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VOLTAIRE SEIGNEUR CHATELAIN ET GRAND MANUFACTURIER

Le château et l'église, les pèlerinages de Ferney.

A Ferney comme à Tourney, Voltaire fit une entrée seigneuriale. Il s'y rendit des Délices dans un carrosse de gala, accompagné de Mme Denis, qui avait mis sa robe la plus riche, et qui portait sur elle tous les diamants de la maison. Lui-même il avait passé un habit dont tout le monde fut obligé d'admirer le goût et la magnificence. C'est dans cet accoutrement que l'oncle et la nièce se rendirent à l'église paroissiale, où ils assistèrent à une messe chantée en faux bourdon, avec accompagnement de boites d'artifices.

Malgré cette prise de possession solennelle, Voltaire

n'était pas légalement propriétaire de Ferney. Le retardement des dernières formalités venait de l'humeur parcimonieuse du seigneur, qui voulait payer le moins de droits possible. Mais, malgré ses lettres et requêtes à l'intendant des finances, ses Mémoires aux fermes générales, il dut s'exécuter en enrageant.

Il se consola par la transmission à lui et à ses hoirs de tous les privilèges attachés autrefois à Ferney, dont la courtisane Pompadour et le ministre philosophe Choiseul lui obtinrent le brevet. « Je suis libre; mes terres sont libres comme moi, libres comme ma façon de penser : » voilà désormais ce qu'il annonce triomphalement à tous ses amis. Il se réjouit surtout de la possession des anciens privilèges de Ferney, privilèges qui sont de ne rien payer du tout : ce On paie assez en France, ajoute le bon citoyen ; il est doux de n'avoir rien à payer dans ses possessions. »

Ne rien payer au roi ni à l'Etat, telle a été, telle sera la préoccupation de toute sa vie. Le plus riche des hommes de lettres, un des plus riches seigneurs de son temps, il s'est toujours arrangé de façon à ne contribuer en rien aux charges publiques; et c'est rester au dessous du vrai, que d'évaluer à un million ce qu'a dérobé à l'Etat, ce qu'a fait retomber sur le pauvre peuple un homme qui, pendant soixante ans, a joui d'un revenu dont la moyenne a dû dépasser cent mille livres.

Non-seulement il ne payait rien pour ses terres ; il ne payait rien encore pour son vin et ses autres denrées, qu'il fit toujours arriver francs de droits dans sa cave et sur sa table en se servant des baillis pourfrauder l'octroi ; il ne payait rien ou presque rien

pour sa vaste correspondance, recevant tout en franchise par l'intermédiaire de personnages jouissant du privilège du contre-seing, et répondant en franchise lui-même au moyen d'enveloppes contre-signées ; rien pour droits de transport, d'escompte ou de change de ses immenses revenus, grâce à son intimité avec La Borde, banquier de la cour.

S'il faisait à l'un de ses deux curés une aumône de huit cents livres, il ruinait l'autre, et il y avait compensation ; s'il payait pour lui Tronchin, il faisait payer par Choiseul le médecin de ses vilains, auxquels il ne bâtit jamais l'hôpital tant promis.

Si habile à éluder les droits d'autrui, il était fort âpre à réclamer les siens. Il soutint pendant trois ans un procès contre le curé de Ferney, pour une dîme qu'il prétendait attachée à sa terre. « Confondre un prêtre, et un prêtre ivrogne, — car tous ses adversaires doivent avoir quelque défaut infamant, — c'était déjà une bonne œuvre ; » mais la haine du prêtre le poussait encore moins que l'amour de l'argent, et il avouait que « ses dîmes lui tenaient terriblement à cœur. » Aussi présenta-t-il l'affaire comme affaire d'Etat à Genève et à Paris, et ne cessa-t-il de remuer ciel et terre jusqu'à ce qu'il eût obtenu une transaction avantageuse du prêtre désintéressé.

Se trouvant mal logé dans l'ancien château de Ferney, le seigneur frais émoulu se mit en tête de le rebâtir. Il construisit donc un nouveau château, et mit sur la frise: Voltaire fecil, afin de passer dans la postérité pour un fameux architecte. Château qui devait durer mille ans, et qu'il a déjà fallu plusieurs fois reconstruire en partie; château charmant, digne de

Palladio, et digne à peine de servir de maison au riche bourgeois gentilhomme.

A l'intérieur, rien qui dénotât davantage le goût et la connaissance des arts : pas un tableau original, des gravures médiocres ; dans la salle à manger, un mauvais barbouillage représentant le triomphe de Voltaire sur ses ennemis : thème, pendant les repas, de plaisanteries dignes du sujet et de l'œuvre.

La science et les lettres n'étaient pas là mieux traitées que les arts. Eloigné des centres littéraires, des grandes bibliothèques, l'écrivain universel, comme l'appellent encore ses fanatiques, n'eut qu'une bibliothèque médiocre en nombre et en qualité, à peine capable d'amuser les soirées d'un campagnard ; bibliothèque dont des notes marginales, de la main de Voltaire, presque toutes marquées au coin de l'ignorance et du mauvais ton, diminuent encore, loin de l'augmenter, la mince valeur. Et voilà ce que la grande Catherine acheta à Mme Denis cinquante mille écus, et pareille somme en diamants et en pelisses ; et c'est pour loger cela qu'elle a bâti le palais de l'Hermitage 1

Architecte, Voltaire, à Ferney comme aux Délices, se fit encore laboureur et planteur, mais en tâchant toujours de ne pas sacrifier l'utile à l'agréable. Et ce qui le ravissait toujours, c'est que, pas plus à Ferney qu'àTourney, on n'entendait parler d'intendant, qu'on ne devait au roi que son cœur, — mince tribut pour le roi î — tandis qu'on se faisait bien payer les dîmes par ses vassaux. Et il criait à tue-tête : « Vive la campagne ! Vivent les terres libres, où l'on est chez soi maître absolu, et où l'on n'a point de vingtièmes à

payer! C'est beaucoup d'être indépendant; mais d'avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir fait la Henriade. » — Oh ! oui !

