes des Vosges. L'orage calmé, il rentra à Colmar. Cette ville, ouverte à la fois sur l'Allemagne, sur la Suisse et sur la France, était un bon poste d'expectative. Ignorant quand son sort serait fixé , il monta un ménage. Il reprit sa société de conseillers et d'avocats, parmi lesquels il distingua Dupont, jurisconsulte, littérateur et homme de chicane, à qui il soumit d'abord l'examen de la partie juridique de ses Annales, puis la conduite de ses affaires avec le duc de Wurtemberg.
C'est alors que la publication de Y Histoire universelle le compromit davantage auprès de la cour de France.
En 1739, il avait confié à Frédéric de Prusse une copie de cette Histoire, commencée à Cirey. Pris à la bataille de Sohr, en 1745, dans l'équipage du roi, le manuscrit fut vendu à Jean Néaulme, libraire à La Haye et à Berlin, qui l'imprima à La Haye en deux volumes, vers la fin de J 753, sous le titre d'Abrégé de l'histoire universelle, attribué à M. de Voltaire. Celui-ci protesta contre le vol, et bien plus contre certains passages, dénaturés, prétendit-il, dans le dessein de le
perdre et de l'achever. Ce qui, notamment, le perdait et l'achevait, c'était cette phrase de l'édition Néaulme: « Les historiens, semblables en cela aux rois, sacrifient le genre humain à un seul homme. » Il eut beau substituer tyrans à rois dans d'autres manuscrits, il ne put convaincre Louis XV, blessé de cette phrase, que telle était la leçon véritable ; et, en effet, rien ne le prouve, et il est plus que probable que Néaulme n'avait point falsifié ce passage.
Il travailla beaucoup; et toujours en vain, même en s'adressant à Mme de Pompadour, à ramener Louis XV de sa première impression. Pour apitoyer sur lui la marquise et son royal amant, il étala, pour la centième fois, le tableau de sa mésaventure à Francfort, de sa triste position à Colmar, où il était malade et sans secours ; et, parlant à une femme, il n'oublia pas l'attendrissante peinture de la malheureuse nièce. Ah ! s'écriait-il, « le roi de Prusse était bien né pour mon infortune ! » Par là, il voulait montrer encore qu'il n'était plus du tout Prussien. Il insinuait même que la publication de Néaulme pourrait bien être un mauvais tour que lui aurait joué Frédéric, et il faisait remarquer avec grand soin que ce Néaulme était l'imprimeur et le libraire de Sa Majesté prussienne. Il ne demandait qu'à venir quelques jours à Paris pour arranger ses affaires bouleversées, et assurer du pain à sa famille. En même temps, il usait de protestations plus solennelles et plus authentiques, et faisait constater devant notaires les prétendues falsifications de Néaulme. ParMme Denis, il poursuivait même auprès de Malesherbes la suppression du livre frauduleux. Pendant plus de six mois, il ne cessa de plaider, à tous
les tribunaux, sa cause larmoyante. Mais nulle réponse à ces cris de douleur, à ces lamentables prières, et il fut réduit à ne plus implorer que le droit de se choisir un exil et un tombeau. Encore, pour porter son corps mourant où bon lui semblerait, il crut avoir besoin d' une permission . « Si j e cherchais un asile ignoré, écrivait-il, et si je le pouvais trouver; si Ton croyait que cet asile est dans un pays étranger, et si cela même était regardé comme une désobéissance, il est certain qu'on pourrait saisir mes revenus. »
Malgré tant de précautions, il se reconnaissait «perdu sans ressource et exilé pour jamais de Paris.» A la peine de Fauteur se joignait la peine non moins sensible de l'oncle. Menacé d'un éternel exil, et peut-être d'une saisie de son bien, il devait veiller au meilleur arrangement possible de ses affaires. Pendant son séjour en Prusse, il s'était réservé l'administration de sa fortune, et Longchamp communiquait directement avec lui pour tout ce qui concernait les recettes et les dépenses. Gênée dans ses goûts de luxe, Mme Denis avait saisi l'occasion d'une infidélité littéraire pour faire renvoyer Longchamp ; et, libre désormais avec le notaire Delaieu, dépositaire des fonds, elle puisa largement dans la caisse de son oncle. Voltaire ayant manifesté le désir de remplacer Longchamp, Mme Denis ne put supporter l'idée d'une rentrée en tutelle et d'un nouveau frein passé à son humeur dépensière, et elle écrivit à son oncle : « Le chagrin vous a peutêtre tourné la tète; mais peut-il gâter le cœur? L'avarice vous poignarde ; vous n'avez qu'à parler. — Je n'ai pris de l'argent chez Laleu que parce que j'ai imaginé à tout moment que vous reveniez, et qu'il
aurait paru trop singulier, dans le public, que j'eusse tout quitté, surtout ayant dit à la cour et à la ville que vous me doubliez mon revenu. Ne me forcez pas à vous haïr... Vous êtes le dernier des hommes par le cœur. Je cacherai autant que je pourrai les vices de votre cœur. »
C'est par Voltaire que nous connaissons cette lettre de la femme qu'il traitait; disait-il, comme sa fille, et c'est Voltaire qui s'excusa et demanda, en quelque sorte, pardon ! Il ne répondit que par des lamentations sur ses malheurs et sur les duretés d'une personne qui lui avait été si chère. Bien plus, non-seulement il maintint la pension qu'il faisait à cette indigne femme, mais il songea à l'augmenter. Quel secret du caractère et de la conduite de l'oncle avait surpris la nièce pour se croire en droit de lui parler ainsi ? Qu'y avait-il entre cet homme et cette femme, pour que cette femme osât outrager ainsi cet homme, pour que cet homme baissât la tête en gémissant et en demandant grâce devant cette femme ?
Mme Denis mentait dans l'explication qu'elle donnait de sa conduite. Elle savait bien que son oncle n'était pas sur le point de revenir, puisque, dans le même temps, elle lui écrivait que la cour de Versailles, le regardant comme un être infecté, ne voulait pas qu'il vînt apporter la contagion à Paris.
