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CHAPITRE SECOND

VOLTAIRE ET FRERON.

Commencements de Fréron et entrée en campagne contre Voltaire. — La Guerre littéraire.

Pendant trente années entières, Fréron a lutté contre Voltaire et V Encyclopédie, Ni promesses, ni menaces ne le purent fléchir. Nul obstacle n'étouffa son ardeur et sa fécondité. Indépendamment de sa collaboration aux journaux de Des Fontaines, voici les trois volumes des Lettres de la Comtesse, les treize volumes des Lettres sur quelques écrits du temps, les trois cents volumes environ de Y Année littéraire, dont près de cent quatre-vingts ont été publiés par lui.

Maître Aliboron, dit Fréron, VAne littéraire, un ivrogne et un débauché, un misérable digne des galères, si tant est qu'il n'ait pas été un peu galérien : ainsi Voltaire parlait de Fréron, mais il pensait de lui autrement. Le dédain et l'injure cachaient mal l'estime secrète qu'il faisait de son esprit ; la menace et la colère, la peur qu'il en avait. Fréron seul peut-être a fait trembler Voltaire.

Elie-Catherin Fréron était né à Quimper, en 1719. Voltaire ne l'appellera que Jean Fréron. Outre que ce

nom, réduit à ses seules initiales, J. F., prêtait à une équivoque grossière, c'était une manie de Voltaire, un de ses prétendus traits d'esprit, de travestir les noms de tous ses ennemis.

Elevé chez les Jésuites, Fréron professa quelque temps au collège de Louis-le-Grand, puis se jeta dans le monde et dans les lettres. Il fit ses premières armes dans les Observations sur les écrits modernes, de Des Fontaines, grand maître en journalisme. Bientôt il ouvrit seul boutique littéraire, et publia ses dix-neuf Lettres de la Comtesse. Déjà il donna sa mesure et montra toutes ses qualités : érudition, dialectique, franchise, modération inébranlable surtout. Déjà, il dégaina l'ironie, son glaive à lui, aigu et acéré ; et, du premier coup, il révéla son double but : combattre le philosophisme au nom de la religion et de la monarchie, et la licence littéraire au nom des saines traditions du XVIIe siècle.

Dès son premier pas aussi, il se heurta à la persécution, et, pour une plaisanterie sur l'abbé de Bernis, pensionné de Mme de Pompadour, il fut enfermé à Vincennes. Mis en liberté, mais avec défense de faire des feuilles périodiques, ce qui pour lui était la mort littéraire, il put, deux ou trois ans après, par la protection de Stanislas et de la reine, reprendre sa plume de journaliste, et il commença ses Lettres sur quelques écrits du temps.

Il avait ouvert la campagne contre Voltaire dans ses Lettres de la Comtesse, et la première escarmouche fut sur le champ de bataille de Fontenoy. Sous forme d'éloge ironique, il fit une critique spirituelle de l'auteur, homme et poète, et de son œuvre. Il avait commencé, il finit ses Lettres de la Comtesse par Voltaire,

et dans la dernière, il dauba la Princesse de Navarre. Entre deux, il ne Pavait pas oublié, en sorte qu'il lui fit là la part du lion. Pour toute vengeance connue, Voltaire le logea dans son discours sur Y Envie ; mais il est bien probable que, lié alors avec Bernis et Pompadour, il contribua encore à le loger à Vincennes.

Dans ses Lettres sur quelques écrits du temps, Fréron ne commença pas par Voltaire, mais par un de ses fils, Marmontel, dont il critiqua les mauvaises tragédies. Voltaire, qui amassait depuis longtemps dans son cœur une rancune personnelle, la laissa éclater avec plus de liberté à propos d' autrui : « Pourquoi permeton que ce coquin de Fréron succède à ce maraud de Des Fontaines ? Pourquoi souffrir Raffiat après Cartouche ? Est-ce que Bicêtre est plein ? » Voilà le diapason désormais, toutes les fois qu'il parlera de Fréron.

Après avoir réclamé au compte de Marmontel, il réclama pour son propre compte, et somma en quelque sorte le lieutenant de police Berryer, le ministre d'Argenson, le chancelier Daguesseau, de « supprimer les scandales » de Fréron; c'est-à-dire qu'il fit appel à la force pour étouffer le droit de la critique. Et, joignant les actes aux paroles, il empêcha Frédéric, par la délation et la calomnie, de faire de Fréron son correspondant littéraire.

Deux années se passèrent sans nouvelle escarmouche. En mars 1752, Fréron fit de Voltaire un portrait si ressemblant, que tout le monde y reconnut l'original. Voltaire eut la maladresse de s'y reconnaître luimême. Absent de Paris alors, il met en campagne sa nièce, Mme Denis, qui court chez tous les ministres de-

mander à grands cris la suppression des Lettres. En vain Malesherbes lui répond : « C'est un portrait de fantaisie, un monstre en l'air. »

Un monstre en l'air? votre erreur est extrême, Reprend la nièce; eh! Monseigneur, lisez: Ce monstre-là, c'est mon oncle lui-même.

Mme Denis cria si bien, que les feuilles de Fréron furent encore une fois suspendues, pour n'être reprises qu'après quelques mois, toujours par l'intervention du roi de Pologne.

Entre Voltaire et Fréron, il y eut d'abord trêve, à part quelques traits décochés par Fréron pour s'entretenir la main. Mais, en 1754, Fréron fait de ses Lettres Y Année littéraire, et le voilà armé en guerre cette fois ; le voilà dans sa place forte, d'où, pendant plus de vingt ans, il bravera tous ses ennemis, qui, presque tous, le sont aussi de la religion et de la France.

Pendant plusieurs années, il s'en tint à la critique purement littéraire, et évita avec un soin plus grand que jamais toute personnalité blessante. Il mêla même l'éloge et la critique dans des proportions dont tout autre que Voltaire eût dû être satisfait. Et quand il devait faire à la critique la plus large part, comme dans le compte-rendu de Candide, il niait que l'ouvrage fût de Voltaire, pour ne pas s'attaquer directement à sa personne. Ce que les premières années de ses nouvelles feuilles renferment de plus blessant pour Voltaire, c'est une critique de la mauvaise ode sur la mort de la margrave de Baireuth : « M. de Voltaire a prouvé depuis longtemps que la poésie lyrique n'est pas son genre. Mais le front de ce grand poète est

couvert de tant de lauriers, qu'il peut bien laisser cette branche aux Malherbe, aux Rousseau et aux Le Franc. » C'est juste et vrai, certes; mais voyez-vous Voltaire bondir de fureur pour se tirer de rabaissement qui le met au dessous de ses ennemis mortels, Rousseau et Pompignan !

Enfin, Fréron mit le feu aux poudres par son compte-rendu de la Femme qui a raison. Voltaire affecta de donner le change, ou de transporter la question sur quelques erreurs accessoires. Mais qu'importait? La pièce n'en était pas moins, comme le disait Fréron, grossièrement tudesque, basse et indécente; c'était une malpropreté, au point de vue littéraire comme au point de vue moral, qu'il était bon de signaler et de flétrir.