Des mal vivants, des ennemis de la philosophie, prétendaient bien que ces terres si libres étaient un exil à son impiété. Pour leur fermer la bouche, il fit savoir à tous les enfants d'Israël qu'il bâtissait une église. Ces mêmes méchants disaient bien qu'il ne bâtissait cette église que pour faire jeter à bas celle qui lui cachait un beau paysage; mais il laissait dire les méchants, et il faisait son salut.

En effet, c'était pour se donner une belle vue qu'il avait démoli l'ancienne église et qu'il en construisait une nouvelle. Mais, en cette affaire, il avait négligé toutes les formalités de droit, et l'évêque d'Annecy réclama dès le commencement. En réponse, il acheva la démolition, et envoya ses paroissiens entendre la messe à une lieue.

Il eut encore à se débattre avec l'autorité diocésaine pour avoir bouleversé le cimetière en même temps que l'église, ne pouvant pas respecter les morts plus que Dieu ; pour ravoir renversé, avec accompagnement de paroles sacrilèges, une croix qui offusquait le frontispice de son château. Dans l'affaire du cimetière, l'autorité civile s'unit à l'autorité religieuse, et il fut menacé d'un procès criminel. Contre l'autorité civile il se mit en garde en faisant entrer dans ses intérêts le parlement de Bourgogne ; contre l'autorité religieuse, il se transforma, suivant sa tactique accoutumée, d'accusé en accusateur, et ût menace à son tour d'un procès comme d'abus. Gagnée par lui, la justice séculière abandonna ses procédures, et la jus-

tice ecclésiastique, impuissante contre un si redoutable adversaire, fatiguée de ses récriminations, et d'ailleurs ne pouvant plus remédier à un mal accompli, fut réduite à le laisser faire. Et Voltaire aussitôt de sonner sa victoire : « J'ai mis tous mes prêtres à la raison, je les ai tous battus. Je suis bienfaiteur de l'Eglise ; je veux m'en faire craindre et aimer.»

Encouragé par l'aventure de Mahomet, il s'avisa de mettre le Pape lui-même à la raison; et il lui demanda des reliques pour son église, un domaine absolu sur son cimetière, une indulgence in articulo mortis, et une bulle portant permission de labourer le dimanche, au lieu de s'enivrer en l'honneur des saints.

Entre la glèbe et le cabaret, pas de milieu pour cet homme, qui ignora les besoins et les joies du foyer domestique, les besoins religieux du cœur humain, et qui condamna toujours le peuple à une ignorance absolue. Aussi, n'ayant pu faire céder les prêtres sur ce point, il voulait que le roi, non-seulement permît, mais ordonnât les travaux des champs les jours de fête. Les champs transformés en vaste bagne ! Les laboureurs condamnés, de par le roi, aux travaux forcés à perpétuité ! Et voilà le dieu de nos démocrates !

Il aura au moins ses reliques. Il voulait son corps saint, et, sinon un corps entier, (tau moins pied ou aile. » Il n'eut qu'un fragment du cilice de saint François, le doux et affectueux apôtre de la pauvreté, qui, si l'on souffrait au ciel, aurait dû bien souffrir d'être le patron d'un si riche client, patron lui-même si dur pour le pauvre peuple. Le même jour qu'il recevait ses reliques de Rome, il reçut de Paris le portrait de

Mme de Pompadour, « ce qui le mettait très-bien à la fois pour ce monde-ci et pour l'autre. »

Son église achevée, il fit graver au frontispice : Bco erexit Voltaire ; monument de vanité, et aussi profession de foi déiste de l'architecte, qui dit à tous que son église était la seule qui ne fût dédiée ni à la Vierge ni aux Saints, mais à Dieu seul. Il la fit bénir en grande cérémonie. « Quelle piété ! disait-on. Je l'avais toujours prévu que ce mauvais plaisant finirait par être dévot. » — Nous nous plaisons presque à répéter toutes ces indécentes bouffonneries, auxquelles fait écho la terrible parole que Bossuet appliquait à un autre rieur moins coupable : « Malheur à vous qui riez ! »

A cette église trop petite, plus petite que l'ancienne, parce que l'avare architecte avait rétréci les proportions de celle-ci pour en pouvoir employer tous les matériaux, Voltaire donna pour appendice un tombeau qu'il se destinait. Il exigea qu'on prît la mesure de sa bière, comme un tailleur prend la mesure d'un habit \ et, pendant que le maçon le toisait : «Au moins, disait-il, on ne m'accusera pas d'avoir manqué de précaution. » Comme le tombeau était moitié dans l'église et moitié dans le cimetière : « Les malins, continuait-il, diront que je ne suis ni dehors ni dedans. » Ce tombeau devait rester vide.

L'établissement du seigneur histrion n'eût pas été complet, si, avec son château et son église, il n'eût pas bâti un théâtre. Il en bâtit donc un, fort joli à son goût, comme tout le reste, et « il y célébra ses mystères avant d'avoir entendu la messe dans son église. » Ainsi installé; il se mit à tous ses métiers de

seigneur et d'industriel, de philosophe et de comédien, de patriarche et de rimailleur.