A Colmar même, le parti religieux, les jésuites en tête, s'agitait autour de lui. Il s'en plaignit au Père Menoux, qui, tout en défendant ses confrères, lui répondit : «: De bonne foi, comment voulez- vous que des gens dévoués comme nous à la religion, par conviction, par devoir, par zèle, se taisent toujours quand
ils entendent attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la plus sacrée et la plus salutaire ? »
Cette lettre ne toucha pas un cœur inaccessible à tout sentiment religieux, mais elle le décida à un acte de profanation hypocrite. Aux approches de Pâques, il demanda à Collini s'il ferait son devoir; et le Florentin ayant répondu que telle était son intention : <c Eh bien, ajouta-t-il, nous le ferons ensemble. » Il fit venir un capucin chez lui, et, le lendemain, il se rendit avec son secrétaire à l'église, où ils communièrent l'un et l'autre. «J'avoue, a raconté Collini, que je profitai d'une occasion aussi rare pour examiner la contenance de Voltaire pendant cet acte important. Au moment où il allait être communié, je levai les yeux au ciel, et jetai un coup d'œil subit sur le maintien de Voltaire. Il présentait sa langue, et fixait ses yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connaissais ces regards-là ! »
On plaisanta à Paris, et on dit qu'il venait de faire sa première communion. Oui, sa première communion de cette espèce ; car, pour sa première communion proprement dite, il l'avait faite, et peut-être, hélas ! également sacrilège, chez les Jésuites du collège de Clermont. Ajoutons à l'honneur de la cour de Versailles, qu'elle ne se laissa pas prendre à cette comédie abominable, que Voltaire renouvellera pourtant à Ferney, après avoir si peu réussi à Colmar.
Réduit à prendre un parti, il avait besoin de se concerter avec sa nièce, à qui il avait pardonné. Il fut décidé entre eux que le rendez-vous serait à Plombières, et qu'ensuite ils reviendraient ensemble à
Golmar. Les eaux de Plombières, plus nuisibles que nécessaires à sa santé, lui étaient un prétexte pour faire quelques pas dans l'intérieur de la France et sonder encore le terrain, pour entretenir la cour et ses ennemis dans l'espérance d'une fin qui les délivrerait bientôt du gênant personnage ; cette fin, ils avaient à l'attendre vingt-quatre ans encore !
Parti de Golmar le 8 juin 1754, il reçut en route une lettre de sa nièce, qui l'invitait à différer son voyage à Plombières. Il se rappela alors qu'en 1748, il avait projeté un voyage à l'abbaye deSenones, et qu'il avait même écrit à Dom Calmet pour lui demander la permission d'aller y passer quelques semaines dans sa compagnie et celle de ses livres. Il reprit ce projet en 1754, et alla se faire bénédictin à Senones. Là, vivant pour son compte comme dans une abbaye de Thélème, il se fit compiler par les moines les infolio dont il avait besoin pour la continuation de son Histoire générale. C'était, disait-il, une assez bonne ruse de guerre, d'aller chez ses ennemis se pourvoir d'artillerie contre eux. Dans ce dessein, et en vue de sa future campagne anti-biblique, il pilla l'arsenal des Commentaires de Dom Calmet. En malhonnête homme, il y copia toutes les objections, sans tenir compte des réponses, et il en fera le fond de ses dégoûtantes diatribes contre nos saintes Ecritures. Du reste, il se tint avec décence à Senones, feignit d'écouter les conseils des moines, tellement que Dom Calmet, dans la naïveté crédule de sa vertu et de sa science, se vantait d'avoir « converti le déiste le plus décidé de l'Europe. »
Il quitta Senones au commencement de juillet, et alla rejoindre à Plombières son ami d'Argental, et ses
deux nièces Denis et Fontaine. Quinze jours après, il était de retour à Colmar, où il amenait Mme Denis tout à fait réconciliée. C'est alors qu'il acheva l'impression de ses Annales de l'Empire. Entrepris à la prière de la duchesse de Saxe-Gotha, qui ne pouvait lire aucune histoire de son pays, ce livre, comme tout ouvrage de commande, est non-seulement médiocre, mais, — tout le monde en convient, — fort ennuyeux. Voltaire, qui l'avait fait avec dégoût, s'en doutait lui-même, et il avait peur d'ennuyer jusqu'à la duchesse. « Neuf ou dix siècles en sont bien capables, lui écrivait-il. J'ai pourtant fait ce que j'ai pu pour les rendre aussi ridicules qu'ils le sont : les papes quelquefois font mourir de rire, et avec cela je tremble. » On voit que si le livre n'a aucune valeur historique et littéraire, il est pire encore au point de vue religieux ou simplement philosophique.
De Colmar à Lyon. — Prangins, Monrion, les Délices. — Histoire de la guerre de 1741, la Pucelle, le Désastre de Lisbonne.
Voltaire sortit enfin de Colmar, sur un ordre de la cour, dit-on, et aussi pour se mettre à l'abri d'une bombe qui, disait-il , devait crever tôt ou tard et l'écraser; il parlait de la Pucelle, dont une des nombreuses copies ne pouvait manquer d'être livrée à l'impression par quelque main infidèle ou malveillante. Il se mit en route le 11 novembre, avec trois domestiques, sa nièce et Collini, et se dirigea sur Lyon, où le duc de Richelieu lui avait donné rendez-vous. Collini eut à se
repentir de ne l'avoir pas lâché, comme on le lui conseillait, à Colmar, tant il eut à souffrir de « la dureté du philosophe » qui lui faisait une « vie affreuse, y> tant il était honteux « de l'abrutissement et de la soumission basse et servile où il avait vécu trois ans auprès du plus dur et du plus fier des hommes. » Au moins se jura-t-il à lui-même de sortir au plus tôt d'esclavage, et de ne se plus donner « à aucun philosophe qui fût sec, pâle, hideux, et, ce qui pis est, toujours mourant. »
A Lyon, Voltaire passa quelques jours avec son héros, qui se rendait aux Etats du Languedoc. Sans être bien rassuré lui-même, Richelieu tâcha de le rassurer au sujet de la Pucelle, et de lui persuader qu'on revenait sur son compte à Versailles. Les Lyonnais se chargèrent du reste, et lui firent perdre de vue le passé et l'avenir, dans d'universelles ovations à l'Académie, au théâtre, dans tous les lieux publics.
Seuls, les deux chefs de la cité, l'intendant et le cardinal-archevêque, firent exception àTenthousiasme général, et entraînèrent de leur côté les personnes qui suivaient l'impulsion de la cour. Le cardinal déclara même à Voltaire qu'il ne pouvait donner à dîner à un homme qui était mal avec le roi de France. Gela contribua pour beaucoup à abréger le séjour à Lyon. Mais Voltaire, ne voulant pas rester brouillé avec un personnage aussi considérable, lui fit une seconde visite, dont il fut plus content; et, à peine arrivé en Suisse, il lui envoya les témoignages les plus forts de respect et d'amitié. Il attendit sa mort pour se venger, et publia alors que Tencin ce était un terrible mécréant. » Pour lui avoir refusé à dîner, le cardinal de-
vaitêtre un impie, comme Fréron un galérien pour Tavoir critiqué !