Voltaire, à cette occasion, feignit d'ignorer l'existence même de Y Année littéraire, qui, au dire de ses propres amis, était sa seule lecture en ce genre et son cauchemar. « Quand il la recevait , a raconté l'un d'eux, et qu'il la prenait pour la parcourir, on a remarqué que la main lui tremblait; il avait l'air d'un criminel qui va entendre sa sentence. »

A cette occasion encore, il donna sa théorie sur la critique : « Je dois dire en général, et sans avoir personne en vue, qu'il est un peu hardi de s'ériger en juge de tous les ouvrages, et qu'il vaudrait mieux en faire de bons. » — C'est encore la banalité qu'on jette à la tête de tout critique, condamné à faire des chefsd'œuvre pour avoir le droit d'en juger. — Voltaire continuait : « La satire en vers, et même en beaux vers, est aujourd'hui décriée; à plus forte raison la satire en prose, surtout quand on y réussit d'autant

plus mal qu'il est plus aisé d'écrire en ce pitoyable genre. S'il est encore quelques amateurs de la littérature qui s'amusent du bien et du mal qu'elle peut produire, je les prie de croire que je méprise la satire, et que je n'en fais point. » — Il ne faisait point de satires, et, toute sa vie, il n'a guère fait autre chose ; et, sur le bureau même où il écrivait ces lignes incroyables, il avait, au moment même, à droite l'Ecossaise, à gauche le Pauvre diable !

En 1759, le libraire Grasset, pour se venger de la persécution qu'il avait soufferte, quelques années auparavant, à propos d'une copie de la Pucelle, réunit en un volume plusieurs pièces dangereuses et désavouées de Voltaire, sous le titre de Guerre littéraire. Pendant que le volume s'imprimait à Lausanne, le haut et puissant seigneur Voltaire, qui en avait eu vent, écrivait en style féodal : <c II ne me reste que de prier M. Grasset à dîner dans un de mes petits castels, et de le faire pendre au fruit. » Ayant conservé son crédit auprès du Magnifique Conseil, il fit saisir et défendre le livre à Genève. Pour obtenir la même interdiction à Lausanne, il calomnia Grasset auprès de tous ses protecteurs, en particulier auprès du savant Haller . Le savant, en réponse, lui adressa une éloquente et foudroyante leçon, qu'il terminait en ces termes : ce Si les souhaits avaient du pouvoir, j'en ajouterais un aux bienfaits du destin. Je vous douerais de la tranquillité, qui fuit devant le génie, qui ne le vaut pas par rapport à la société, mais qui vaut bien davantage par rapport à nous-mêmes; alors l'homme le plus célèbre de l'Europe serait aussi le plus heureux. »

Les requêtes de Voltaire aux magistrats de Lausanne

étaient signées : Comte de Tourney. Ce ne fut pas la dernière fois que Voltaire signa Comte de Toumey ou de Ferney. Frédéric s'en gaussa, et le public aussi. Voltaire se redressa dans sa petite vanité, menaçant de ce mettre au pilori » ceux qui lui disputaient ses titres, mais sur un ton de portefaix qui contrastait singulièrement avec ses prétentions seigneuriales.

Fréron vint donner son coup d'épingle dans cette outre gonflée de vent : « Vous me demandez ce que c'est que ce Monsieur le comte de Tourney, Et quoi ! vous ne le savez pas ! O'est ainsi que se nomme ce grand poète épique, tragique, comique, tragi-comique, héroïcomique, lyrique, épigrammatique, satirique, cynique, épisodique, philosophique ; c'est le titre que prend aujourd'hui ce profond géomètre, ce Newtonien transcendant, cet historien fidèle, ce chaste romancier, cet homme universel qui, par son génie et ses connaissances, éclipse tous les écrivains passés, présents et futurs, M. de Voltaire enfin. Ainsi, le voilà décoré de trois noms différents, qui pourront un jour donner bien des tortures aux commentateurs. Son nom de bourgeoisie est Arouet, son nom de poésie de Voltaire, et son nom de seigneurie le comte de Tourney. »

Epingle, disions-nous ; non, l'ironie, l'arme chérie de Fréron, s'est transformée en stylet ; et pour comprendre et justifier cette métamorphose, il faut se rappeler que, quelques jours avant d'écrire cet article, Fréron avait été lâchement et bassement immolé au ridicule dans la comédie de Y Ecossaise,

L'Ecossaise. — La Grande bataille. — Le Pauvre diable.

Vers le mois de mai 1760, un gros nuage venu des Délices s'abattit sur Paris, et il en sortit une pluie de brochures : c'était la comédie de Y Ecossaise , par M. Hume, traduite en français par Jérôme Carré. La pièce était mauvaise, sauf deux rôles passables ; mais elle n'avait qu'un but, placé en dehors de la littérature : ce faire donner Fréron au diable, » sous le nom de Frelon.

Toujours brave et allant droit à l'ennemi, Fréron s'empara de Y Ecossaise, et la déchiqueta dans une de ses feuilles. Pour se mettre plus à l'aise, il feignit encore de ne la pas croire de Voltaire. Arrivant à son cas personnel, au gazetier postiche appelé Frelon, il en résumait fidèlement les traits dans ce grossier croquis : « On lui donne les qualifications d'écrivain de feuilles, de fripon, de crapaud, de lézard, de couleuvre, d'araignée, de langue de vipère, d'esprit de travers, de cœur de boue, de méchant, de faquin, d'impudent, de lâche coquin, d'espion, de dogue, etc. Si je m'arrêtais à ce tas d'ordures, j'aurais peut-être l'air d'y être sensible, et je vous proteste que je m'en réjouis plus que mes ennemis mêmes. Je suis accoutumé depuis longtemps au petit ressentiment des auteurs. — Il faut que je vous apprenne à ce sujet une anecdote très-vraie. Il y a neuf ou dix ans qu'un poète célèbre vivait à la courde Berlin. J'avais ditde je ne sais quelle tragédie de sa façon qu'elle n'était pas très-bonne. Il avait cela

sur le cœur. Un jour, le feu prince royal de Prusse, qui me faisait l'honneur de me lire, lui demanda des nouvelles de Paris. Il répondit d'abord qu'il n'en avait point reçu. Par hasard, on vint à parler de moi: « Ah ! ce pauvre Fréron, s'écria-t-il d'un air touché, j'oubliais de vous dire qu'il est condamné aux galères ; il est, parti ces jours derniers avec la chaîne ; j'en ai reçu la nouvelle ce matin. » On interrogea le poète sur les raisons qui m'avaient attiré ce malheur ; on le pria de montrer la lettre dans laquelle on lui mandait cette étrange aventure. Il répondit qu'on ne lui avait écrit que le fait sans lui en expliquer la cause, et qu'il avait laissé la lettre chez lui. Il n'en fallut pas davantage pour faire regarder la prétendue nouvelle comme une gentillesse d'esprit. Je ne pus m'empêcherderire moimême, lorsque feu M. LaMettrie, M. le marquis d'Argens, M. d'Arnaud etM.Désormes m'écrivirent de Berlin cette heureuse saillie. »

Inutile de nommer le poète. Et ce n'était pas une colomnie ; c'était une prophétie tout au plus, puisque nous verrons Voltaire mettre Fréron chef de chaîne dans un chant de sa Pucelle.