Dès lors commencèrent ces pèlerinages de Ferney, une des grandes folies du XVIIIe siècle. Durant vingt ans, Ferney fut la métropole de l'Europe, et reçut la visite et le tribut d'hommages du monde entier. La Mecque philosophique, tous les sectaires, hommes et femmes, princes et particuliers, prêtres et peuple, se croyaient obligés d'en faire le pèlerinage au moins une fois en leur vie. But direct du voyage ou détour obligé, une promenade en France ou en Europe était incomplète si l'on n'avait passé par Ferney, et il n'était pas permis de rentrer à Madrid, à Londres, à Stockholm, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Paris surtout, sans pouvoir répondre affirmativement à cette question : « Avez-vous vu Voltaire ? »

Voir Voltaire, ce n'était pas toujours chose aisée. Le Grand -Lama, pour se faire désirer et respecter davantage, se rendait quelquefois invisible. S'il ne voulait pas recevoir, il était suppléé par sa nièce, et on s'amusait encore. Cette petite grosse femme toute ronde, femme comme on ne Test point, laide à faire peur, menteuse comme son oncle, sans esprit et voulant paraître en avoir; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant : cette femme était à mourir de rire.

Quelquefois on n'était admis qu'à une réception collective. A une heure indiquée, Voltaire sortait de son cabinet, et traversait le salon pour aller à la promenade. On se tenait sur son passage, comme sur celui d'un souverain, pour le contempler un instant. Il passait gravement entre la double haie de ses ad-

mirateurs, ou s'écriait d'une voix pitoyable : « Vous voyez un pauvre homme ! » C'était son mot ordinaire aux intimes, qu'il recevait dans son lit : ce Je suis mourant; venez-vous me rendre à la vie, ou recevoir mon dernier soupir ?» Les néophytes s'effrayaient; les initiés, faits depuis longtemps à ce jeu, les rassuraient d'un signe; et Voltaire, s'habillant aussitôt, se levant droit, vif, agile, les rassurait lui-même en les conduisant d'un pas souple et ferme à la promenade.

On rentrait, et on s'asseyait à une table richement servie : vaisselle d'argent , armoiries sur toutes les assiettes; cuillers et couteaux en vermeil au dessert, deux services et cinq domestiques, dont deux en livrée. A table comme ailleurs, Moïse et Jésus-Christ, Des Fontaines et Fréron, Nonnotte et Patouillet, Chaumeix et Jean-Jacques, on ne sortait pas de là ; ou si le discours sautait à quelque autre sujet, bien vite le maître le ramenait aux deux points fixes, uniques, de sa conversation comme de ses écrits : la Bible et ses ennemis.

Rarement il dînait avec ses visiteurs. Il leur échappait par un trappe, et allait s'enfermer dans sa chambre ou sa bibliothèque, où il vivait d'étude et de régime. Le soir, il reparaissait au salon, et présidait à la conversation, quand il ne la transformait pas en perpétuel monologue, ou qu'il ne la tournait pas en sarcasmes contre les importuns et les déplaisants. Les auteurs étaient particulièrement maltraités. Il écoutait avec impatience la lecture de leurs ouvrages , ne pouvant souffrir d'autre personnalité que la sienne; et sa vivacité, qui ne savait dompter ni régler aucun mouvement, l'empêchait d'écouter jusqu'au bout. L'hu-

meur alors le rendait injuste, forcené, féroce. « Il est comme cela, disait Mme Denis pour consoler le malheureux lecteur; on ne peut pas le refondre. » Il ne reprenait sa gaîté que si on l'invitait à réciter quelqu'une de ses tragédies, qu'il déclamait, qu'il criait avec emphase, et en scandant désagréablement les vers.

Il se montrait ordinairement plus aimable envers les femmes. Celles-ci se jetaient à sa tête, voulaient être chantées par lui, etprenaient aumotsesvers comme sa politesse . Il leur faisait des vers , leur adressait des compliments en face, etse moquait d'elles par derrière. Mais, abusées par ses coquetteries apparentes, les femmes, la plupart plus que coquettes, qui F allaient voir, s'abandonnaient au charme. Il était d'usage, surtout pour les jeunes, de s'émouvoir, de s'attendrir, et même de se trouver mal en sa présence. On se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, on éprouvait ou on feignait d'éprouver le trouble de l'amour le plus passionné. Le calme même le plus respectueux , la politesse même la plus obligeante , étaient pris pour impertinence ou sottise. L'étiquette exigeait qu'on baisât le vieux singe à face ridée ; et, si on y manquait, le vieux singe baisait lui-même la main dans les bons jours, et griffait dans les autres.

C'était une procession continuelle à Ferney. Il y avait toujours au château deux ou trois personnes de Paris, qui restaient un mois, six semaines. A peine parties, elles étaient remplacées. Avec les châtelains, les visiteurs de Genève, pas de jour où il n'y eût douze ou quinze personnes à dîner. Voltaire parle souvent de soixante, quatre-vingts, et même cent personnes,

maîtres, ouvriers, domestiques, qu'il avait à nourrir chaque jour ; et, quoiqu'il en faille rabattre, il est certain que, pendant les années tumultueuses de Ferney, il y eut là un va-et-vient continuel et nombreux de toutes sortes de personnages.

Un ou deux princes seulement, fort désirés de Voltaire, refusèrent ou furent empêchés de lui faire une visite. En 1775, Monsieur, depuis Louis XVIII, le seul voltairien de la vraie maison de Bourbon, eut la fantaisie de visiter Genève et de passer par Ferney, et Voltaire en tressaillit d'espérance et de joie. Mais le roi Louis XVI détourna son frère de voyager dans ces cantons.

Deux ans plus tard, Joseph II voyageait en Suisse, sous le nom de comte de Falkenstein. Voltaire espérait bien qu'il viendrait le voir et l'entendre à Ferney ; c'est pourquoi il fit, pour le recevoir, des convocations nombreuses et des préparatifs splendides. Il l'attendait ainsi dans son salon, lorsqu'on lui annonça que le prince ne viendrait pas. Il sort à pas de loup ; bientôt, pâle, en robe de chambre et en bonnet de nuit, il entr'ouvre la porte, et, d'une voix cassée : « Qu'est-ce que ces importuns font là ? Ne laissera-ton pas mourir en paix un pauvre vieux malade comme moi? » Il fallut apprendre la triste nouvelle aux correspondants, et dissimuler la déconvenue et le dépit. Voltaire garda rancune à l'Empereur, ou plutôt à l'Impératrice, à sa a chère Marie-Thérèse, » très-peu philosophe, qui avait défendu à son fils de voir le patriarche de l'impiété.

