VOLTAIRE APÔTRE DE LA TOLÉRANCE ET REDRESSEUR DE TORTS
Nous ne commencerons pas ce chapitre par un Traité de la Tolérance. Le nôtre, dans ses principes et dans sa conduite, ne ressemblerait guère à celui de Voltaire, et il n'en conclurait que mieux à la seule tolérance sincère et véritable.
Mais il y a là de grosses questions, qu'heureusement nous n'avons point à résoudre. Notre thèse est plus simple et plus particulière, et la voici : c'est que Voltaire, l'apôtre de la tolérance, a été le plus intolérant des hommes; qu'il n'a prêché la tolérance que par intolérance ; que, seulement toléré, et surtout maître, il n'eût rien toléré lui-même, ni la plus petite critique de ses plus petits vers, ni la plus raisonnable contradiction de ses plus folles idées, ni la moindre apologie de YInfdme qu'il détestait.
En fait, Voltaire n'a rien toléré, ni personne. Quel adversaire n'a-t-il pas bafoué, livré à la police, avec le regret et la douleur de ne pouvoir faire pis ? Quelle chose pure n'a pas souillée, quelle chose sainte profanée, sa plume obscène et impie, seul genre de persécution, et non le moins cruel ni le moins efficace, qui fût en son pouvoir ? S'il n'a pas versé le sang, toujours semence ou fécondation de la vérité, il a
versé des flots d'encre ; et l'encre de Voltaire, faite de sa bile et de son venin, est plus cruelle que le glaive qui tue les corps, car elle flétrit et tue les âmes. Persécuteur, dit-on, celui qui interdit un culte, en renverse les temples, en punit les fidèles par l'exil ou l'échafaud ! Et n'est-il pas persécuteur, celui qui poursuit ces mêmes fidèles sur toutes les places et dans toutes les rues pour les insulter et les mettre au ban de l'opinion ; qui se tient à la porte du temple et en interdit l'entrée, non le glaive à la main, mais le sarcasme à la bouche ; qui couvre d'ordures les marches de l'autel, les saintes images, toutes les croyances, tous les objets du culte, pour empêcher tout genou de fléchir, tout œil de se lever, toute bouche et toute âme de s'ouvrir à la prière, à la foi et à l'adoration ? N'estil pas persécuteur, celui qui attaque les hommes par le mensonge, les femmes et les jeunes gens par la luxure ? Le mensonge est-il moins mortel que la hache, et qui corrompt l'innocence par des discours et des suggestions lubriques, est-il moins coupable que celui qui la viole brutalement?
Qu'on ne nous parle plus de ce tolérant qui n'a rien toléré ; qui a réclamé la liberté de l'attaque, et interdit la liberté de la défense; qui a voulu le droit à l'impiété, et refusé le droit à la foi !
Tu veux que l'on t'épargne, et n'as rien épargné !
Qu'on jette sur ce chapitre un regard sommaire. Ces grands actes de tolérance, tant prônés par les dupes, Galas et Sirven, La Barre et Montbailli, etc., quels autres actes leur servent, en quelque sorte, d'encadrement ? La dissolution des Jésuites et le partage de la
Pologne; la destruction d'une société religieuse et la destruction d'un peuple catholique, Tune et l'autre préparées, acclamées par Voltaire, et toujours au nom de la tolérance !
On ne doit reconnaissance qu'à une intention droite, désintéressée, généreuse. Or, les faits vont le prouver, Voltaire, dans tous ses actes de prétendue tolérance, n'a pris conseil que de son amour-propre ou que de sa haine anti-chrétienne.
Voltaire et les Jésuites. — Les Jésuites et les Crassy. — Le curé de Moëns et les de Croze.