Ce sang-froid si imperturbable et si gai irritait Voltaire ; cette critique anticipée de Y Ecossaise le déconcertait. Il tremblait visiblement que l'abominable calomnie des galères ne fût pour les honnêtes gens le critérium de toutes ses injures, que la critique de Fréron, où toutes les balourdises de la pièce étaient montrées au doigt, ne dictât le jugement du public à la représentation.

Cette représentation eut lieu le 26 juillet, Fréron y assista, au beau milieu de l'orchestre, et il y fit assis-

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ter sa femme à la place la plus visible de l'amphithéâtre. Mais la pauvre femme s'évanouit dès la première scène, et il fallut l'emporter. Pour Fréron, il resta là jusqu'au bout, immobile et impassible, sous tous les regards, tous les cris, toutes les huées; il sortit de même, et, à peine rentré chez lui, il écrivit tranquillement sa Relation d\me grande bataille.

C'est son chef-d'œuvre et un chef-d'œuvre. Tout s'y soutient, jusqu'au dernier trait, le meilleur de tous, lorsqu'il représente les sénateurs philosophiques, après avoir dirigé la lutte avec succès, ordonnant qu'on eût à s'assembler aux Tuileries, « pour chanter un Te Voltariwn. »

Voltaire eut aussi son compte-rendu de Y Ecossaise. Dans un Avertissement postérieur à la représentation, il montrait son pseudonyme, Jérôme Carré, recevant les bénédictions du public, et barbouillé de deux baisers par la femme de Fréron. « Que je vous suis obligée, dit-elle, d'avoir puni mon mari. Mais vous ne le corrigerez point. » Trivialité cruelle, quand on songe à la pauvre femme évanouie au bruit des insultes qui couvraient son mari !

Combien préférable est la relation de Fréron, préférable encore et à VEcossaise et à tout le bagage comique du vindicatif écrivain ! Fréron eut bien de la peine à gagner sa grande bataille. Le censeur lui rayait tout; et, comme il ne le connaissait pas, il réclamait auprès de Malesherbes son droit de représailles. Il eut bien de la peine surtout pour sauver sa pointe, son mot de la fin, son Te Vollarium, que le censeur, conseillé pas les amis de Voltaire, si respectueux, comme on sait, pour les choses saintes, repré-

sentait comme une parodie sacrilège d'un hymne sacré; et Fréron écrivait à Malesherbes : « Je vous prie en grâce de me la passer. Tout mon article n'est fait que pour amener cette chute, et je suis perdu si vous me la retranchez. Ce n'est point une supposition en l'air quand j'ai eu l'honneur de vous dire que j'ai lu le Te Voltarium à deux évêques ; rien de plus certain et de plus vrai; j'aurai l'honneur de vous les nommer quand j'aurai celui de vous voir ; ils n'en ont fait que rire. »

Malesherbes rit aussi , et le lui passa. Mais Voltaire le fit payer à Malesherbes par des invectives grossières. « Le nom de Fréron, écrivit-il, est sans doute celui du dernier des hommes, mais celui de son protecteur serait à coup sûr Tavant-dernier. » Et lui, le chamailleur universel, il accusait Malesherbes « d'aimer le chamaillis ! »

Pour se venger, il publia, cette fois sous le nom de Vadé, sa satire du Pauvre diable. Quoique cette pièce soit son chef-d'œuvre dans la poésie légère, elle-même le triomphe de son œuvre poétique, tout n'y est pas de première force, notamment les vers grossiers contre Fréron.

Cependant Fréron continuait son métier de critique. L'Histoire de Russie ayant paru, il blâma le ton léger et inconvenant de la préface ; il releva plus d'une erreur, signala le vice ou plutôt l'absence de plan dans un livre ressemblant à une liasse de dissertations plus qu'à une histoire suivie; il dénonça la médiocrité du style. Qu'eût-il dit s'il avait su que ce livre n'était qu'une œuvre de commande et de courtisanerie , qu'un moyen pour s'insinuer dans la faveur de la

czarine et pour la tourner contre Frédéric; et que Fauteur ne sut même pas faire usage, sans blesser en rien la cour dont il achetait ainsi les bonnes grâces, des documents qui lui étaient fournis?

Personnelle quelquefois, la critique de Fréron était le plus souvent toute littéraire, par exemple àproposde Tancrède, dont il dit en mal et en bien ce que nous en disons tous aujourd'hui: car cet homme a dit du premier coup le dernier mot de la postérité. Et ainsi fit-il en ces années, même après les dernières brutalitésde Voltaire. Si la critique l'emportait dans ses lettres, c'est que Voltaire, s' obstinant à surmener sa vieille muse tragique, offrait peu matière à la louange. S'il annonçait volontiers les brochures et les livres contre Voltaire, il en condamnait les excès, et regrettait de n'y pas trouver assez de modération, sa grande qualité à lui. En toute circonstance, il flétrissait, comme grossiers et malhonnêtes, un tas de pamphlets contre Voltaire, qui s'en permettait tant contre lui, et, malgré l'occasion, il ne risquait pas le plus petit mot inconvenant. Par exemple, il était toujours à l'affût de ses bévues et de ses plagiats, et les dénonçait sans pitié.

Mlle Corneille. — Commentaires sur Corneille.

Mais tout cela n'était que de la petite guerre, pour se tenir en haleine dans l'intervalle des grands combats. Voici encore une grande bataille, une prise corps à corps, et cela, comme aurait dit Fréron, à propos d'une Hélène de dix-huit ans, de MIle Corneille. Quand

nous disons Mlle Corneille, c'est pour parler comme tout le monde, car il est démontré que l'Hélène n'avait pas droit à ce nom illustre, n'étant que petite-Aile d'une cousine germaine de l'auteur du Cid. Son père Jean-François, méconnu par son cousin Fontenelle, avait traîné une vie misérable, et était alors facteur de la petite poste de Paris, à cinquante francs par mois.

Ce que l'on ne sait pas généralement, et ce qu'il faut pourtant savoir pour bien juger de la lutte, c'est que Fréron, le premier, avait découvert la pauvre héritière d'un grand nom, et qu'il avait été son premier bienfaiteur. Titon du Tillet , l'auteur du Parnasse français, lui ayant adressé Jean-François, il eut la bonne pensée de solliciter en sa faveur une représentation de Rodogune. Cette représentation produisit une somme de cinq mille francs, sur laquelle Jean-François commença par payer ses dettes ; et, avec le reste, il plaça sa fille à l'abbaye de Saint-Antoine.

Hélas! tulit alter honores! Nul n'a parlé de cette conduite généreuse de Fréron, qui s'est perdue dans le grand bruit delà conduite acclamée de Voltaire. Et pourtant Fréron n'avait guère pris conseil que de luimême, tandis qu'il fallut, pour exciter Voltaire, la voix retentissante de Le Brun-Pindare.