C'est par cet épisode que se termine l'histoire des pèlerinages de Ferney. Dans cette folie contagieuse

qui avait gagné toutes les cours, deux princes au moins gardèrent leur bon sens : Marie- Thérèse d'Autriche et Louis XVI de France.

Le théâtre à Ferney et à Genève. — Voltaire et Jean-Jacques. — Voltaire et les troubles de Genève.

Cette affluence de pèlerins, il fallait l'amuser; il fallait en profiter pour s'amuser soi-même. Quelle belle occasion de jouer la comédie ! Double profit, d'ailleurs, à faire pour Raton :

Son bien premièrement, et puis le mal d'autrui.

Le mal d'autrui, c'était d'aller contre l'interdiction de tout spectacle dramatique à Genève; c'était de faire enrager les magistrats et les pasteurs genevois, de « dominer la société, » de « corrompre toute la jeunesse de la pédante ville. » Empêché d'abord de jouer aux Délices, et s'étant défait de Monrion et du Chêne, il transporta son théâtre à Tourney, sur la frontière genevoise, et ne négligea rien pour y attirer tous les gens du « couvent de Genève appelée ville. » La compagnie des pasteurs adressa alors une remontrance au Conseil pour exiger une défense expresse à tous les sujets de Genève de prendre une part quelconque aux représentations théâtrales, tant sur le territoire de la République que dans les environs; et, faisant droit à cette requête, le Conseil prit des mesures contre les acteurs de Tourney. « On jouera la comédie, non-seulement à Tourney, mais à Ferney,

mais aux Délices, s'écria Voltaire ; on la jouera malgré les perruques genevoises. Les prédicants enragent ; je les écraserai. Ainsi soit-il de tous les prêtres insolents et de tous les cagots ! » Et il profita de la présence aux Délices du duc de ViUars, il profita d'un nouveau voyage de Lekain et du surcroît qu'il venait de procurer à sa troupe par l'acquisition de MUe Corneille, pour organiser la comédie. Pendant qu'il dressait un théâtre à Ferney, il annonça à grand bruit l'ouverture d'un autre théâtre à Châtelaine, sur la frontière genevoise.

La Compagnie des pasteurs ordonna alors une visite générale des paroisses, « aux fins d'obtenir des adhésions contre le théâtre de M. de Voltaire ; » et les pasteurs recueillirent , en effet, une foule de promesses d'abstention. Mais, au jour de l'ouverture, tout le monde courut à Châtelaine, même ceux qui avaient juré de s'abstenir, pour voir et entendre Lekain. Le plus curieux du spectacle, c'était Voltaire, assis contre la première coulisse, en vue de tous, applaudissant comme un possédé, soit en frappant avec sa canne, soit par ses exclamations : « On ne peut pas mieux ! Ah ! mon Dieu, que c'est bien ! » soit en prêchant l'attendrissement d'exemple et portant son mouchoir à ses yeux. Pas d'ambigu plus comique.

A toutes les représentations, acteur ou simple spectateur, il donnait la même comédie. Sil devait jouer le soir, il se promenait, dès le matin, habillé en Arabe ou en Grec, suivant son rôle. Sur les planches, il déclamait ses vers avec une emphase étourdissante. Non content de remplir son rôle particulier, il se mêlait à tous les autres ; et, après avoir fait le vieux Lu-

signan, il se traînait, tout costumé, sur la scène, pour assister à l'assassinat de Zaïre ; il sortait de la coulisse, et embrassait Lekain, embrassait avec passion les genoux d'une actrice qui venait de dire un morceau tel qu'il l'avait conçu, et disait, fondant en larmes : « Est-il bien vrai que ce soit moi qui ai fait ces vers ! »

Spectateur, il était le plus incommode des voisins. Sa voix, ses pieds, sa canne, faisaient leur partie. Il se levait, se rasseyait à chaque instant. Il empêchait le public d'entendre, et couvrait les acteurs par son bruit.

Il eut aussi ses sifflets et ses chutes. Un jour, au plus fort des sifflets et du tumulte, s'avance hors de sa loge le grand corps de Voltaire, qui, gesticulant de sa canne, et d'une voix tonnante, s'écrie : « Magnifiques et très-honorés seigneurs ! je suis chez moi, et si vous ne vous tenez pas tranquilles, je vous fais administrer la plus robuste volée que votre République ait jamais reçue. » On rit, il y avait de quoi, et on applaudit .

Ces petits déboires étaient rares, et, en général, Voltaire n'avait qu'à se louer de son public. Aussi le trouvait-il, les jours où on l'applaudissait des mains et du cœur, « composé de très-bons juges, d'un goût très-sûr, d'un esprit ni frelaté ni jaloux, et ne connaissant que son plaisir. » Il lui donnait la comédie deux fois par semaine, et, après chaque représentation, il envoyait à tous ses amis un compte-rendu triomphal. C'est lui qui est l'inventeur des Feuilletons du lundi.

Après la comédie, il y avait un souper de cinquante,

cent personnes. Que faire ensuite de tout ce monde? On le faisait danser le reste de la nuit. Voltaire paraissait un instant, au souper et au bal; puis il s'esquivait, et allait travailler ou dormir au son des violons.

A travers tous les obstacles, renversés par des efforts audacieux ou par des gamineries, cela dura, à Châtelaine ou à Ferney, jusqu'à l'introduction définitive du théâtre à Genève. Voltaire ne se pouvait passer de spectacles. Comme sa chère Emilie, il était digne de mourir sur les planches , son champ ou son lit d'honneur.

Ce théâtre si cher, qui l'avait mis mal avec les magistrats et les pasteurs genevois, le brouilla avec J.-J. Rousseau, et sa brouille avec Rousseau acheva de le brouiller avec Genève.