Averti sans doute que la bombe de la Pucelle devenait de plus en plus menaçante, il partit en hâte, et courut en Suisse se mettre à couvert de ses éclats. D'ailleurs, c'était chez lui un vieux projet d'aller, àdéfaut des bords de la Seine, mourir sur les bords du lac de Lausanne ou de Genève, et d'y acheter même quelque belle terre qui lui servît de tombeau. En attendant un domicile propre, et après avoir obtenu du roi, par Mme de Pompadour et d'Argenson, la permission de voyager, il se rendit à Genève, où il resta peu. Dès le 14 décembre, il était établi au magnifique château de Prangins, dans la plus belle situation de la terre . * Malgré l'enchantement du lieu, il y mena une vie dont Collini a tracé ce tableau peu séduisant : « Que faisons-nous à ce château? 1° On s'ennuie un peu; 2° on est de mauvaise humeur plus qu'à l'ordinaire ; 3° on fait beaucoup d'histoire ; 4° on mange fort peu, comme de coutume, car on veut être sobre ; 5° on y philosophe tout aussi mal que dans les grandes villes ; et, en dernier lieu, on ne sait pas ce qu'on deviendra. »
Heureusement que cette aimable vie ne dura guère plus de deux mois. Voltaire les avait employés à se trouver une demeure. Il commença par louer, à titre provisoire, la maison de Monrion, entre Lausanne et le lac Léman, Il marchanda ensuite plusieurs terres, notamment une campagne située sur un plateau qui domine Genève, et qu'on appelait Sur-Saint- Jean. Il la désirait fort, pourvu qu'on sût et qu'on approuvât à Versailles que le malade était venu se mettre à portée de son médecin Tronchin, pourvu qu'on fît taire à
Genève les lois qui interdisaient à un étranger catholique, — mauvais ou bon, — le droit d'acquérir et même d'habiter dans le territoire de la république. Ce droit lui fut gracieusement accordé, malgré quelques opposants religieux, dont Jacob Vernet se fit près de lui l'interprète. Voltaire répondit : « Ce que vous m'écrivez sur la religion est fort raisonnable. Je déteste l'intolérance et le fanatisme ; je respecte vos lois religieuses. J'aime et je respecte votre République. Je suis trop vieux, trop malade, et un peu trop sévère pour les jeunes gens. Vous me ferez plaisir de communiquer ces sentiments à vos amis. » Les Genevois devaient apprendre à leurs dépens ce que valait la profession de foi du sévère vieillard qui songeait alors à publier la Pucelle.
Les difficultés légales une fois levées, restait la difficulté du prix, devant laquelle il recula d'abord. La maison était charmante, toute meublée; les jardins en étaient délicieux, et il convenait qu'on devait savoir payer cher son plaisir et sa convenance ; mais on lui en demandait, disait-il, un grand tiers au-dessus de sa valeur. Néanmoins, il en devint acquéreur par un contrat à vie, avec cette clause qu'une somme lui serait remboursée dans le cas où il en quitterait la jouissance, ce qui arriva dix ans après, en 1765. Il signa aussitôt le Suisse Voltaire, et rebaptisa sa maison lesDèlices, ne voulant passouffrir qu'un saintlui donnât son nom. Encouragé parla à terminer l'affaire deMonrion, il le loua définitivement, et il eut ainsi deux domiciles, les Délices pour l'été, Monrion pour l'hiver, en attendant sa maison de Lausanne, et ses châteaux de Perney et de Tourney : en tout cinq habita-
lions, sans compter les théâtres de Mon-Repos et de Châtelaine, pour l'homme qui, jusqu'à soixante ans passés, n'avait pas eu de gîte en propre.
Aussi, dans son double enthousiasme de poète et de parvenu, il prend sa lyre, et adresse à tous les échos de Paris et du monde des vers sous ce titre seigneurial : L'Auteur arrivant dans sa terre, où il chante la beauté du Lac, les avantages de la liberté protestante et l'épicuréisme de sa retraite.
En même temps, il commence son métier d'architecte et de planteur. Il ne vit plus qu'au milieu des maçons, des charpentiers et des jardiniers; maçon, charpentier, jardinier lui-même : il fallait fonder Carthage !
Avec cela, la meilleure société, toutes les commodités delà vie en ameublements, en équipages, en bonne chère ; en un mot, tout le luxe du Mondain, le nécessaire, et le superflu, plus nécessaire encore. Quel changement dans la situation, le caractère et les habitudes ! Le philosophe se fait libéral et splendide, pour faire crever de douleur ses chers confrères les gens de lettres. Seul, Gollini trouve sa position toujours la même auprès de l'étrange philosophe, qui lui use les doigts jusqu'aux ongles à force de le faire écrire.
C'est faire entendre que Voltaire, au milieu de ses occupations seigneuriales, n'oubliait pas ses histoires, moins encore son théâtre. Le Kain l'étant venu voir, ce fut une occasion déjouer Zaïre, et d'arracher les larmes des yeux secs des huguenots. Mais cela fut trouvé mauvais par les pasteurs et les rigoristes genevois, et il fallut interrompre les représentations.
Tout à coup la tranquillité, la sécurité même de Voltaire aux Délices, furent menacées par la publication de deux ouvrages diversement dangereux : l'Histoire de la guerre de 1741, et l'éternelle Pucelle.
Nommé historiographe en 1746, Voltaire, voulant remplir aussitôt les devoirs de sa charge, avait entrepris d'écrire l'histoire de la guerre alors allumée pour la succession d'Autriche. L'ouvrage était fort avancé en 1748, lorsqu'une indignation généreuse causée par l'odieuse arrestation de Charles-Edouard, le fit interrompre. Voltaire le reprit, toutefois, en Prusse; mais il ne songeait pas à l'imprimer, même en 1755, parce qu'il aurait eu besoin d'une permission de la cour, et que le roi et la marquise lui avaient fait défense, au contraire, de le donner au public. Il fallait donc, à tout prix, soit empêcher la publication, soit obtenir la suppression de cette histoire ; c'est pourquoi, vers la fin de juillet, Voltaire envoya à Paris Collini, muni d'instructions, de lettres et de pouvoirs.
L'ouvrage était déjà publié, par la trahison avide du marquis de Ximenès, et avec la complicité probable de Mme Denis. L'oncle et la nièce travaillèrent de concert, avec un intérêt différent, à la suppression de l'ouvrage. Ils s'adressèrent l'un et l'autre à Mrae de Pompadour, àd'Argenson, à Malesherbes, au président Hénault, et réussirent dans leur dessein.