Les cinquante francs par mois du facteur delà poste, même en y joignant le reste des cinq mille francs de Rodogune, ne pouvaient soutenir longtemps le couple cornélien. Aussi Jean-François fut-il obligé de retirer sa fille du couvent. Titon du Tillet la prit chez lui avec sa nièce. C'est là que ^e Brun la connut, et il s'empressa de la signaler à Voltaire. Poète écrivant à un poète, naturellement il le fit en vers ; et, suivant

l'inspiration grandiose et emphatique de son talent, il évoqua l'ombre du grand Corneille, qu'il chargea de présenter sa petite-nièce à son successeur. « Il convient assez, répondit Voltaire, qu'un vieux soldat tâche d'être utile à la petite- fille de son général. » Il était bien fâché que la demoiselle ne descendît pas en droite ligne de l'auteur de Cinna ; — ce qui ne l'empêchera pas de l'appeler toujours petite -fille de Corneille; — « mais, disait-il, son nom suffit, et la chose paraît décente. » Donc, il offrit de servir de père à Mlle Corneille dans son château, où Mme Denis en prendrait soin comme de sa fille. — Quel père et quelle mère! — « Une partie de l'éducation de cette demoiselle, disait-il en finissant, serait de nous voir jouer quelquefois les pièces de son grand-père, et nous lui ferions broder les sujets de Cinna et du Ciel. »

Pour lier Voltaire et se donner à lui-même du renom, Le Brun s'empressa de faire imprimer son ode, avec des fragments de sa lettre d'envoi, la réponse de Voltaire, etune réponse de luiàcette réponse ; — ce dont Voltaire lui sut mauvais gré. Fréron aurait peut-être laissé Le Brun tranquille ; mais il avaità se venger de Y Ecossaise, et il était mécontent de voir sa part oubliée dans une bonne œuvre dont il avait pris l'initiative. Tout en ayant le bon goût de ne pas rappeler son propre service, comme Voltaire fera si bruyamment, il s'empressa de saisir la bonne prise qui lui était offerte, ce M. Le Brun, écrivit-il, a imaginé d'attendrir en faveur de Mlle Corneille la belle âme de M. de Voltaire. Comme apparemment on n'émeut bien les poètes que par des vers, M. Le Brun s'est frotté la tête, a dressé ses cheveux, froncé le sourcil, rongé ses doigts,

ébranlé par ses cris les solives de son plancher, et, dans un enthousiasme qull a pris pour divin, a fait sortir avec effort de son cerveau rebelle une ode de trente-trois strophes seulement, qu'il a envoyée aux Délices. » Et Fréron épluchait l'ode, strophe par strophe, vers par vers, n'en trouvait qu'un bon, et encore qu'il disait pillé, et la déclarait cela pire qui lui fût passée par les mains. » Voltaire lui-même fut obligé de convenir que, « parmi les critiques de mauvaise foi de ce coquin de Fréron, il y en avait quelques-unes qui pouvaient éblouir ; » c'est-à-dire qu'il convenait avec le coquin que l'ode était mauvaise. Mais la critique, en cette affaire, passait par dessus Le Brun, et voulait atteindre Voltaire. Fréron, usant d'une ironie excellente, supposait Voltaire, « ce poète modeste, » profondément attristé du bruit qui se faisait autour de son adoption généreuse; et il ajoutait : « Il semble d'ailleurs, par cet éclat, que M. de Voltaire n'est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur, et que c'est la chose la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sa sensibilité sur une jeune infortunée. Mais il y a près d'un an qu'il fait le même bien au sieur l'Ecluse, ancien acteur de l'Opéra-Comique, qu'il loge chez lui, qu'il nourrit, en un mot, qu'il traite en frère. Il faut avouer que, en sortant du couvent, Mlle Corneille va tomber en de bonnes mains! »

En attendant que lui arrivât la sanglante ironie, Voltaire avait donné l'itinéraire de Mlle Corneille, payé ses frais de route, et tracé le plan de son éducation. Mme Denis se chargeait du trousseau, il se chargeait de lui donner des maîtres, de manière à lui faire jouer Chi-

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mène dans six mois. Ces maîtres, dans son plan économique, devaien t se réduire à ce quelque pauvre homme, » sachant lire et écrire, et capable, pour le reste, d'enseigner le lendemain ce qu'il aurait appris la veille. Naturellement le « pauvre homme » devait être payé très-pauvrement, car on s'était « ruiné à bâtir des châteaux, des églises et des théâtres. » D'ailleurs, il n'était pas nécessaire d'être savant pour enseigner Mlle Corneille, que Voltaire déclarait n'avoir aucune vocation pour faire une tragédie, ni même la moindre disposition pour la sublime science de la grammaire et de l'orthographe. Mais il la trouvait aimable, et surtout pleine de goût pour jouer la comédie, ce qui était l'essentiel pour le grand histrion. Il ne manquait pas d'ajouter, pour parer à l'article de Fréron qu'il sentait venir, qu'il la conduisait lui-même à la messe, et qu'il lui facilitait l'accomplissement de tous ses devoirs de chrétienne.

A peine a-t-il appris la publication de l'article de Fréron, qu'il écrit: « Il est pourtant bien honteux qu'on laisse aboyer ce chien. Il me semble qu'en bonne police on devrait étouffer ceux qui sont attaqués de la rage. » A mesure qu'il reçoit des détails, sa colère grandit, et aussi son désir de vengeance. Dès qu'il a lu l'article, il éclate : « Ces mots : ce Mlle Corneille va tomber entre bonnes mains, » méritent le carcan. » L'accolade de la descendante de Corneille et de l'Ecluse, l'idée que Mlle Corneille, au sortir du couvent, va être élevée par un bateleur de la foire, outragent à la fois Ml,e Corneille, qui ne pourra trouver un mari et est perdue sans ressource; Mme Denis, née demoiselle, veuve d'un gentilhomme mort au service

du roi, estimée et considérée, et dont toute la famille est dans la magistrature et dans le service ; le sieur l'Ecluse enfin, qui, peut-être, dans sa jeunesse, a été acteur de l'Opéra-Comique, mais est aujourd'hui un très-honnête homme et très-estimé , supérieur dans son art de dentiste, chirurgien du roi de Pologne, seigneur de la terre du Tiiloy en Gâtinais, qui habite Genève et non les Délices, où il n'est venu que pour soigner les dents de Mme Denis.

Avant d'allerplus loin, posons bien la question, que Voltaire, pour donner le change, déplace sans cesse. Il accuse obstinément Fréron d'outrager le nom de Corneille dans le père et la fille qui avaient l'honneur de le porter ; il met partout en cause le sieur l'Ecluse ; mais Fréron n'avait en vue ni l'Ecluse, ni les Corneille; tout était àl'adresse de Voltaire et de son inséparable nièce. Ce n'étaitque pour jeter unridicule sur Voltaire, qu'il avait nommé l'Ecluse. Il se souciait bien de ce prétendu seigneur, qui signait du Tiiloy, du nom d'une terre qu'il possédait ou ne possédait pas en Gâtinais ; de ce chirurgien-dentiste du roi de Pologne, qui, depuis des années, avait perdu sa dernière dent, et de Mme Denis, dont les dents, au rapport de Voltaire, étaient «irraccommodables! » Ce n'étaitdonc paspour faire œuvre impossible que l'Ecluse était venu aux Délices et àFerney. Dans la disette d'acteurs où se trouvaient les châtelains, fanatiques de comédie, c'était à son premier métier qu'ils envoyaient l'exacteur de la Foire. Pour l'y exciter, Voltaire, suivant Marmontel, le proclamait « un homme charmant, » lui adressait « les louanges les plus flatteuses, » ne pardonnait pas à ses hôtes de l'applaudir faiblement ;

en un mot, comme disait Fréron, le grand comédien «traitait en frère » l'ancien bateleur.