Jean-Jacques, en 1756, avait secondé ses concitoyens dans leur lutte contre Voltaire. L'année suivante, Dalembert, mandé aux Délices sous prétexte de consulter Tronchin, écrivit, sous la dictée de Voltaire, le fameux article Genève de Y Encyclopédie, où était exprimé le regret que Genève n'eût pas de représentations théâtrales. Rousseau vit bien d'où partait le coup, et il rédigea sa Lettre sur les spectacles, adressée à Dalembert, mais dirigée contre Voltaire. Cette lettre était une inconséquence de la part d'un auteur d'opéras et de mauvaises comédies, et Voltaire aura soin de la relever ; elle ne mit pas moins le grand comédien dans une vive irritation. Voltaire chercha dans le monde entier des ennemis à Rousseau , et il se mit à l'écraser sous un tas de libelles, comme les Lettres sur la nouvelle Eèldise, les Idées républicaines, le Sentiment

des citoyens, ou à l'étouffer sous un fumier d'injures : ce Polisson malfaisant ; malheureux sophiste ; archifou qui mériterait le pilori, s'il ne méritait pas lys petites-maisons etBedlam; âme pétrie de boue et de fiel, Judas de la troupe que le mépris seul et l'opprobre sauvent de la haine; petit singe de la philosophie, fort bon à enchaîner et à montrer à la foire pour un schelling ; Diogène, ou plutôt descendant direct, et descendant enragé, du chien de Diogène et de la chienne d'Erostrate, etc., etc. » Le joli vocabulaire! La charmante litanie qu'on ferait des noms des philosophes, en y accolant les gracieuses épithètes, bien méritées la plupart, qu'ils se sont libéralement octroyées !

Voltaire avait contre Rousseau deux principaux griefs : d'avoir voulu empêcher son théâtre, et d'avoir refusé de se mettre à sa suite ; deux crimes également impardonnables, que l'histrion, que le patriarche lui fit cruellement expier, particulièrement en 1762. Cette année-là, Jean-Jacques publia son Emile, ou YEducacation, œuvre, dit Voltaire, « de l'homme le plus mal élevé qui soit au monde. Ce polisson, ajouta-t-il, s'avise d'écrire sur Y Education ! mais auparavant il eût fallu qu'il eût eu de l'éducation lui-même. »

Les injures ne lui suffirent pas. Comme, en ce temps-là, Choiseul songeait à détruire Genève, ou à la ruiner par l'établissement rival de Versoix, il suggéra aux magistrats ses commensaux qu'ils feraient un acte de politique agréable au ministre en condamnant Emile, condamné par le Parlement.

En effet, Emile fut brûlé à Genève. Cet auto-da-fé politique mit le feu dans la ville. Des citoyens, qui

prirent le nom de Représentants, portèrent leurs griefs au conseil, qui se crut en droit de répondre négativement sans en appeler au conseil général. De là le nom de Négatifs, donné à ces magistrats républicains, qui, par leur principe du veto absolu, professaient l'absolutisme et l'infaillibilité en matière politique.

Voltaire prit fait et cause dans cette querelle, et se fit des alliés des plus vils citoyens, par exemple, d'un Robert Govelle, homme sans mœurs, qu'il soutint contre le consistoire, dont il a fait le héros de la Guerre de Genève, et, au prix d'une subvention annuelle de trois cents francs, l'endosseur d'une foule d'écrits impies et obscènes, comme des Lettres sur, ou plutôt contre les Miracles.

Après avoir accusé Jean-Jacques d'être l'auteur de l'incendie, il se présenta pour jeter un peu d'eau sur le feu. Lui, le semeur de zizanie, il s'offrit comme médiateur entre les deux partis, et le diable d'homme joua si bien son double jeu, qu'il se fit remercier à la fois par les magistrats et par les citoyens. Puis il s'effaça un moment, parce qu'on soupçonnait à Paris sa perfidie, et se tira à temps de la bagarre ; mais ce ne fut pas sans s'être recommandé au duc de Praslin, ministre des affaires étrangères, à Hennin, notre résident à Genève, et au chevalier de Beauteville, plénipotentiaire pour la France dans les troubles de la république, ni sans avoir réclamé la récompense de ses loyaux services.

Chose singulière, Rousseau avait engagé ses amis de Genève à se confier à Voltaire, Phœbo pacatori ; et, en effet, les Représentants vinrent demander l'appui du seigneur deFerney auprès des ministres de France,

prévenus en faveur des Négatifs. Voltaire feignit d'être touché, et il répondit aux Représentants qu'il offrait un asile à Rousseau, et qu'il se faisait fort de le faire rentrer dans ses droits à Genève. Rousseau se jetant dans les bras de Voltaire ! quel aveu de ses torts envers lui ! quel coup de théâtre ! quel joli dénouement à la tragi-comédie ! Jean-Jacques vit le piège et n'y tomba pas; et Voltaire, irrité de son refus, se vengea par la Guerre de Genève, poème aussi obscène que la Pucelle et plus ignoble encore ; une saleté sans esprit, où Rousseau est couvert d'ordures.