Mais, avant la suppression du livre, bien des exemplaires en avaient été vendus, dont on ne put empêcher la circulation, et il fut réimprimé en plusieurs endroits. Voltaire fut obligé de s'y remettre; il l'augmenta de plusieurs chapitres, et en fit son Précis du Siècle de Louis XV. Malgré les pièces et morceaux qu'il
y ajouta à diverses époques, pour le compléter, il y a laissé bien des lacunes. En revanche, il y aintroduit des fragments qui, en raison de leur développement disproportionné, y font figure d'épisodes. Rien, dans ce livre, sur la cour ni sur les mœurs; peu de chose sur Thistoire littéraire ; quelques pages seulement sur le progrès des sciences ; mais des turlupinades sur les querelles religieuses, les Jésuites, etc. L'histoire militaire seule, quoique incomplète elle-même, y est passablement traitée. En résumé, c'est fort au dessous du Siècle de Louis XIV.
Plus longue et moins heureuse dans son succès fut l'affaire de la Pucelle.
Il faut remonter au moins à 1730 pour trouver l'origine de ce poème, né, — et il ne pouvait guère naître ailleurs, — dans une orgie, chez le duc de Richelieu. Dès lors, et pendant plus de trente années, dans tous les intervalles de ses autres débauches littéraires, Voltaire soumit la Pucelle à son contact impur. Ses alarmes commencèrent de bonne heure au sujet de l'infâme poème, dont des copies, prêtées légèrement à quelques amis et à de grands personnages, coururent dans Paris. Plus soucieuse que lui de sa tranquillité, Mme du Ghâtelet mit le manuscrit sous clef, et ne voulut plus s'en dessaisir, même en faveur du prince royal de Prusse.
Chose singulière, pendant que Voltaire et la marquise gardaient le dangereux poème avec un soin si jaloux, la fantaisie leur prit, en 1748, de l'imprimer secrètement à Cirey, à petit nombre, et pour quelques amis discrets. Le projet manqua, et plusieurs années devaient s'écouler encore avant qu'il fût livré à l'im*
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pression. On s'étonne qu'il n'en ait pas paru plus tôt quelque édition subreptice. En 1750, Voltaire en avait donné une copie complète à Frédéric, pendant que son secrétaire Tinois en livrait une furtive au prince Henri. La margrave de Baireuth eut aussi la sienne. Voltaire avait donc sujet de s'effrayer d'une publication inévitable et très-prochaine. Trois copies, en particulier, lui paraissaient menaçantes. L'une était entre les mains d'une ancienne femme de chambre de Mme du Ghâtelet ; l'autre avait été lue à Vincennes, devant un auditoire favorable, par Darget, l'ancien secrétaire de Frédéric, qui la tenait de son beau -frère, secrétaire lui-même, pendant un temps, du prince Henri. Voltaire fit toute sorte d'efforts et de propositions pour obtenir remise de ces deux copies, falsifiées par ses ennemis, disait-il, pour le perdre : « Quand ils ont su que j'étais en France, ils y ont ajouté des vers aussi plats qu'offensants contre les amis que j'ai en France, et contre les personnes et les choses les plus respectables de France; quand ils m'ont vu auprès de Genève, ils y ont glissé des vers contre Calvin.» La troisième copie, d'origine également prussienne, était arrivée à un libraire de Lausanne, nommé Grasset, qui, empêché de l'imprimer par les magistrats de Lausanne et de Genève, informés par Voltaire, vint aux Délices la lui offrir au prix de cinquante louis d'or. Voltaire en retint un échantillon des plus abominables, que Grasset lui proposait de copier, et il le porta au résident de France à Genève. Il l'adressa encore au syndic de Genève, avec une lettre où il disait : « Je fus saisi d'horreur à la vue de cette feuille qui insulte, avec autant d'insolence que de
platitude, à tout ce qu'il y a de plus sacré. Je lui dis que ni moi, ni personne de ma maison, ne transcririons jamais des choses si infâmes, et que si un de mes laquais en copiait une ligne, je le chasserais surle-champ. Ni vous, Monsieur, ni le magnifique Conseil, ni aucun membre de cette République, ne permettra des ouvrages et des calomnies si horribles, et, en quelque lieu que soit Grasset, j'informerai les magistrats de son entreprise, qui outrage également la religion et le repos des hommes. » Cette comédie de pudeur, d'indignation, de respect, réussit auprès des magnifiques Conseillers, qui jetèrent Grasset en prison, à la sollicitation de Voltaire, puis le chassèrent de Genève. Voltaire poussa la comédie jusqu'à mettre tout le Conseil à sa disposition, et à se faire remercier d'avoir dénoncé, dans les termes que nous venons de lire, son propre ouvrage. Il poursuivit Grasset à Paris comme à Genève, et le dénonça à Berryer, lieutenant de police, comme « un voleur public. » Quelques années plus tard, Grasset se vengera.
De ces diverses copies, quelle que fût celle qu'on livrât à l'impression, Voltaire était également inquiet. Conforme ou non au manuscrit original, cette publication, il le reconnaissait, ne pouvait que le déshonorer et le perdre. Tel qu'il l'avait fait il y avait plus de vingt ans, l'ouvrage était aujourd'hui un contraste bien désagréable avec son état et son âge; tel qu'il courait le monde, il était horrible à tout âge. C'était le comble de l'opprobre d'y voir son nom; c'était à faire frémir le bon goût .
Voltaire se plaignait donc non-seulement qu'on publiât son ouvrage malgré lui, mais qu'on le publiât
défiguré, envenimé de vers satiriques et souillé de détails impies et obscènes. Que quelques vers, omis ou estropiés par les premiers copistes, aient été rétablis ou corrigés par les suivants et par les premiers éditeurs; que quelques autres même aient été défigurés par l'ignorance ou la malice, c'est possible ; mais c'était peu de chose, et presque tous les passages contre lesquels il réclama le plus bruyamment étaient certainement de lui. De lui étaient les vers scandaleux contre ses meilleurs amis et protecteurs, contre les plus hauts personnages de France et de l'étranger ; de lui tant de vers sortis des bas-fonds les plus fétides, tant de vers impies, qu'il disait ce faits par le laquais d'un athée. »
Il eut l'habileté impudente d'écrire à tous les outragés encore vivants, et de leur adresser à chacun la leçon qu'il disait la véritable. Il l'adressa encore à Thieriot-Trompette et à sa nièce de Fontaine, avec recommandation d'en faire tirer des copies. Puis il se plaignait que les copies se multipliassent au point d'être offertes à un louis. Mais il imagina un singulier moyen pour dépister la police et égarer l'opinion sur la part véritable qu'il avait soit dans la composition, soit dans la diffusion de telle ou telle copie. Il employa, à Paris même, un grand nombre de copistes, occupés jour et nuit à répandre dans le public des manuscrits de la Pucelle. Tous ces manuscrits différaient les uns des autres; tous étaient plus ou moins chargés de turpitudes et de sottises, insérées à dessein; tous s'achetaient avec une égale avidité. Chacun se flattait d'avoir la leçon authentique; et, lorsqu'on opposait à l'auteur tel ou tel morceau scandaleux : « Ce n'est-
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point là mon ouvrage, répondait-il ; qui pourrait me reconnaître à de pareils vers; qui oserait me soupçonner d'avoir écrit ces infamies ! » Et il renvoyait à un manuscrit différent, qu'il désavouait à son tour pour un autre passage.