En 1759, Joseph Ier de Portugal est victime d'une tentative d'assassinat : acte de vengeance d'une noble famille outragée par le prince impudique. Sans le moindre souci de la vie et de l'honneur des rois, et en particulier du chose de Portugal, Voltaire commence par envelopper les Jésuites dans la conspiration, espérant bien qu'ils n'en sortiront que par l'exil et par la mort. En effet, le voilà à l'affût des nouvelles, et impatient quand elles se font attendre ou qu'elles ne répondent pas à sa passion : « Point de nouvelles aujourd'hui du Portugal. Point de Jésuite pendu. Lajustice est lente. » Les nouvelles arrivent : on a brûlé le R. P. Poignardini (Malagrida). On a brûlé trois Jésuites! Mais ne nous hâtons pas de nous réjouir : «Malheureusement, ces nouvelles ne viennent que des Jansénistes. » Voici bien mieux : on écrit que le chose de Portugal a envoyé tous les Jésuites à l'abbé Rezzo-
nico (Clément XIII), et en a gardé seulement vingt-huit pour les pendre. Mais, hélas! « ces bonnes nouvelles ne se confirment pas. » Elles se confirment ! Lisez les gazettes : « On y voit des vaisseaux chargés de Jésuites, et on ne se lasse point d'admirer qu'ils ne soient encore chassés que d'un seul royaume. » Voltaire aidant, ils seront chassés de tous. En attendant, que faire de « tous ces animaux-là? Il faudrait les faire travailler aux grands chemins avec un collier au cou, et qu'on donnât l'intendance de l'ouvrage à quelque brave et honnête déiste, bon serviteur de Dieu et du roi. » Il y aurait un moyen plus expéditif de s'en débarrasser : les brûler tous ou les pendre. « On dit bien qu'on a roué le R. P. Malagrida ; Dieu soit bénil » Mais un seul, c'est peu. On parle bien de trois Jésuites brûlés, de vingt, de vingt-deux même, pendus à Lisbonne : « C'est quelque chose; ce sont là des nouvelles bien consolantes. » Mais « je ne mourrais content que si je voyais les Jansénistes et les molinistes écrasés les uns par les autres ; » que si, pour « amener les choses à quelque conciliation, on étranglait le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste, » ou que si « on envoyait chaque jésuite dans le fond de la mer, avec un janséniste au cou, » comme autrefois, dans certaines occasions, on y jetait ce des singes et des chats liés ensemble dans un sac. » Cette «proposition honnête et modeste » ne peut-elle être exécutée? « Rendons au moins ces perturbateurs du repos public ridicules aux yeux des honnêtes gens : tous les moines une fois abolis , » ou décrédités , « l'erreur est exposée au mépris universel. » En fait de grillade, Voltaire dut se contenter du P.
Malagrida : au moins il se donna le plaisir d'insulter encore le malheureux vieillard par des plaisanteries obscènes; et, le laissant sur son bûcher, il quitta le Portugal et rentra en France, pour féliciter les émules de Pombal, pour pousser à l'expulsion des Jésuites, pour réclamer dans l'opération sa part de gloire, pour y battre des mains et donner à toute la secte le signal des applaudissements. Il exigea même que les Jésuites, loin de se plaindre, le remerciassent de les avoir rendus à la liberté. De quoi se seraient-ils plaints? Il offrait de les recevoir « dans sa terre pour lui servir de bouviers, avec de bons gages, ou même de bœufs, avec gages meilleurs. »
Mais il faut rendre encore « à la bêche et à la charrue » les capucins, et les autres moines, et le Pape, leur chef à tous. « Que servirait d'être délivré des renards, si l'on était livré aux loups ? Que servirait d'avoir chassé les Jésuites, si l'on n'exterminait tous les moines, qui ne valent pas mieux que ces faquins de Loyola, qui sont perdus pour l'Etat, qui dévorent la terre dont ils sont le fardeau. »
Avant de la dévorer, ils l'avaient défrichée, ce que n'avait pas fait M. de Voltaire avant de dévorer les revenus de sa terre de Ferney.