Bien loin de vouloir outrager le grand nom de Corneille, Fréron en prenait soin, au contraire, en dénonçant le péril où il était de se ternir dans la personne de sa dernière héritière. Et vraiment, l'Ecluse à part, en songeant à ce vieillard, qui, en attendant le déluge de ses dernières années, inondait déjà le monde de ses productions impies et obscènes ; en songeant à cette Denis, aux mœurs ineffables, sur qui, naturellement, devait retomber la plus grosse part de l'éducation d'une jeune fille, n'était-on pas en droit de dire que la petite nièce de l'auteur de Polyeucte allait, « au sortir du couvent, tomber en de bonnes mains ? »

C'est précisément parce qu'il était juste, que le trait blessa si fort Voltaire. Aussi, pour le repousser et s'en venger, il dictaàsa nièce, à l'Ecluse, à Pierre-François, à Mlle Corneille, des requêtes à Lamoignon, à Malesherbes, au comte de Saint-Florentin, à l'avocat général Séguier, au Parlement, au lieutenant criminel, au lieutenant de police, à l'effet d'obtenir « peine infamante et gros dédommagements. » Et, comme il n'obtenait rien, il insultait les magistrats en même temps que « ce monstre de Martin Fréron. » Il se demandait alors si « le moyen le plus honnête, le plus doux et le plus modéré, ne serait pas d'assommer de coups de bâton le nommé Fréron à la porte de M. Corneille; car ce n'était pas assez de le rendre ridicule, l'écraser était le plaisir. » Mais le vigoureux Fréron n'étant pas homme à se laisser écraser ni bâtonner, il se rabattit, à défaut d'un autre châtiment, à exigerait moins une

rétractation formelle du coquin. 11 n'obtint rien , ni peine infamante, niforte amende, qui l'aurait dispensé de donner une dot à Mlle Corneille, ni même rétractation, et il ne se hasarda pas à faire bâtonner Martin.

Cette jeune fille adoptée avec si grand bruit, il s'agissait de la marier malgré Fréron. Voltaire , qui n'aimait que la générosité retentissante et peu coûteuse, et qui songeait à commenter Corneille, résolut alors de transformer, par la plus heureuse des spéculations, une œuvre littéraire en acte de bienfaisance, et d'y associer le monde.

Aussitôt il annonce une magnifique édition de Corneille, avec notes utiles aux étrangers et même aux Français, dont tout le profit sera pour la petite-fille de Corneille et pour son père. Le livre se publiera uniquement par souscription, et chacun voudra s'en faire un monument de famille. Les souscripteurs permettront qu'on imprime leurs noms, parce que ces noms, qui seront les premiers du royaume, encourageront les autres. Quelle gloire pour le siècle et pour la France ! Il tourne cela en mille variantes, l'adresse à tous ses correspondants, s'en fait un splendide prospectas, et se met en campagne.

Il commence par l'Académie : « Faites un beau bruit à l'Académie, » crie-t-il à Dalembert. Il s'attaque ensuite au roi et à la reine, aux princes et aux seigneurs, aux ministres et à tous les officiers, à la magistrature et aux fermes générales, pressant, taxant lui-même à tant d'exemplaires. Il fait franchir les frontières à sa liste, et, par lui-même ou par ses amis, il peut l'enrichir du nom et de la souscription des souverains et princes de Russie et de Prusse, d'Autriche et d'Aile-

magne, d'Angleterre et d'Italie. Alors, comme un marchand ou un industriel content de sa journée, il ouvre son livre de compte, et se complaît à en faire la lecture à tous ses amis.

Et maintenant, courtiers et commis, marchands et chevaliers d'industrie, à qui Ton reproche si souvent l'emphase et le charlatanisme de vos annonces et de vos prospectus, intelligite et erudimini !

Quel agent matrimonial que Voltaire ! Grâce à lui, Mlle Corneille ne pouvait manquer de trouver un mari. Après avoir repoussé quelques prétendants, qui n'avaient pour eux que la raison sans dot, Voltaire s'arrêta à un cornette de dragons, nommé Dupuits, qui, au mérite de sa personne, joignait l'avantage supérieur de dix mille livres de rente en terres touchant à celles de Ferney, Ainsi l'entrepreneur de spectacles, qui trouvait déjà avoir fait en Marie Corneille la meilleure acquisition du monde, pourrait garder avec lui le nouveau couple pour jouer la comédie.

Quel était l'apport de Marie ? Voltaire lui avait déjà assuré quinze cents livres de rente viagère, mais à toucher après sa mort : léger pendant, dans la balance matrimoniale, aux dix mille livres toutes venues de Dupuits. Il y ajouta vingt mille livres prêtées, sans reconnaissance valable, au président de La Marche, et qu'il fit hypothéquer, à cette occasion, « sur la plus belle terre de Bourgogne : » bonne affaire encore en même temps que bonne action ; « dot honnête » qu'il fournissait à Marie sans bourse délier, et en lui passant sa créance, désormais bien assurée.

Mais ce n'était pas encore de l'argent comptant ; ce n'était qu'une rente annuelle de mille livres : mince

avoir toujours à côté de la fortune du futur. Il était donc urgent de grossir la dot de Marie des souscriptions cornéliennes. Toutefois, le mariage étant avantageux, Voltaire se hâta de conclure, et se contenta des huit mille livres de la souscription du roi, qu'il obtint de mettre dans le contrat en avancement d'hoirie. « Je tournerais cette clause, avait-il dit ; elle me paraît agréable ; cela fait un terrible effet en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura ! Figurez- vous ! » Au nom du roi, il put ajouter les noms les plus retentissants de la littérature et de l'Etat ; et, transporté d'enthousiasme devant ce contrat transformé en nobiliaire, il s'écria : « C'est une des plus belles époques de la littérature! »

On voudrait croire à un mobile généreux qui aurait poussé et dirigé Voltaire : culte d'un grand nom, honneur de la France, dévouement paternel à une fille adoptive. Mais comment, sous tout ce bruit, démêler un noble battement de cœur? Comment surprendre le dévouement, c'est-à-dire le renoncement à soi, à travers tant d'intrigues égoïstes? Et l'honneur de la France, qu'était-il pour celui qui a passé sa vie à mettre les Welches au ban de l'Europe ? Quant au grand nom de Corneille, il va commencer par le déshonorer, de compte à demi avec sa pupille, dans le père et la mère de celle-ci, dans ceux qui en étaient les légitimes porteurs, en attendant qu'il le ridiculise, par son indécent Commentaire, dans le poète qui seul l'avait fait illustre.

Il fallait le consentement des parents pour le mariage de Marie Corneille. Or, une première difficulté, c'est que la fille elle-même ne connaissait pas leur

demeure. On trouva enfin « Pierre-le-Trotteur, » comme disait agréablement Voltaire, dans les rues, seule adresse que lui connussent les heureux châtelains de Ferney, et on entra avec lui en marché de son consentement. On lui en offrit vingt-cinq louis, et encore à deux conditions : la première, que Jean- François prendrait un autre emploi, parce qu'il était « désagréable à un gentilhomme, à un officier, d'avoir un beau-père facteur de la petite poste ; » la seconde, que le dit Jean-François ne viendrait pas à la noce. Pour Voltaire, bon philosophe, il n'y aurait certainement aucune répugnance ; tendre patriarche, il serait même fort aise de rendre un père et une mère témoins du bonheur de leur fille ; mais le duc de Villars et autres chevaliers français, qui devaient être de la cérémonie, feraient quelque mauvaises plaisanteries, et la noble famille Dupuits rougirait de sa personne, de ses propos et de son emploi.