Et, malgré tout, il continuait de trembler. Le bruit courait qu'on Fallait forcer à quitter un asile qui lui avait coûté si cher. Alors il s'adressa audacieusement à l'autorité, pour se faire une sorte de complice du pouvoir même qui le menaçait. Il écrivit ou lit écrire par sa nièce à Malesherbes et à d'Argenson, aux syndics de la librairie et au lieutenant de police, pour empêcher « l'impression d'un ouvrage impertinent. » Dès qu'il apprit qu'il était enfin publié, il s'empressa de protester devant l'Académie française, et dans toutes les gazettes de France et d'Allemagne, pour se laver d'une honte telle, à son âge, « que ses montagnes ne lui paraissaient pas avoir assez de cavernes pour le cacher. » Il sollicita tous les magistrats de la Suisse d'empêcher le débit de <c l'œuvre de ténèbres, » de cette «. capucinade effrontée. » A mesure que d'autres éditions paraissaient, il renouvelait ses protestations. Enfin, il se détermina à suivre un conseil de Dalembert , c'est-à-dire à désavouer les éditions précédentes par une édition qu'il pût avouer; et, en 1762, il publia lui-même son ouvrage, augmenté et corrigé, mais avec des figures dont plusieurs sont obscènes comme l'ouvrage même.
Tout a été dit sur ce triple crime de lèse-religion, de lèse-morale, de lèse-patriotisme. Voltaire, qui s'était proposé l'Arioste pour modèle, est tombé au dessous de L'Arétin. Ce n'est pas de l'amour, ce n'est pas
du plaisir, pas même de la débauche; c'est de la bestialité. L'impiété y est grossière, la gaîté grotesque. Mais ce qu'on ne redira jamais assez, c'est, — à part quelques jolis débuts, quelques détails spirituels et même gracieux, — la médiocrité littéraire de ce poème, sans invention, sans plan, sans composition, où rien ne se tient, où tout est en épisodes. Pendant trente ans, la,Pucelleîutle déversoir où Voltaire vidait confusément toutes les impiétés obscènes qui infectaient son imagination, son esprit et son cœur; et quand elle lui fut ôtée par une publicité devenue nécessaire, il la remplaça par ce Sottisier, conservé à Saint-Pétersbourg, sorte de sentine qui recevait les malpropretés quotidiennes de sa plume ordurière.
La Pucelle ne nous offre plus qu'un intérêt historique. L'infâme poème est tout Voltaire, tout le dixhuitième siècle. Pas d'ouvrage que Voltaire ait entrepris avec plus d'ardeur naturelle, couvé, choyé plus longtemps et avec plus de soin et d'amour; pas d'ouvrage qui ait autant charmé ses contemporains. Dans tous les salons, toutes les cours de France et d'Allemagne, l'ouvrage qu'on lui demandait toujours, c'était la Pucelle. C'était la Pucelle dont tous ses correspondants, rois, princes ou grands seigneurs, imploraient la confidence. C'était par une lecture de la Pucelle qu'il devait payer sa bienvenue dans tout palais ou tout château. Troubadour de la Pucelle, sa vraie Chanson de gestes, il n'a guère été que cela pendant trente ans. Les femmes, les jeunes filles se délectaient sans rougir à cette lecture publique, aussi bien que les soudards et les roués. Pendant que le poète en régalait à Berlin la reine-mère, la princesse Amélie,
cachée dans un coin, n'en perdait pas sa part ; pendant que Richelieu faisait de la Pucelle son « vrai bréviaire, » les femmes, gâtées par lui et ses pareils, ne se donnaient même pas la peine de la cacher sous leur chevet, et elles l'étalaient sur leur toilette. La société polie tout entière faisait ses délices de ce qui serait à peine toléré aujourd'hui dans un cabaret ou un corps de garde.
Comme s'il n'eût pas eu assez de la Pucelle sur les bras,, Voltaire, en ces années, composa ou mit la dernière main à des ouvrages presque aussi compromettants. En 1755, Lisbonne ayant été renversée par un tremblement de terre, il remua ces décombres pour y chercher des arguments contre le Dieu-Providence qu'il détestait, et il fit un poème sur ce grand Désastre. Ce poème, dans lequel quelques beaux vers et mille précautions insidieuses ne cachent guère le dessein, est dirigé contre la maxime que tout est bien, et tend à prouver, au contraire, que tout est mal dans le gouvernement de la Providence. En attendant Je prononcé de l'opinion, Voltaire commença par désavouer ses vers : « Si j'en faisais, écrivit-il, ils seraient respectueux pour la divinité, et pleins de sensibilité pour les malheurs des hommes : il n'y a que déjeunes fous qui puissent penser autrement. » En même temps, il envoyait son poème à Dalembert, Diderot, Jean-Jacques, etc., avec des excuses en sens contraire. « Ils m'entendrontassez, disait-il; ils verrontqueje n'ai pu m' exprimer autrement, et ils seront édifiés de quelques notes.» Dalembert, Diderot et Rousseau n'en furent pas satisfaits, les deux premiers parce qu'il n'était pas assez franchement impie ; Jean- Jacques, — disons-le à son
honneur, — parce qu'il n'entendait pas raillerie sur Dieu. Entre Voltaire et lui, jusqu'à ce jour, il n'y avait eu que quelques rapports de politesse, à peine altérés par de mauvaises plaisanteries de Voltaire. Mais, sur la question de la Providence, Jean-Jacques prit feu, et il adressa à Voltaire une longue et belle lettre, malheureusement gâtée par ses préventions anti-sociales. A tant de raison et d'éloquence, Voltaire ne pouvait répondre que par une de ses gambades ordinaires : » Votre lettre est très-belle, etc. ; » et il tourna le dos. Le même jour, il écrivait au professeur Pictet : « Ce pauvre citoyen est le cynique des philosophes. »
Scènes de jalousie et départ de Collini. — Domesticité et famille de Voltaire. — Le Chêne et Ferney. — Tourney et le président de Brosses.