Les Représentants purent voir alors ce qu'ils avaient à attendre de leur Apollon pacificateur, qui, dans le même temps, se moquait de leur « parvulissime république, et de leur guerre de rats et de grenouilles; » et qui, d'ailleurs, travaillait à confisquer au profit de la France, ou plutôt à son profit, l'enjeu de la lutte. Ce droit de Veto, que le perfide patron des Représentants, Représentant lui-même en cela, voulait enlever au gouvernement, loin de songer à le leur rendre, il se disposait à le transmettre au cabinet de Versailles. Mais n'allons pas croire que, s'il agissait en traître allié, il faisait œuvre de bon Français : non, il ne travaillait qu'en propriétaire intéressé. « Je dois vous dire, écrivait-il à Choiseul, que, mes petites terres étant enclavées en partie dans leur petit territoire, ayant continuellement des droits de censive, et de chasse, et de dixième à discuter avec eux, ayant du bien dans la ville, et même un bien inaliénable, j'ai plus d'intérêt que personne à voir la fourmilière tranquille et heureuse. Je suis sûr qu'elle ne le sera jamais que quand vous daignerez être son protecteur

principal, et qu'elle recevra des lois de votre médiation permanente. »

Pour mieux arriver à son but, il fit alors volte-face, et passa des bourgeois aux Natifs, dans lesquels il pressentait les éléments de sa future colonie. Ces Natifs étaient des fils de réfugiés, exerçant une industrie à Genève. Les plus nombreux de la population genevoise, et privés pourtant des droits de citoyens, ils aspiraient à jouer un rôle politique. De plus, Français d'origine, ils étaient passionnés pour le théâtre, et jouaient dans les pièces de Voltaire. Ayant affaire à des apprentis comédiens, Voltaire mena l'intrigue comme une comédie. Il avait l'air de prêcher la paix en bon vieux patriarche, se faisait même donner le titre de juge de paix par les Natifs, et les recevait bien quand ils venaient l'entretenir de leurs griefs et de leurs espérances. Il leur annota un mémoire, leur composa un compliment pour les introduire auprès des plénipotentiaires, leur rédigea une requête, et leur promit de se charger d'eux, s'ils étaient contraints de sortir de Genève. C'est où il les voulait amener tôt ou tard.

Son coup fait, la vieille marmotte se cacha dans sa retraite. Toutefois, les plénipotentiaires se trouvèrent gênés parses intrigues souterraines, et s'en plaignirent. Voltaire ne continua pas moins de correspondre avec le ministère de Versailles pour lui souffler ses idées, avec les ambassadeurs pour se ménager leur protection, avec les divers partis pour rendre toute réconciliation impossible, et forcer les Natifs à émigrer ;mais la vieille marmotte s'enfonça davantage sous terre pour y cacher son travail de mine et de sape. Ac-

cusé par les Natifs de prendre'le parti des bourgeois, par les bourgeois d'embrasser la cause des Natifs, par les Natifs et les bourgeois d'avoir trop de déférence pour le conseil, parle conseil d'avoir trop d'amitié pour les bourgeois et les Natifs, par les médiateurs de se trop immiscer dans les négociations, il déclara à tous qu'il ne se mêlerait plus de leurs affaires, et qu'il avait assez des siennes.

Il avait si bien manœuvré, qu'il n'avait plus qu'à laisser aller les choses. Il avait tellement brouillé l'écheveau, que les plus habiles ne l'auraient pas démêlé. En effet, redit de pacification préparé par les médiateurs ne contenta personne, et fut rejeté par tous les partis. La comédie touchait au dénouement désiré. Les Représentants l'emportaient et repoussaient les prétentions des Natifs, auxquelles ils avaient promis d'accéder. Les Natifs irrités allaient se tourner vers les Négatifs, qui leur promettaient alliance contre l'ennemi commun, lorsque Voltaire et Choiseul, saisissant l'occasion qu'ils avaient amenée, les provoquèrent à l'émigration. Chargé de négocier avec eux, Voltaire leur fit signer l'engagement de s'établir à Versoix, que Choiseul bâtissait alors pour enlever à Genève tout le commerce du Lac. Mais, plus prompt que Choiseul, il avait déjà organisé à Ferney une station d'émigrés et un commerce de montres. Les Représentants se vengèrent en traitant les Natifs avec une rigueur jalouse, qui les souleva. Le sang coula dans les rues de Genève. Une sentence d'exil frappa plusieurs Natifs ; un plus grand nombre s'exilèrent d'eux-mêmes. Voltaire les attendait en carrosse sur la frontière, à une demi-lieue des postes, pour les con-

claire à Ferney. Tels furent les premiers éléments de sa colonie, qui devint plus florissante lorsque la chute de Choiseul fit abandonner Versoix, et poussa vers Ferney tous les exilés fugitifs. C'est de cette colonie, la petite Rome de Voltaire, fondée, comme la grande Rome, dans la déloyauté, le brigandage et le sang, qu'il nous faut raconter l'histoire.

La colonie de Ferney et le pays de Gex.

Cette colonie est le champ inépuisable où vont s'approvisionner tous ceux qui veulent tresser des couronnes à la bienfaisance, à l'humanité de Voltaire. Avouons que sa honteuse origine fournit déjà un préjugé défavorable. Mais ouvrons la correspondance de Voltaire, son vrai journal en partie double, et voyons s'il y eut en cette affaire autre chose qu'une froide vengeance et qu'une habile spéculation.

Dès 1767, et en attendant les colons qu'il poussait déjà à émigrer, il leur avait bâti quelques maisons, dont il portale nombre jusqu'à cent ; et il put écrire que le vers de Virgile : Felices quels mœnia surgunt, lui avait coûté quinze cent mille livres. Mais aussi, « quelle jolie, et très-jolie ville il avait créée ! » Avec le nombre des maisons montait le chiffre de la population, qui atteignit enfin douze cents habitants. Cette population se composait principalement d'horlogers, en sorte que Ferney était le lieu du monde qui pouvait le mieux enseigner l'heure à l'Europe. Voltaire leur adjoignit quelques peintres en émail; puis il fonda une manu-

facture d'étoffes de soie, une autre de blondes, dont il chercha à fournir les principales maisons de modes de Paris, trois autres pour divers petits objets, et, descendant de tanneurs, jusqu'à des tanneries.