Le malheureux père refusa d'abord, et Voltaire indigné répondit par ces injures et ces menaces : (c Est-il vrai que François Corneille soit aussi têtu qu'imbécile, et diamétralement opposé à l'hymen de Marie ? En ce cas, le mieux serait de ne point lâcher les vingt-cinq louis à François qu'il n'eût signé ; et si, par une impertinence imprévue, François refusait d'écrire tout ce qu'il sait, c'est-à-dire d'écrire son nom, alors François de Voltaire, qui est la justice même, le laisserait mourir de faim, et il ne tâterait jamais des souscriptions. Marie Corneille est majeure dans deux mois; nous la marierons malgré François, et nous abandonnerons le père à son sens réprouvé. »

Et tout cela s'écrivait de concert, non-seulement

352 VIE DP] VOLTAIRE.

avec les Dupuits, mais avec la fille ! Voilà l'éducation que Marie avait reçue auprès de ces deux vieillards, qui avaient fui ou n'avaient pu atteindre la paternité, et en ignoraient la dignité sacrée; qui prostituaient leurs cheveux blancs dans des jeux de bateleurs, et ne pouvaient respecter la tête blanchie d'un vrai père. Qu'on mette ces lettres intimes en parallèle avec les lettres publiques, avec les cris enthousiastes de la secte, et qu'on juge de la délicatesse et de la générosité tant acclamées de Voltaire !

Cette générosité, cette délicatesse prétendues, suivons-les jusqu'au bout, non pas sur le grand chemin de la renommée, où elles se couvrent d'oripeaux trompeurs, mais dans les sentiers secrets où elles se laissent voir dans la nudité grossière de l'égoïsme.

Pris par la famine, le malheureux père signa; et, dans sa retraite inconnue, il dévora plus de larmes que de pain, pendant qu'on s'enivrait de joie dans le brillant château de Ferney. Le mariage fait, on se crut quitte envers lui et envers les Corneille.

Des Corneille pourtant, de vrais Corneille, descendants directs de Pierre, il y en avait, et Voltaire en était convaincu, bien que, pour ne leur rien donner, il ait répandu le bruit que c'étaient des usurpateurs du grand nom. Il lui en arriva un à Ferney, qu'il ne jugea même pas à propos de présenter au nouveau couple, et il s'en défit avec quelque argent comptant. « On noas menace, écrivit-il, d'une douzaine d'autres petits Cornillons, cousins-germains de Pertharite, qui viendront l'un après l'autre demander la becquée. » Ils n'obtinrent que quelques secours pécuniaires. Ils

venaient trop tard, dit le naïf Wagnière; « le bon moment était passé. »

Sans doute, Voltaire ne pouvait les adopter tous, ni les doter; mais pourquoi traiter avec cette dureté et ce mépris le vrai sang de Corneille? Que valait donc le respect tant affirmé et tant prôné pour ce grand nom? Comédie à grand fracas, qu'il était impossible de recommencer par une adoption nouvelle !

Que produisit le Commentaire ? Les souscripteurs payèrent mal, et un libraire fit banqueroute. Le produit net ne dépassa pas cent mille francs, dont l'éditeur prit la moitié. Restaient cinquante mille francs environ, que Voltaire partagea très-inégalement entre le père et la fille : douze mille francs seulement au père pauvre, et le reste à la fille richement mariée. Malgré tout, le Commentaire, achalandé à si grands coups de caisse, crié dans tous les salons, toutes les Académies, tous les palais, jusqu'aux portes des théâtres et des promenades, partant de voix affidées et de courtiers à gages, ne fut pas pour Marie un Pactole.

Vaut-il mieux comme œuvre littéraire que comme bonne action ?

En 1734, Voltaire avait engagé l'Académie à faire imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, mais <c épurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées. Corneille et Molière en sont pleins, prétendait-il; La Fontaine en fourmille : celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées. »

Pas d'idée plus absurde ! Ce serait la suppression des originaux, la suppression de l'histoire d'une langue et d'une littérature. C'est pourtant avec cette idée que Voltaire est entré dans son travail sur Cor-

neille. A ce travail il voulut associer l'Académie, à qui il soumit son plan et ses notes. L'Académie lui répondait par son secrétaire, surtout par Dalembert, qui, en son nom personnel, lui reprochait déjà des jugements trop sévères, au moins dans la forme : « Ce n'est pas le tout d'avoir raison, disait-il, il faut être poli. »

Mal disposé envers Corneille, qu'il appelait «le père du galimatias aussi bien que du théâtre , » qu'il se vantait de traiter « tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse, » Voltaire passa bientôt de la sévérité à l'injure, et s'enfonça dans son dessein de tout dire sans réticence et sans réserve. C'était un parti pris ; alors, pourquoi consulter ?

Dalembert lui prêchait toujours la modération et les formes : « Plus de révérences, lui criait-il, en donnant des croquignoles, et multipliez les croquignoles et les révérences. » Dalembert n'était qu'un prêcheur hypocrite, car c'est lui qui poussa Voltaire, dans les éditions suivantes, à maltraiter de plus en plus Corneille.

L'ouvrage parut enfin, en douze volumes in-octavo. La critique, qui murmurait depuis trois ans, éclata de toutes parts. Diderot, un ami, avait donné le signal, ce II en veut à tous les piédestaux, avait-il dit de Voltaire. Il travaille à une édition de Corneille. Je gage, si l'on veut, que les notes dont elle sera farcie seront autant de petites satires. Il aura beau faire, beau dégrader ; je vois une douzaine d'hommes chez la nation, qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront toujours de la tête. Cet homme n'est que le second dans tous les genres. »

Impertinence et jalousie : ces deux mots résument

le jugement que les amis eux-mêmes portèrent du Commentaire. Que fat-ce des ennemis, de Fréronet des autres? Clément de Dijon, en particulier, qui avait eu le malheur, comme presque tous les écrivains du siècle, de débuter par l'adulation auprès de Voltaire, en fit dans ses Lettres une critique diffuse, sans doute, et trop minutieuse, mais pleine d'observations d'un goût supérieur, auxquelles Voltaire ne put guère répondre que par des épigrammes et des injures contre « l'inclément Clément. »

Ici encore, c'est le jugement des ennemis qui a prévalu. H y a deux choses dans le Commentaire : une grammaire et une poétique. Or, la poétique de Voltaire se résume en ces deux axiomes : « Les vers, pour être bons, doivent avoir tout le mérite d'une prose parfaite; et, pour juger s'ils sont mauvais, il suffit de les mettre en prose; » — « toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre, doit fournir un tableau à un peintre, t

En vertu du premier de ces axiomes, les plus beaux vers de notre langue et de toute langue seraient condamnés, non-seulement à n'être plus de beaux vers, mais à ne plus former une prose intelligible. Qui ne sait que les inversions, les ellipses, incompatibles avec la prose, forment seules bien souvent la langue poétique ?