Ce Pictet avait une fille qui, en se prenant d'une belle passion pour Voltaire, alluma entre lui et sa nièce une jalousie fatale à Collini. La nièce presque quinquagénaire, impuissante à lutter de sa personne contre une jeune fille de vingt ans, et vaincue encore dans une lutte à l'aiguille ayant pour but de fournir au philosophe un bonnet brodé, continua d'être jalouse d'un oncle de soixante-deux ans. De son côté, le vieil oncle fut jaloux de la vieille nièce, qui avait avec Collini, son conseiller littéraire, de nombreuses et secrètes conférences. Enfin, jalouse de l'oncle, la vieille nièce devint encore jalouse du jeune Florentin, et fit épier sa correspondance. Une lettre fut surprise, dans
laquelle le Florentin se moquait de ses prétentions surannées. L'oncle et la nièce se réunirent alors contre lui, et il fut congédié.
Après Gollini, Voltaiie n'eut plus, à proprement parler, de secrétaire, et il se contenta d'un ou deux valets-copistes, qu'il employait simultanément à tenir l'état de ses vaches et de son foin en parties doubles, à sa correspondance, à ses tragédies et à ses autres ouvrages. Le premier fut Wagnière, qui, auditeur et copiste d'un grand écrivain, ne profita, soit négligence du maître , soit incapacité du disciple, ni aux leçons ni aux exemples, et ne sut jamais qu'un mauvais français savoisien. En revanche, ses Mémoires, où les mensonges sont aussi nombreux que les fautes de grammaire, prouvent qu'il profita mieux à l'école du grand menteur. Peut-être, cependant, y eut-il chez lui moins mauvaise foi que sottise et duperie : il s'était livré corps et âme à Voltaire, au prix de deux cents francs par an !
Un peu plus tard, Voltaire eut encore à ses gages un autre savoisien, Antoine Bigex, passé du métier de frotteur à celui de valet-copiste; puis, l'ex-jésuite Adam, qu'il disait, en s'emparant, suivant son usage, d'un mot ayant déjà servi, n'être pas « le premier homme du monde. » Mais Père Adam n'était point gênant, disait la messe fort proprement, et jouait très-bien aux échecs. Voltaire n'entendait guère la messe, mais il aimait les échecs avec passion. D'ailleurs, il chargeait l'ancien professeur de toutes les recherches d'érudition dont il avait besoin pour ses ouvrages. Singuliers emplois, auprès d'un pareil patron, pour un ancien Jésuite ! Et qu' Antonius Adam justi-
fiait bien l'anagramme trouvée dans son nom : Ad omnia natus!
Pour achever de faire connaissance avec toute la famille de Voltaire, faisons-nous présenter à la sœur cadette de Mme Denis, veuve, en 1762, de Dampierre de Fontaine, et ensuite épouse du marquis de Florian, oncle de l'auteur d'Estelle. Gourmande comme sa sœur, qui se donnait de continuelles indigestions, elle consacrait son talent sur le pastel à « ragaillardir » la vieillesse lubrique de son oncle , et copiait pour lui les nudités les plus immodestes. Quelle famille que cette famille de Voltaire !
Une des premières occupations de Voltaire aux Délices, fut l'édition de ses œuvres donnée par les frères Cramer, en tête de laquelle il mit une profession de bon chrétien et de bon Français, malgré l'éclatant démenti qu'y donnaient les œuvres mêmes. C'est que, à cette époque, ses amis Richelieu et d'Argental, à sa prière, essayaient de nouvelles démarches pour le faire rentrer à Paris ; démarches qui échouèrent comme tant d'autres, et qu'il désavoua alors devant le public: « Dieu me préserve de quitter ma retraite charmante ! »
Et il reprit son train de vie épicurienne, et les descriptions qu'il en faisait à tous ses correspondants. Jardinier, le printemps, aux Délices, il était histrion, les hivers, à Monrion, près de Lausanne. A Lausanne, il avait trouvé bonne société et goût français : circonstances favorables pour se remettre à l'histrionage interdit aux Délices. Il construisit donc à Mon-Repos, à une extrémité de la ville, « un joli théâtre, » sur lequel on représentait ses pièces. La louche Mme Denis, avec de moins beaux yeux, jouait mieux que la G-aus-
siu, et lui, il faisait à ravir les rôles de vieillards. Les autres acteurs et actrices ne lui manquaient pas. Avec cela, il attirait de trente lieues à la ronde, et faisait fondre en larmes. Après la tragédie et les larmes, l'opéra-bouffe et le rire ; après les plaisirs de l'esprit, les plaisirs des sens, des soupers excellents, où Ton mangeait des gelinottes et des truites de vingt livres. Plaisir suprême pour le grand histrion : il débauchait à Lausanne, en les attirant à son théâtre, les pasteurs qui l'avaient condamné à Genève 1
Enchanté de Lausanne, et voulant se rapprocher du centre de la ville, il acheta une belle maison, rue du Grand-Chêne. Mme Denis, qui, à ses talents de musique et de déclamation, joignait le talent parisien de meubler les maisons et d'y procurer bonne chère, acheva d'en faire un délicieux séjour ; et l'autre nièce en fit, comme aux Délices, un musée, où s'étalaient les nudités de son pinceau. Voltaire y transporta sa troupe et ses représentations théâtrales. Un seul tempérament à sa joie : la coquetterie de la vieille nièce, qui, tandis que l'oncle, avec sept ou huit aunes d'étoffe de Lyon, arrangeait très-bien ses guenilles de vieux bonhomme, croyait qu'on ne pouvait avoir une jarretière bien faite, sans la faire venir de Paris à grands frais. Le succès théâtral de Mme Denis, son succès à lui-même, « le meilleur fou qu'il y eût dans aucune troupe, » le succès de son excellente troupe, formée en un an, le consolèrent un peu, et il oublia la dépense. Il se disait plus grand que César, qui avait ravagé seulement ce coin de terre, où, il avait, lui, fait naître plus d'esprit qu'il n'y en eut jamais à Rome.
Esprit détestable, contre lequel protestèrent les
familles ecclésiastiques, les vieux gentilshommes, les puritains protestants, qui faisaient dater de l'arrivée de Voltaire la décadence des mœurs nationales. Sentant décliner son influence, le poète philosophe prit bientôt le parti de se défaire de ses propriétés dans le pays de Vaud, et de se fixer sur le territoire de Genève.