Il voulut faire servir les doux princes du Nord, dJoù lui venait la tolérance comme la lumière, à la dernière extermination des Jésuites. Chassés de tous les Etats catholiques, les Jésuites avaient encore un asile en Russie et en Prusse ; et, à défaut de l'Europe, ils gardaient le privilège de verser leur sang en Asie ; voilà ce qui ne se pouvait souffrir ! Frédéric s'obstina à en garder ce la précieuse graine , » et Voltaire ne le
lui pardonna jamais ; Catherine demanda du temps pour s'en défaire, et ce répit ne lui fut accordé qu'à la condition qu'elle aiderait à l'extirper ailleurs. Ces « fripons » de Jésuites venaient d'être expulsés du Japon et de la Chine, à la grande joie et aux applaudissements répétés de Voltaire; mais « ces drôles, ces perturbateurs du genre humain étaient encore soufferts à Pékin sous prétexte de mathématiques. » Or, il semblait « assez plaisant » à Voltaire « d'empêcher ces marauds -là de faire du mal à la Chine, » à sa Chine bien -aimée, et il y parvint par Saint-Pétersbourg : tout chemin le menait à l'assaut de Rome!
Nous voilà introduits dans le secret de la tolérance de Voltaire. Avant d'y pénétrer plus intimement, amusons-nous à quelques bagatelles de la porte.
Pendant la minorité des six frères Desprez de Crassy, les Jésuites d'Ornex avaient acheté une terre de cette famille , mise en vente pour éteindre une dette. A la majorité des six frères, Voltaire entreprit de les faire rentrer dans leur bien et d'en évincer les Jésuites, et il déposa les dix-huit mille livres qu'il avait coûté. « Il est si agréable de chasser les Jésuites, dit-il, de les dégraisser, de vider leur bourse, de combler leur honte, qu'il faut tout sacrifier à cette œuvre pie. » Beaucoup de bruit pour rien. Les Jésuites, acquéreurs légitimes et de bonne foi, reprirent leur argent, et les Crassy rentrèrent dans leur bien sans résistance en vertu du droit lignager. Voltaire, qui parle en dix endroits de ses démarches actives et de ses sacrifices généreux, en réalité ne fit rien, et ne risqua ni ne perdit un sou.
En février 1761, il écrivait à sa nièce de Fontaine :
« Je m'amuse à chasser les Jésuites d'un terrain qu'ils avaient usurpé, et à tâcher de faire envoyer aux galères un curé de leurs amis. Ces petits amusements sont nécessaires à la campagne : il ne faut jamais être oisif. »
Ce curé était le curé de Moëns, un nommé Ancian, qui avait avec les communiers de Ferney, pour une dîme, un procès dont les frais montaient déjà à quinze cents francs. « Voyez, écrivit Voltaire à de Brosses, ce qu'on peut faire pour les idiots de Ferney. » — Voltaire insulte toujours en aidant, quand il ne se tient pas à l'insulte pour toute aumône. — De Brosses reconnut le droit du curé, qu'il ne s'agissait plus que d'engager à ne pas pousser trop vivement l'exigence de sa dette.
C'était Voltaire qui, en haine du curé, avait jeté ses vassaux dans cette affaire ruineuse, et il était tenu à réparer le mal qu'il avait fait. Il ne s'y épargna pas. Non-seulement il s'adressa à toutes les autorités civiles et judiciaires, mais il écrivit à l'évêque d'Annecy la lettre la plus comique sous une telle plume, lettre dans laquelle il donnait à l'évêque des leçons de patristique et de charité chrétienne. L'évêque ne put que recommander au curé la douceur et l'indulgence, et il est probable que le curé, si peu traitable qu'il fût, se conforma à ce conseil.
Deux ans après, Voltaire, qui en gardait gros sur le cœur contre le curé, trouva moyen de lui faire restituer les quinze cents francs, et avec usure.
En janvier 1761, écrivant encore à de Brosses, il accusa ce curé, « fléau de la province, de sacrilège joint à l'assassinat. » Ancian était convaincu d'être
allé chercher des assassins dans un cabaret, d'avoir frappé le premier, et encouragé les autres à frapper un jeune homme nommé de Croze. Voilà pour l'assassinat. Le sacrilège consistait dans le refus qu'un Jésuite avait fait de l'absolution à la fille de Croze, jusqu'à ce qu'elle eût engagé son père à cesser les poursuites.