Devant le second axiome, tomberait également toute poésie, particulièrement la poésie orientale, la poésie biblique, qui se contente si souvent d'un rapport éloigné, et intraduisible par le pinceau, entre l'objet et l'image. Ce n'était pas seulement, chez Voltaire, l'impie, c'était le poète inintelligent qui bafouait la Bible, qu'il ne sentait pas plus qu'il ne la comprenait. Ce

procédé pictural qu'il voulait appliquer à toute métaphore, il Fa appliqué, en quelque sorte, aux images bibliques par ses traductions grossièrement littérales, qui n'en sont qu'une photographie grotesque,

En abandonnant la poétique du Commentaire à son malheureux sort, on avait continué d'accorder quelque estime aux remarques grammaticales. Eh bien, ces remarques elles-mêmes, pour un grand nombre, sont encore à rejeter. Comme tout son siècle, Voltaire ne savait ni ne comprenait la langue de Corneille ; et c'est pour cela qu'il a déprécié par de vétilleuses chicanes tant de vers irréprochables; qu'il a condamné tant de façons de dire admirables de clarté, d'analogie et de vigueur; qu'il a proscrit, sous prétexte de style bourgeois et de style noble, de style comique et de style tragique, tant de locutions heureuses et expressives, de tours hardis, neufs et animés, et surtout cette union continuelle du simple et du grand, caractère propre de Corneille comme du génie; qu'il a prétendu réduire la pratique de l'art d'écrire à ses visées personnelles, les seules qu'il connût bien ; enfin, qu'il a appauvri lalangue, en la ramenant toute à la sienne, déjà si sèche, si maigre et si désossée.

Mais ce qui indigne le plus dans cet ouvrage, comme dans presque tous les ouvrages de Voltaire , c'est le manque de dignité et de respect. Parce que Corneille est tombé au-dessous de lui-même dans les pièces de sa vieillesse, fallait-il soutenir, « sans balancer, que les Pradon, lesBonnecorse,lesCoras, les Danchet n'ont rien fait de si plat et de si ridicule? » Mais on voulait faire dire aux flatteurs que « la vieillesse de M. de Voltaire était bien différente de celle de Pierre Corneille ! »

Comme si, même dans les dernières pièces de Corneille, il n'y avait pas plus de beaux et grands vers que dans les dernières de Voltaire, — quelques-uns diraient même que dans tout son théâtre !

Voltaire a traité le grand Corneille en petit, c'est-àdire à sa propre mesure. N'ayant pas la foudre olympienne à sa disposition pour l'écraser, il l'a voulu accabler sous une grêle de vétilles. Il n'a prouvé qu'une chose, c'est qu'il n'avait pas un esprit de forte trempe, une âme élevée ; c'est qu'il n'était pas un grand poète.

Il l'a prouvé encore par tant de jugements ineptes sur les princes de la poésie : Homère, Virgile, Dante, Milton, Camoëns; Shakespeare surtout, qui a fini par n'être pour lui qu'un « barbare et un sauvage, qu'un abominable ivrogne, qu'un vilain singe, qu'un Gilles de la Foire, n'ayant pas écrit deux lignes honnêtes ! » C'est contre Shakespeare qu'il a soutenu sa dernière guerre et exhalé son dernier souffle de fureur. Et pourtant c'était lui qui l'avait presque révélé à la France, et il s'en était fait gloire. Mais voici que « les partisans de Shakespeare l'immolent à leur divinité étrangère, » et soudain il ne peut plus se pardonner à lui-même d'avoir ce montré quelques perles trouvées dans son énorme fumier! » Il y a toujours un égoïsme mesquin au fond de toutes les critiques de Voltaire. Mais il faut bien ajouter que, malgré tant d'idées saines, tant de jugements admirables de sens et de tact répandus dans ses œuvres , notamment dans son Siècle de Louis XIV et dans sa correspondance, il avait en littérature, en poésie surtout, le goût petit et étroit. En tout, le grand l'écrasait ouïe faisait délirer.

Anecdotes sur Fréron, sa vie privée. — La Capilotade. — Un manège philosophique. — Mort de Fréron. — Jugement.

Avant de marier Mlle Corneille et de tirer de Fréron cette vengeance éclatante, Voltaire et Le Brun avaient songé à leur vengeance plus personnelle. Mal secondé par Le Brun, Voltaire procéda seul à l'écrasement de son ennemi, et il publia ses Anecdotes sur Fréron, dont son Thieriot lui avait fourni les matériaux. Il les mit d'abord lâchement sur le compte de La Harpe ; puis il écrivit à la Harpe lui-même : « Soyez persuadé qu'il n'y a personne, dans la littérature, d'assez vil et d'assez insensé pour vous attribuer jamais ces Anecdotes. Il n'y a qu'un colporteur qui puisse les avoir écrites. » Et à un autre : ce Les Anecdotes sont quelque chose de si bas, de si misérable, de si crasseux; c'est un ramassis si dégoûtant d'aventures de halles et de sacristies, qu'il n'y a qu'un porte-Dieu ou un crocheteur qui ait pu écrire une pareille histoire. »

On ne saurait mieux juger l'œuvre et l'auteur. Que le lecteur en juge lui-même par cette analyse de Grimm : « L'auteur a voulu imiter la manière de Plutarque, en racontant un grand nombre de détails domestiques concernant son héros. On y calcule avec le plus grand soin combien de fois Fréron a été mis à la Bastille, combien de fois au For-1'Evêque, combien de fois à Bicêtre. On y rapporte que son père était orfèvre, et qu'il passa pour avoir été obligé de quitter sa profession , parce qu'il mettait de l'alliage, plus que de raison, dans l'or et l'argent;

qu'il a épousé sa nièce, qui balayait la rue devant la boutique de sa sœur; que cette sœur, fripière de son métier, hait son frère le folliculaire ; que ce frère a volé un couteau au chirurgien Louis; qu'il a obtenu, par le moyen d'une courtisane, dépositaire des lettres de cachet et sa protectrice, un ordre pour enlever son beau-frère, avocat au Parlement de Bretagne; qu'il l'a garrotté lui-même, et conduit au cachot, en tenant ses chaînes, etc. Tous ces détails sont nobles et intéressants, comme vous voyez, et fort importants pour l'histoire littéraire de ce XVIIIe siècle. »

Et voilà l'œuvre de l'homme qui faisait un crime à Fréron de dévoiler le secret des familles ! C'est le livret où serait consignés tous les faits et gestes d'un galérien du plus bas étage.