D'ailleurs, le vieillard intéressé faisait toujours tort au vaniteux parvenu et à l'enthousiaste histrion. Chêne, Délices, tout cela coûtait fort cher, et ne rapportait rien du tout, ce dont il enrageait. De plus, après sa mort, tout cela devait faire retour au propriétaire. Aussi cherchait-il une bonne terre, rapportant de bonnes rentes, qu'il pût transmettre à sa nièce. Il chercha en France; mais, s'il voulait avoir un pied sur le territoire de France, il en voulait avoir un autre sur le territoire de Genève, seule position où il pût être en équilibre. Il chercha donc sur la limite, et trouva Ferney. Les droits à payer, ou plutôt à éluder, tinrent longtemps la négociation suspendue. Enfin, en novembre 1758, il put annoncer aux amis l'acquisition d'une terre fertile et pourvue de beaux droits seigneuriaux. Il se transforma de nouveau en vieux laboureur pour améliorer sa terre, et s'entoura de maçons pour rebâtir le château. Il fit des acquisitions utiles, et doubla ses revenus et son train. Pour lui, simple philosophe, il aurait bien vécu avec cent écus par mois; mais Mme Denis, l'héroïne de l'amitié et la victime de Francfort, la Thalie parisienne qui se pliait si difficilement au rôle de Gérés, de Pomone et de Flore suisse, méritait des palais, des cuisiniers, des équipages, grande chère et beau feu.
Pendant que Voltaire faisait acte de propriétaire en
vertu d'une simple promesse de vente, en attendant le jour d'en signer le contrat, il poursuivait l'acquisition d'une autre terre, le comté de ïourney, auprès du président de Brosses.
En septembre 1758, il écrivit au président : « Voulez-vous me vendre votre terre à vie? Je suis vieux et malade. » Il en offrait 25,000 francs comptant et 25,000 en réparations. Il promettait de ne pas mourir de deux ans pour achever la réparation du château, et s'engageait à ne pas vivre plus de quatre ou cinq ans. Le président lui fit une réponse d'homme d'affaires doublé d'un homme d'esprit. Voltaire, en lui récrivant, sembla oublier ses premières propositions ; puis il n'insista plus. Il tenait toujours à acquérir Tourney, mais il cachait son désir pour l'avoir à meilleur compte. En effet, il revint à la charge, et émit de nouvelles conditions. Pour en finir, le président proposa un entrevue qui fut acceptée par le poète, et, en décembre, ils signaient un acte de bail à vie, aux conditions débattues et acceptées de part et d'autre, mais avec la réserve de bois abattus et vendus à un nommé Chariot Baudy. Sur ce bois, quatorze moules de fagots furent fournis aussitôt à la maison de Voltaire. Notons bien ce malheureux bois, qui va devenir une forêt de Bondy, un vrai coupe-gorge.
Autorisé par le président à prendre le titre de comte de Tourney, le comte improvisé fit dans sa terre une entrée seigneuriale : il ne lui manquait qu'un ventre pour ressembler à Sancho Pança prenant possession de son île. A la pompe triomphale que lui firent les vassaux, le président joignit son hosannah au seigneur comte, ci-devant son voisin, aujourd'hui patron de
sa case, et à jamais, espérait-il, son ami! Tout allait au mieux. Hélas ! l'accord fut de courte durée. Entre gens de bonne foi, l'acte de décembre était suffisamment explicite ; mais, avec un peu de bonne volonté, — et Voltaire n'en manquera pas, — - il prêtait à quelques chicanes. Dès le commencement de 1759, Voltaire se plaint que le président lai ait ce dicté la loi en vainqueur. » Après trois mois de visites, de pourparlers et de correspondances ! Bientôt il fatigue le conseil des finances pour ne pas payer le demi-droit sur son bail à vie; et, profitant d'un séjour du président à Paris, il le somme de se remuer dans ce dessein, de se trémousser, de parler, d'agir et de l'emporter. Une telle obsession, coïncidant avec les plaintes des agents du président sur les dégradations faites à Tourney par l'usufruitier qui prétendait tout embellir, acheminait à une rupture. Pour maintenir ses droits sans faire d'éclat ni blesser la susceptibilité irritable du poète, de Brosses demanda à dresser, de concert avec lui, un état des lieux. A cette proposition d'usage, Voltaire répondit par des récriminations et des plaintes ; et, pour échapper à une reconnaissance de la terre qui aurait été la reconnaissance de ses dégradations, il feignit de vouloir convertir son bail en marché de vente. De là une négociation qui suspendit pendant huit mois la visite et la reconnaissance légale ; car Voltaire en sortait sous le moindre prétexte : tantôt, c'était le pays de Gex qu'il fallait arracher à la tyrannie des fermiers-généraux; tantôt, le curé de Moëns qu'il voulait envoyer aux galères; tantôt, des frais de justice qu'il se refusait à payer.
Un procès criminel ayant été fait à un nommé Pan-
chaud, du village de La Perrière, pour un coup de sabre porté dans une rixe occasionnée par un vol de noix, les frais en tombaient à la charge du seigneur haut-justicier, c'est-à-dire de Voltaire, qui avait retenu avec insistance tous les droits attachés au comté de Tourney. Voltaire aimait les titres, mais les titres qui lui apportaient profit, ou du moins ne lui coûtaient rien. Etre seigneur haut-justicier à la condition de payer cent pistoles pour une demi-douzaine de noix, non pas ! D'ailleurs, La Perrière ne dépend pas de sa justice; et, si on lui prouve le contraire : ce La Perrière est un bouge, répond-il, et je ne vois pas l'avantage d'être le haut-justicier d'un bouge ! » Il présente requête au Parlement, au conseil des finances, au conseil du roi, et, finalement, se venge par une dénonciation en forme contre de Brosses , qu'il accuse , devant le conseil d'Etat, d'entreprendre sur les droits de la souveraineté du roi en s'emparant delà justice de La Perrière.
Cependant la négociation se poursuivait pour l'achat de Tourney. Au commencement de 1760, le président mit sa signature au bas d'un projet consenti par Voltaire; mais" Voltaire se garda bien de signer à son tour; et, menacé encore d'une reconnaissance des lieux, il essaya d'y échapper par des raisons et des récriminations chimériques.