Tout en condamnant le curé, de Brosses condamna la chaleur et la cabale que Voltaire avait mises dans cette affaire. Quant au Jésuite, il « aurait été bien en peine de dire quelle peine les lois humaines peuvent infliger à un prêtre qui ne veut pas trouver sa pénitente en état d'être absoute. »
Au fond, de quoi s'agissait-il? Le jeune de Croze. se trouvant un soir dans un mauvais lieu, y avait été surpris par Ancian, accompagné de quelques satellites. De là, rixe, coups, blessures, tout cela prémédité peutêtre, mais sans intention de donner la mort. C'était déjà beaucoup trop ; car si les lois et les coutumes du temps laissaient aux curés un certain droit de police dans leurs paroisses, elles ne leur permettaient pas de prêcher la morale et de mettre le bon ordre à coups de bâton.
Malgré requête sur requête, la sentence du baillage de Gex ayant été favorable au curé, de Croze, ou plutôt Voltaire, en appela au Parlement de Dijon. En cette circonstance, Voltaire mit encore tout le monde en mouvement; c'était « un scélérat à étrangler. » Il en coûta au scélérat, suivant Voltaire, quinze cents francs de dédommagement, — les quinze cents francs des idiots de Ferney, — plus les frais; en tout, quatre mille livres.
Et maintenant, paulo majora !
Calas. — Sirven.
En 1761, habitait à Toulouse, rue des Filatiers, une famille protestante, la famille Calas, composée du père et de la mère, marchands d'indiennes; de quatre fils, Marc-Antoine, Louis, Pierre et Donat; de deux filles, Rose et Anne, et d'une servante catholique, Jeanne Viguier. Depuis quelque temps , Louis , converti au catholicisme par la servante, avait été forcé de quitter la maison paternelle. De la correspondance et des enquêtes administratives antérieures au procès, il ressort que le père, Jean Calas, était un homme dur et avare, malgré une assez grande richesse, et qu'il avait été irrité des sacrifices auxquels, suivant l'usage du temps, la conversion de son fils l'avait condamné. Des dépositions sur les faits antérieurs à l'événement, il résulte encore que l'abjuration de Louis lui suscita des vexations dans sa famille, qu'il y fut en butte à des menaces auxquelles il dut se soustraire par la fuite.
Au jour de la catastrophe, le jeune Donat était en apprentissage à Nîmes. Les deux filles, parties la veille pour la campagne, semblaient avoir été éloignées à dessein. Il ne restait donc à la maison, outre le père et la mère, que les deux fils Marc-Antoine et Pierre, auxquels s'était joint un ami, le jeune Lavaysse.
Marc-Antoine avait certainement parlé de son abjuration comme d'un projet plus ou moins sincère
et arrêté, ce qui suffisait pour mettre en éveil l'avarice paternelle. Dès lors il fut menacé et maltraité luimême, jusqu'à ce qu'il pérît peut-être victime d'un accès subit de colère ou d'un complot longuement préparé. Tous les faits du 13 octobre, jour de sa mort, toute la conduite des principaux acteurs de la tragédie, laissent malheureusement supposer qu'il y avait quelque machination contre ses jours.
On sait ce qui se passa dans cette soirée du 13 octobre. Marc-Antoine fut trouvé mort et pendu. Etait-ce suicide ou assassinat ? Le caractère, la conduite du jeune homme semblent répugner à un suicide, que toutes les circonstances, d'ailleurs, démontrent à peu près impossible. Il y aurait donc eu assassinat. Qui accuser de ce crime ? Les contradictions et les mensonges des prévenus font naître contre eux, il le faut avouer, une terrible présomption. Quels furent les vrais coupables ? Si nous les cherchons dans la famille, le chef est nécessairement l'âme du crime. Fut-il seul ? Il est difficile d'admettre qu'un vieillard de soixante-trois ans ait pu seul, sinon pendre vivant, au moins étrangler d'abord, puis pendre, encore flexible, un vigoureux jeune homme de vingt-neuf ans; et comme il sera seul condamné, on remuera bien des sophismes, pour arguer de cette impossibilité en faveur de l'innocence des Calas. S'il fut l'assassin, il eut donc des complices, soit dans la famille, soit parmi des étrangers qu'il introduisit dans sa maison.