Mais les montres furent le grand objet de la fabrication et du commerce de la colonie, et il n'est guère question d'autres produits dans la correspondance cle Voltaire. C'est dans les montres, presque exclusivement, que Voltaire, ne pouvant se faire commisvoyageur, fit l'article à distance, et comme il le fit bien ! Rien de si joli, de si bon, à meilleur marché que les travaux de ses artistes ; c'est moitié moins cher qu'à Paris, qu'à Londres, que nulle part ailleurs : voilà le thème cent fois reproduit et brodé en spirituelles arabesques.

Il offrit les prémices de ses fabriques à la cour, et le roi promit sa protection à la colonie. Dès lors, pas de mariage royal ou princier, pour lequel il n'offrît ses montres. Par Ghoiseul, « son commissionnaire, » les montres sortirent de France, passèrent en Espagne, et pour elles aussi il n'y eutplus dePyrénées. Ni montagne si haute désormais, ni mer si vaste qu'il ne voulût faire franchir à ses montres. Il adressa donc une circulaire «à tous les ambassadeurs; » il s'adressa à tous les princes étrangers, notamment à Catherine, dont il invoqua l'intermédiaire pour introduire ses montres en Chine. En une année, son commerce avait embrassé, outre la France, l'Espagne, l'Italie, la Hollande et la Russie; il était entré à Constantinople avant sa Catherine ; il avait pénétré dans toute la Turquie, dans la Barbarie et dans le Maroc; il s'était même étendu à l'Amérique, en sorte qu'il finit par embrasser toutes

les parties du monde. Et partout, à l'étranger comme en France, le grand industriel obtint d'expédier sans frais ses produits, dont il ne désespérait pas de pousser la valeur jusqu'à un million de livres.

La chute de Choiseul lui fut un coup de foudre; mais il ne tarda pas à revenir à lui. D'abord, elle le délivra de l'établissement rival de Versoix, dont le projet fut abandonné; ensuite, elle lui fut une occasion de battre le rappel de ses fonds et de ses rentes. Après des protestations plus ou moins sincères de reconnaissance envers Choiseul, il se retourna vers le duc d'Aiguillon et Mme du Barry ; et bientôt il put compter sur le nouveau couple régnant, qui avait succédé au couple défunt ou disgracié de Choiseul et de Pompadour. Il envoya à la du Barry, « la protectrice des arts en France, » une montre ornée de diamants, avec une lettre toute pleine de tendresse et de respects, dans laquelle il disait que ce serait une grande consolation pour sa vieillesse, s'il pouvait jamais se flatter qu'il sortît quelque chose de Ferney qui ne fût pas indigne des regards et de la protection de la vile courtisane.

L'avènement de Turgot, le ministre utopiste, le transporta de joie et d'espérance, et il se mit aussitôt en rapport avec le ministre et tous ses agents. En 1775, il donna une fête consistant en un tir à l'arquebuse, dont le prix était une médaille représentant la tête de Turgot, avec cette exergue : Tutamen regni; et Turgot dut payer les frais de la médaille et de la fête. Dans ces moments, le vieux patriarche était ivre de joie. Oubliant ses années et ses maladies, il sautait comme un enfant et jetait son chapeau en

l'air ; il daignait accepter les fleurs et les fruits, les œufs et le lait que lui offraient ses vassaux, et surtout les jeunes colombes, emblème de son âme !

Plus encore que la chute de Choiseul, la disgrâce de Turgot le désespéra et l'atterra : il se disait ruiné, sans argent, sans pain, sans bois, sans culotte, et menacé de mourir dans la misère. Aussi se réclama-t-il bien vite de Glugny, le nouveau contrôleur général. Et, comme il avait écrit que, si Ton renvoyait Turgot, il se ferait moine ; sommé de tenir parole : « Je n'ai garde d'y manquer, répondit-il, et je me suis fait de Tordre de Glugny. »

Toute crise de ses finances lui devant être une source de fortune, il profita encore de l'embarras de sa colonie pour battre monnaie, pour presser ses illustres débiteurs, princes et autres. G'estpour le coupqu'il est ruiné, lui et sa famille, anéanti. Va-t-on laisser un pauvre vieillard de quatre-vingt-trois ans, accablé de maladies, mourir de faim, de froid, chargé de dettes et banqueroutier ? Et si on l'abandonne, lui, leur seul soutien et leur unique protecteur, que de familles sans pain, que d'ouvriers sans travail, que d'entreprises détruites ! Bien plus, quelle perte pour le pays et pour l'Etat, quel déshonneur pour la France ! Ce serait un crime, non seulement de lèse-justice, mais de lèse-patrie, de lèse-humanité !

Voilà déjà un premier avantage que Voltaire tira de sa colonie : la liquidation de ses créances ; or, comme c'est toujours au nom du patriotisme et de l'humanité qu'il en réclame le paiement, on voit encore ce que valaient ces grands mobiles, qui, à l'en croire, et à en croire ses dupes, l'avaient poussé uniquement à la

fondation de Ferney. Il est plus dans le vrai lorsqu'il en parle comme d'une affaire de « pure vanité. » La vanité, en effet, le désir d'attirer l'attention sur lui, et aussi les regards favorables delà cour de Versailles, en transportant à la France, le bon citoyen, l'industrie et le commerce d'une ville peu aimée du gouvernement français : autant d'éléments qui entrèrent dans le total de ses calculs. N'omettons pas une activité prodigieuse, qui, appliquée même à dix ouvrages différents et à l'administration d'une fortune énorme, ne trouvait pas encore son entier emploi. Enfin, cette fortune même, dont il ne savait que faire, il lui fallait un débouché et un placement avantageux. Or, la colonie de Ferney devint pour Voltaire la plus commode, la plus sûre et la plus productive des banques. En vendant ses maisons, il en retirait d'abord, suivant son aveu, des lods et ventes considérables , qui ne devaient pas être moindres de huit à dix du cent. Il y avait encore des droits de mutation qui lui rapportaient autant peut-être. Enfin, ces maisons, dont il faisait sans doute l'estimation lui-même, n'étaient aliénées qu'à cinq, six ou sept du cent en rente viagère sur sa tête et celle de sa nièce. Bonne opération, apparemment, puisque, après sa mort, Mme Denis fut obligée de réduire quelques-unes de ces rentes. Quant à l'argent prêté à ses colons, il en retirait un intérêt d'au moins quatre pour cent. Dans l'état de la France d'alors et dans sa position personnelle, c'était le plus possible. Sur un revenu d'environ deux cent mille livres, il ne dépensait pas par an au delà de quarante mille après la réforme de 1768, et il n'est guère probable qu'il ait atteint le chiffre de cinquante,