Au moins la calomnie aurait dû se mettre d'accord avec elle-même. Tantôt, comme dans Y Ecossaise et le Pauvre Diable, Fréron est une espèce de cuistre, perché dans un grenier, n'ayant que sa plume pour fondement de sa maigre cuisine ; tantôt, comme dans les Anecdotes, c'est un viveur, un ivrogne, un vil entremetteur; mais toujours un fripon, friponnant collaborateurs et libraires. Le fait est que Fréron était un joyeux compagnon, qui arriva bien vite à la fortune. Il y arriva par son talent et par le succès de ses feuilles, sans avoir besoin de vendre sa plume, moins encore de tendre la main à la police, qui n'a jamais enrichi ses espions. Il eut appartement de ville et maison de campagne ; il eut équipage, mena grand train et fit bombance. Ses soupers passaient pour les plus délicieux de Paris. Si l'on y était libre, rien ne prouve qu'il s'y soit jamais passé rien d'immoral,

Fréron eut des amis parmi les meilleurs de sou temps, entre autres Gilbert, qui lui dédia sa Satire du XVIIIG siècle; il eut des protecteurs et même des protégés parmi les ministres, qui recouraient à sa plume. En dehors même du clergé, il voyait la meilleure compagnie, et ceux qui avaient des préventions contre lui cédaient à la séduction de sa belle figure, de sa bonne tenue, de son excellent ton, de son esprit, et ils finissaient par dire avec la présidente d'Aligre : « Fréron ou le- diable, qui que vous soyez, vous êtes charmant ! » Voilà ce qui irritait les philosophes, et surtout le comte de Tourney. Quoi ! Voltaire qui avait dit :

Mais qui pourra jamais souper avec Fréron ?

apprenait que Fréron soupait en joyeuse et noble compagnie! Quoi! le seigneur de Tourney, Ferney et autres lieux n'avait le monopole ni de la bonne chère, ni de la richesse., ni des grands seigneurs, ni de la joie et de la gaîté ! c'était intolérable ! Il aurait pardonné à Fréron, s'il l'eût vu dans la misère et le mépris !

Quant au premier mariage de Fréron avec sa nièce et à son premier enfant, le filleul du roi de Pologne, quant à son second mariage avec une parente encore et à son beau-frère, l'avocat Royou, toutes les calomnies de Voltaire tombent devant les laits, devant les informations qu'il fit prendre, devant des pièces récemment publiées.

Après les Anecdotes, il semblait qu'il fût impossible de descendre d' un degré de plus dans l'ignoble ; Vol taire, néanmoins, tombaplus à fond encore, etilfitla Capilotade* C'est un chant qu'il transporta ensuite dans la Pu-

celle; c'est l'enfer ou lebagne de tous ses ennemis. Et, de fait, de tous ses adversaires il forme là une bande de galériens, dont le chef de chaîne est nécessairement Fréron. Cela remplit plus de quatre cents vers dignes du sujet, c'est-à-dire grossiers et fétides comme le bagne.

Atout cela, Fréron se contenta de répondre avec gaîté et tranquillité, quelquefois avec vive ironie et haute éloquence. Voltaire alors, voyant qu'il ne viendrait pas à bout d'une tel jouteur, entreprit de le désarmer lâchement.

Tout à coup, Y Année littéraire diminue d'intérêt, et les abonnés de nombre. Ce qui va toujours croissant, ce sont les pensions prélevées sur elle, et qui en emportent le plus clair bénéfice au profit de quelques journalistes et écrivailleurs qu'elle a bafoués. Il y a là un mystère que Fréron se décide à révéler. Après avoir rappelé toutes les persécutions dont il a été l'objet de la part des philosophes dans sa personne et dans ses feuilles, il raconte que son censeur, l'abbé Trublet, fatigué des réclamations de la secte, s' étant démis de ses fonctions, il en demanda un à Malesherbes qui ne fût pas connu du public, pour être à couvert des criailleries des barbouilleurs de papier; et que Malesherbes voulut encore qu'il ne fût même pas connu de lui, pour être inaccessible à ses instances : entre le censeur et lui, il devait y avoir un intermédiaire et un messager. Or, c'est cet officieux médiateur que les philosophes vinrent à bout de corrompre. Tous les articles saillants, où le journaliste s'égayait aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, lui étaient rapportés comme refusés par le censeur, et les articles

anodins et sans sel étaient seuls admis. Il fallait refaire aussitôt, boucher un trou énorme au plus vite, pomme pas interrompre la périodicité, et le journal se sentait de cette précipitation. Soupçonnant enfin quelque machine, Fréron va trouver Malesherbes, et lui laisse les articles proscrits. Malesherbes les envoie au censeur, en lui demandant les motifs du refus. Le censeur répond qu'il vient de les lire pour la première fois, et qu'il les eût approuvés.

Fréron attendit quatre ans pour dénoncer une pareille infamie? Que dire de ce calme, de cette impassibilité, de ce courage au milieu d'une telle persécution ! Mais que dire de ces parleurs de liberté, étouffant dans l'ombre et la trahison leurs adversaires ! S'il n'eût dépendu que d'eux, c'en était fait de la liberté de la critique, de la liberté de la pensée, de la parole et de la presse ! Nouveaux Omar s, ils eussent tout brûlé, excepté leurs mauvais livres! Et encore se seraient-ils souvent brûlés eux-mêmes, comme les conventionnels se guillotinèrent entre eux ! A coup sûr, Voltaire eût brûlé Jean -Jacques !

Fréron continua ses feuilles, et Voltaire ses insultes. Pas un coin de la vie de Fréron où Voltaire n'ait déposé ses ordures, pas un pamphlet de Voltaire dont une ou deux pages ne soient barbouillées de quelque ordure sur Fréron !

Fréron, pendant que ses feuilles diminuaient de revenu, ne retranchait rien à sa vie abandonnés et imprévoyante. Bientôt il fut perdu de dettes, et poursuivi par ses créanciers. Les philosophes saisirent ce moment pour exercer une pression nouvelle sur Malesherbes, qui supprima l'Année littéraire. Le 10 mars

1776, Fréron était à la comédie, lorsqu'on vint lui annoncer ce dernier malheur. Il sortit bouleversé. La goutte dont il souffrait remonta. Sa femme, qui, depuis le matin, courait les antichambres pour demander grâce, en rentrant chez elle, le trouva râlant. Elle put l'entendre encore dire aux quelques amis qui l'entouraient : « C'est un malheur particulier qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie; le salut de tous est attaché au sien. » Ce fut, dit-on, son dernier mot, et il expira, âgé d'environ cinquante-sept ans.

Tel fut Fréron, tel fut son duel avec Voltaire, toute sa vie. Sur son courage, sur sa persévérance, sur le service qu'il a rendu à la vraie et libre critique, plus rien à dire. Son talent n'est pas moins incontestable. Il eut la science, il eut la verve, il eut le goût; il eut surtout l'ironie. Au même degré, il eut le don de l'analyse. Soit paresse, soit précipitation dans le travail, soit vice de nature, il est incorrect quelquefois, et il a rarement le grand style. Il est partial encore, et ilsuffit d'être ennemi de Voltaire pour obtenir, sans autre mérite, son indulgence et ses éloges. Chose prodigieuse, pour Voltaire seul, homme et écrivain, il est juste, et il n'est que juste; et si nous avons à réformer aujourd'hui quelques-uns de ses arrêts, ce n'est que pour les aggraver. Dans le plus grand entraînement de la passion et de la vengeance, il ne s'est jamais laissé emporter au-delà des limites du vrai, et il reste, au XVIIIe siècle, le meilleur juge de Voltaire. Que si on compare les deux champions dans leur lutte ; si on met en regard les colères, les calomnies, les vilenies, les grossièretés , les lâches dénégations, les

manœuvres cruelles et ténébreuses de l'un, et le calme la sincérité, la noblesse, la franchise, la justice de l'autre, même dans les rares emportements qu'entraînait la nécessité des représailles, quel homme d'honneur ne préférerait le rôle de Fréron?

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