On sait encore la suite. Le 18 novembre, les capitouls rendirent un arrêt, d'après lequel Jean Calas, sa femme et son fils Pierre étaient déclarés auteurs, et
Lavaysse et la servante complices delà mort de Marc- Antoine. Le Parlement évoqua l'affaire. Condamné à mort le 9 mars 1762, Jean Calas, le lendemain, expirait sur la roue avec courage et en protestant de son innocence.
Joseph de Maistre a dit : « Rien n'est moins prouvé que l'innocence de Calas. Il y a mille raisons d'en douter, et même de croire le contraire. » Quoique ce mot terrible ne nous paraisse pas avoir encore été détruit, nous n'avons point à prendre parti contre Calas, et, s'il le fallait, nous le supposerions volontiers innocent. Notre objet, à nous, est de nous prononcer, non sur Calas, mais sur Voltaire, de raconter sa conduite en elle-même, et d'en scruter les motifs.
Voltaire n'entra pas de lui-même dans l'affaire. L'initiative, en cette campagne contre l'intolérance, partit des Genevois, qui, à la même époque, ne toléraient pas l'exercice du culte catholique dans leur ville, ni même l'habitation des catholiques sur leur territoire; et Voltaire, qui avait besoin de leur faire quelque plaisir pour se remettre avec eux, ne s'y engagea néanmoins qu'avec crainte et répugnance.
Simple recrue d'abord, il va se faire capitaine. Tl prend des informations; se rapproche de Genève; loge près de lui Pierre et Donat, à son théâtre de Châtelaine : — ne s'agissait-il pas démonter une autre tragédie ? — organise à Genève un comité secret, qu'il tient au courant de ses démarches, et charge de collectes en faveur des Calas ; enrégimente tous ses illustres visiteurs, qui rapportent ensuite son enthousiasme à Versailles, et y soufflent son ardeur belliqueuse ;
ouvre des souscriptions dans tous les Etats et auprès de tous les princes protestants ; donne enfin le mot d'ordre à toute l'Encyclopédie : «Criez, et qu'on crie! Criez, et faites crier ! C'est là mon refrain ! Il n'y a pas d'autre secret que d'exciter le cri public et de porter ce cri aux oreilles du roi; de soulever l'Europe entière, la terre et le ciel, et de faire tonner leurs cris aux oreilles des juges ; de faire brailler tout Tordre des avocats, de faire tinter les oreilles du chancelier, de ne lui donner ni repos ni trêve, de lui crier toujours : « Calas! Calas ! » de faire solliciter les juges fort et longtemps, soir et matin, par leurs amis, leurs parents, leurs confesseurs, leurs maîtresses : quand le cri public sera si violent, les juges n'oseront refuser la révision ; et, d'ailleurs, qu'importe leur jugement, quand l'Europe aura jugé ? »
Il entre alors en campagne de sa personne. Il publie ce qu'il appelle les pièces originales du procès, son œuvre à lui, écrite sous la dictée des Calas, ou ignorants ou intéressés, par un homme qui lui-même ne sait rien, quoiqu'il dise tout savoir. Il y joint des Mémoires, des Histoires, des Déclarations, et surtout son Traité de laTolèrance, dont Moultou, un pasteur déiste, ce son cher philosophe, » lui a fourni tout le bagage historique et juridique. Tissu d'erreurs et de déclamations, sans rapport au procès des Calas, mais d'autant plus propre à remuer la France et l'Europe, qui en ignoraient le premier mot! Désormais la question était déplacée ; il n'y avait plus de procès réel qu'entre la tolérance et le fanatisme : la tolérance, représentée par la philosophie, dont le mot d'ordre était : « Absolvez Calas! » et le fanatisme, représenté par le Par-
lement et les Catholiques, qui disaient : « Après Calas, envoyez tous les huguenots à la mort ! »
Voltaire, se défiant de tous les parlements, solidaires entre eux, désirait que l'affaire fût déférée au Grand-Conseil, et il l'obtint, à force de sollicitations. Il excite alors le zèle des avocats, particulièrement d'Elie de Beaumont et de Mariette, et leur inspire des Mémoires, aussi peu fondés que les siens, qu'il adresse à tous les grands personnages et fait traduire dans toutes les langues. Ces Mémoires à la main, la veuve Calas, qu'il a fait partir pour Paris, se présente, en grand deuil, chez les juges, les grands et les publicistes, et se poste sur le passage du roi. Au moment décisif, Voltaire fait la revue de ses troupes et prend ses dernières dispositions ; puis il attend plein de confiance.