même dans les années de dissipation et de prodigalité. Il pouvait donc disposer chaque année d'une somme d'au moins cent mille livres. Qu'en faire? Princes et seigneurs lui donnaient trop de tablature pour qu'il consentît à leur prêter davantage. Les banquiers et gens de finances offraient peu de garanties, l'Etat encore moins, puisque, à l'arrivée de chaque contrôleur général, les rentes étaient suspendues ou réduites. Les bons placements étaient donc alors fort difficiles. Enfin, si l'on songe aux frais de contrat et de recouvrement que Voltaire aurait eu à payer à distance, tandis que, sur place, il n'avait pas plus de frais à supporter que de risques à courir, on reconnaîtra qu'il ne pouvait mieux employer ses immenses économies.

Est-ce à dire que Ferney et ses colons n'eurent rien à gagner dans toutes ces opérations habiles ? Non, certes. Ici, Raton n'était plus le méchant compère de Bertrand ; et, content du mal fait aux seuls Genevois, il cherchait dans sa colonie son bien premièrement et puis encore le bien d7 autrui. Mais démêler, dans ce double bien, le mobile dominant, et faire la part exacte soit de la générosité, soit de Tégoïsme, c'est chose difficile. Toujours est-il que, de son aveu, il a doublé sa fortune pendant ces vingt dernières années de sa vie, et qu'on ne mérite pas le titre de bienfaisant par des entreprises qui, loin d'appauvrir, permettent, en vingt ans, d'augmenter son avoir de deux millions.

Même arrière-pensée, toute personnelle, dans ses longues négociations pour arracher le pays de Gex à ce qu'il appelait la tyrannie des fermes générales.

Dès le commencement de 1 760, il avait songé à orga-

niser une compagnie, qui aurait fourni aux fermes générales ou au roi une forte somme, moyennant quoi le pays de Gex se serait trouvé purgé de quatrevingts sbires qui le dévoraient en pure perte. Mais, pour faire les derniers efforts, il attendit encore le ministère de Turgot. Ayant réussi à affranchir sa colonie, il travailla, dans le même intérêt, à étendre l'affranchissement à tout le pays. Pendant deux ans, il accabla Turgot et ses agents, le gouvernement et tous les ministres, de lettres, de Mémoires, d'écrits de toutes sortes qui s'énumèrent par centaines. En fin de compte, il obtint, au prix d'une contribution annuelle de trente mille livres, de délivrer le pays de Gex des commis. Le pays ne lui en sut pas gré, car il n'avait songé qu'à se délivrer lui-même, comme il l'avouait dans l'intimité, qu'à donner à ses terres une valeur double, et qu'à favoriser sa colonie parla liberté entière du commerce. De Brosses, à qui ilavait osé se recommander dans la circonstance, écrivit à un tiers : « Tout cela est fort dommageable au pays, et fait avec la plus grande étourderie. Comment supportera-t-on les charges incombant à la province, capital et intérêts? Quant à M. de Voltaire, son but est fort clair : c'est celui d'un homme qui voit qu'on va taxer dans le rôle prochain ses fonds et ses industries de Ferney, et qui croit avoir imaginé un moyen de prévenir sa taxe. Car il lui importe peu, à son âge, que, les dettes du pays se trouvant accumulées dans quelques années d'ici, les rôles des taxes deviennent nécessairement très-forts, pourvu qu'on n'en fasse point d'ici à quelque temps. » Et de Brosses écrivait encore à sa fille : « J'ai la tête cassée de l'ennui que me donnent les

brailleries et les criailleries du pays de Gex. J'en reçois lettres sur lettres, de gens qui crient miséricorde sur les entreprises et les tyrannies de Voltaire, qui veut gouverner tout, conduire à sa tête, et se rendre maître de l'administration dont il n'est pas membre, entreprenant de chasser ceux qui sont au fait, et de mettre là des gens qui lui sont vendus et qui agiront à sa dévotion. Je viens d'en écrireàM. deMalesherbes, sur la sollicitation de tout le pays, qui demande « au nom de Dieu qu'on les tire de l'esclavage (ce sont leurs termes). » Les syndics me marquent qu'ils n'y peuvent plus tenir, et que, dès que les choses sont ainsi, ils vont quitter l'administration. Mais c'est justement ce qu'il demande ; tout sera, ma foi ! bientôt au diable avec un tel premier ministre. »

Voilà ce qu'il en coûta de soins et de démarches à Voltaire pour délivrer le pays de Gex, c'est-à-dire ses terres et ses manufactures, de la tyrannie des fermes générales ; presque autant que pour la fondation de sa colonie :

Tant© molis erat romanam pellere gentem !

Et voilà ce qu'il en coûta au pays de Gex pour permettre à ce nouveau Mithridate de dire :

Et mes derniers regards ont vu fuir les commis !

Ne trouverons -nous donc pas un acte de franche humanité, d'entier désintéressement et de générosité pure dans la vie de Voltaire ? On a beaucoup vanté en ce sens l'adoption de Mlle Corneille, qui eut lieu dans les années que nous venons de parcourir. Mais comme

cette adoption fit éclater la guerre entre Fréron et lui, il est nécessaire, pour obéir h notre loi de ne pas scinder un même sujet, de présenter en un seul tableau toute l'histoire de cette lutte.

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