En janvier 1761, de Brosses lui écrivit au sujet des quatorze moules de bois vendues par Chariot Baudy. Chariot les portait à son compte, disant qu'il en avait demandé le prix à Voltaire, et que Voltaire l'avait refusé en affirmant que le président lui en avait fait don. « Discours, ajoutait de Brosses, d'un homme rus-
tique, qui ne sait pas qu'on envoie bien à son ami et son voisin un panier de pêches ou une demi-douzaine de gelinottes ; mais que, si on s'avisait de lui faire la galanterie de quatorze moules de bois ou de six chars de foin, il le prendrait pour une absurdité contraire aux bienséances, et il le trouverait fort mauvais. »
Dans sa réponse , Voltaire passa à des questions étrangères, après avoir glissé sur les quatre moules de bois. — « Lisez quatorze, répliqua le président; c'est un chiffre que vous avez omis; nous appelons cela lapsus linguœ. » Et il lui répéta quelle affaire indécente il s'allait attirer, si une pareille contestation devenait publique. « Je ne pense pas, disait-il en terminant, qu'on ait jamais ouï dire qu'on ait fait à personne un présent de quatorze moules de bois, si ce n'est à un couvent de capucins. » — Or, Voltaire, à cette époque, n'était pas encore père temporel des capucins !
Voltaire ne répondit pas, et l'affaire fut portée au baillage de Gex. Alors il tâcha d'ameuter contre de Brosses tout le parlement de Bourgogne, racontant le fait à sa manière, c'est-à-dire au rebours delà vérité ; prétendant que Chariot n'était qu'un prête-nom du président, qu'il y avait eu entre eux vente simulée, et menaçant à son tour de répétitions et d'indemnités; et il terminait par ce cri odieux contre de Brosses : « Qu'il tremble ! Il ne s'agit pas de le rendre ridicule : il s'agit de le déshonorer ! »
Pour commencer à tenir parole, il adressa au président lui-même une lettre diffamatoire, où tout était calculé évidemment pour la publicité. Sur les marges
de cette lettre, de Brosses incrusta une belle réponse, dans laquelle il relevait de haut les insolences et les folies de Voltaire, ce Quant au bois, ajoutait-il, puisque vous ne le dédaignez pas, je vous le donne, et j'en tiendrai compte à Baudy, en par vous m'envoyant la reconnaissance suivante : « Je soussigné François- Marie Arouet de Voltaire, chevalier, seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de la Chambre du roi, reconnais que M. de Brosses, président du Parlement, m'a fait présent de... voies de bois de moule, pour mon chauffage, en valeur de 281 £r., dont je le remercie. »
Dans le même temps, le président Ruffey, après avoir rappelé Voltaire au sentiment de sa dignité, conseilla à Mme Denis de payer à Finsu de son oncle. Mme Denis n'osapas, craigantune colère qui éclata par la rrfenace de faire chasser de Brosses du parlement de Bourgogne.
Harcelé par ce chicaneur injurieux, de Brosses se défendit bien. A ses amis, qui l'invitaient à céder, il répondit : « Vous êtes décidé à lui jeter ces quatorze voies de bûches à la tête, parce qu'il ne me convient pas d'avoir un procès pour un objet si mince. C'est donc à dire qu'il faut les lui donner parce qu'il est un impertinent ! A ce prix, je vous jure qu'il n'y aurait rien dont il ne se fournît : il n'est pas délicat! On dit : C'est un homme dangereux. Et à cause de cela faut-il donc le laisser être méchant impunément ? Ce sont au contraire ces sortes de gens qu'il faut châtier. Ecoutez : il me vient en ce moment une idée. C'est la seule honnêtement admissible pour moi, et tout sera fini. Qu'en votre présence il envoie les 281 livres au curé de
Tourney, pour être distribuées aux pauvres de la paroisse; alors tout sera dit. De mon côté, je passerai en quittance les 281 livres à Charles Baudy dans son compte; et voilà le procès terminé au profit des pauvres. » Mezzo termine qui finit probablement T affaire.
Restait la question des abus de jouissance, qui, il est vrai, ne devait être réglée qu'après la mort de Voltaire. Mais Voltaire chercha à prévenir les poursuites contre ses héritiers, et revint sur sa proposition de vente définitive. Par là, il voulait encore échapper à l'embarras que lui suscitait l'humeur égoïste, tracassière et dépensière de sa nièce, au nom de laquelle était le contrat de Ferney, en achetant Tourney pour son propre compte et en s'y retirant. Ayant encore renoncé à ce projet, il recourut à la diffamation pour amener le président à transiger. Enfin, de ce démêlé privé il fit une querelle académique ; et, en 1770 et 1771, il mit tout en mouvement pour empêcher le président nasillonneur d'arriver à l'Académie française. Il renonçait lui-même à son titre d'académicien, si on lui faisait l'affront de lui donner de Brosses pour confrère. Il ne voulait même du nasillonneur ni pour confrère, ni pour successeur.
Tous ses vœux furent remplis : il n'eut point de Brosses pour confrère, grâce aux menées odieuses qu'il eut l'impudence de nier après coup ; et, de Brosses étant mort avant lui, il ne l'eut pas pour successeur. Il était donc rassasié de vengeance; mais la perspective d'un procès l'effrayait toujours. C'est pourquoi il essaya encore d'en arrêter les suites de son vivant, soit par de hautes interventions,
soit par de basses flatteries. « Pour moi, à l'âge où je suis, écrivit-il au président en 1776, je n'ai d'autre intérêt que celui de mourir dans vos bonnes grâces. »
C'est par cette platitude, qu'expliquent la récente promotion de M. de Brosses à la charge de premier président du Parlement de Bourgogne et le besoin qu'il avait de l'adoucir, que finit leur correspondance. Platitude sans effet, car l'affaire de Tourney ne se termina qu'en 1781 , par une transaction en vertu de laquelle Mme Denis, alors Mme Duvivier, fut condamnée à payer 40,000 livres à la succession du président pour abus de jouissance de son oncle.
M. Sainte-Beuve a formulé en ces termes l'impression dernière qui ressort de cette histoire : « Sa mémoire (à de Brosses), à l'heure qu'il est, resterait entachée de ces odieuses imputations de dol, insinuées avec tant d'impudeur par Voltaire , si la correspondance mise au jour ne montrait nettement de quel côté est l'honnête homme, de quel côté le calomniateur et le menteur. »
Quelques jours après la signature du bail à vie de Tourney, Voltaire manda à ses amis qu'il avait quatre pattes au lieu de deux : à Lausanne et aux Délices, pour les pieds de devant; à Ferney et à Tourney, pour ceux de derrière. «. Il faut, disait-il encore, que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre, contre les chiens qui courent après eux. »
Quoique la restitution de la maison de Lausanne lui eût coupé une de ses quatre pattes, il se croyait encore assez solide sur trois, même sur deux, puisque plus tard, il se coupera la patte des Délices. Pour être
tranquille et libre, il lui suffisait de n'être exclusivement ni Français ni Genevois, car alors il ne dépendait ni de la France ni de Genève. Quel usage va-t-il faire de cette indépendance ?