En effet, le 1er mars 1763, le Conseil déclare admissible la requête des Calas; le 7, il ordonne la révision du procès de Toulouse; le 4 juin 1764, il le casse; enfin, le 9 mars 1765, troisième anniversaire de la sentence toulousaine, il réhabilite solennellement la mémoire de Jean Calas, et ordoune au Parlement de Toulouse, — qui n'a jamais obéi, — de biffer sur ses registres la sentence capitale, et de transcrire en marge l'acte de réhabilitation.
Que prouve cet acte? Quand il s'agit du supplice de Calas, on parle d'intolérance, d'opinion ameutée. Voyons, de bonne foi, qu'est-ce donc, contre Calas, que la coalition de quelques capitouls et de quelques pénitents blancs, comparée à ta coalition, en faveur de sa mémoire, de tous les philosophes, mâles et femelles, de tous les courtisans et de toutes les cour-
tisanes, de tous les princes et grands seigneurs, enrégimentés par un capitaine comme Voltaire? Et si une coalition fanatique prouve contre la sentence de condamnation de Toulouse, que ne prouvera pas une coalition, autrement fanatique et puissante, contre la sentence de réhabilitation de Versailles et de Paris? D'un côté, la seule ville de Toulouse ; de l'autre, toute la France, toute l'Europe ! Est-ce que l'état de l'opinion, tel que l'avaient fait les capitouls et les pénitents blancs, était plus défavorable à la découverte de la vérité, que l'état de l'opinion tel que le firent Voltaire et les philosophes? A-t-on examiné avec plus de soin, plus de liberté et d'impartialité, à Paris qu'à Toulouse? Pourquoi Calas a-t-il été condamné à Toulouse? Parce qu'il était protestant, dit-on, et non parce qu'il était coupable. Et n'est-ce pas aussi parce qu'il était protestant, plutôt qu'en raison de sa problématique innocence, que sa mémoire a été réhabilitée à Paris? Calas catholique et condamné par un tribunal protestant, Voltaire eût-il également embrassé sa cause? Non, il eût laissé son cadavre sur la roue, et sa mémoire sous le coup d'une sentence infamante. Les victimes catholiques ne manquaient pas alors ; les rois etles ministres de la philosophie ne laissaient pas vaquer les prisons ni chômer les bourreaux : eh bien, que faisait Voltaire ? Il adulait, sinon les bourreaux, au moins ceux qui les mettaient en besogne, et il vilipendait, il ridiculisait les victimes. Le protestantisme le gênait peu dans sa guerre irréligieuse ; aussi n' a-t-il jamais poussé contre lui un de ces cris de fureur qu'il vomissait contre le catholicisme. Le procès Galas n'a été pour lui qu'un incident de cette guerre, dont le mot d'ordre était :
« Ecrasons l'infâme ! » Et il Ta dit et répété : « Cette affaire de Calas fera un bien infini à la raison humaine, et autant de mal h Y Infante.» Aussi, à nulle époque, en nul endroit de sa correspondance, l'horrible cri ne retentit plus souvent ni avec plus de rage que dans le cours et à l'occasion du procès des Calas.
A cette haine intolérante et frénétique du catholicisme, ajoutons, pour avoir tous les mobiles de l'apôtre de la tolérance, la haine des parlements, le besoin de rappeler sur lui une attention qui se détournait de ses pamphlets toujours les mêmes et de ses petits vers monotones; enfin, une tragédie comme une autre à jouer! Aussi, des Calas disait-il ce mes roués, » comme il disait « mes chevaliers » de Tancrède. Il ne présenta jamais l'affaire Calas que comme la pièce la plus intéressante, qu'il priait tous ses amis de faire réussir; et, quand tout fut fini, il écrivit : « La pièce est dans les règles; c'est, à mon gré, le plus beau cinquième acte qui soit au théâtre. »
Vieil histrion ! Et il se vantait de ses libéralités et de ses sacrifices, quoiqu'il n'ait presque rien donné aux Calas, dont il se fit seulement le frère quêteur! Il se vantait surtout de sa sensibilité, et il disait à Mme Suard, qui en fut tout attendrie, la naïve personne : « Ah ! Madame, pendant onze ans, j'ai été sans cesse occupé de cette malheureuse famille et de celle des Sirven; et, pendant tout ce temps, je me suis reproché comme un crime tout sourire qui m'est échappé. » C'est à mettre avec la fièvre qu'il prétendait avoir tous les ans le jour de la Saint-Barthélémy ! A en juger par tant de lazzis et de pamphlets de ces
années, a-t-il eu, le malheureux, des actes de contrition à faire !
Elisabeth Sirven, fille d'un protestant de ce nom, arpenteur à Saint-Alby, disparut dans la nuit du 15 décembre 1761, et fut retrouvée quelques jours après au fond d'un puits. C'était pendant le procès des Calas. Des bruits de parricide étaient en l'air. La justice informe. Par une prudence fort explicable et qui passe pour un aveu de culpabilité, la famille prend la fuite, se disperse et se réunit à Lausanne. Cependant les juges de Mazarnet poursuivent la procédure. Un rapport de médecins conclut à l'assassinat. Bien discutées, les preuves étaient insuffisantes ; mais, comme il arrive dans presque tout procès par contumace, les juges rendent une sentence de condamnation. La sentence est confirmée par le Parlement de Toulouse, et Sirven est exécuté en effigie.
Moultou présenta les Sirven à Voltaire. Le défenseur des Calas les interrogea, et forma sa conviction sur leurs réponses et sur leur serment exigé qu'ils étaient innocents : il était convaincu d'avance. Toutefois, il lui fallut quelque courage pour recommencer. Non bis in idem, dit le proverbe, ce La pièce n'était pas neuve, » puis elle n'était pas « dans les règles; » elle manquait d'éclat; elle manquait surtout de ce beau cinquième acte des Calas : « Il n'y avait eu malheureusement personne de roué.» Mais, comme « il est bon d'écraser deux fois le fanatisme, monstre qui lève toujours la tête, il mit dans la sienne de soulever encore l'Europe pour les Sirven. C'eût été un crime de perdre une occasion de rendre le fanatisme exécrable. Ge second exemple d'hor-
reur devait achever de décréditer la superstition. » Il se mit aussitôt à ramasser les pièces, qu'il fit passer encore à Elie de Beaumont. Mais, ne voulant pas mener de front les Calas et les Sirven, qui pouvaient s'embarrasser et se nuire, il attendit que la première affaire fût en bon train avant de lancer la seconde. Il entra en scène par une lettre à Damilaville, que celui-ci fit imprimer et courir, où était racontée l'aventure des Sirven, leur arrivée à Ferney, et l'intervention du patron de la tolérance. Comme il l'avait annoncé, il fit à l'Europe entière un appel, auquel répondirent naturellement tous les protestants et tous les princes inféodés à Ferney. Ayant des raisons de redouter le parlement de Toulouse, il versa des flots d'encre, il remua mille machines , pour que l'affaire fût encore évoquée au Conseil. Malgré ses efforts, et à son grand regret, Sirven fut renvoyé à ses premiers juges, sauf à faire appel au Parlement. En effet, mis seulement hors d'instance par le tribunal de Mazameb il interjeta appel à Toulouse pour obtenir davantage. Voltaire l'accompagna de tribunal en tribunal de ses vœux et de ses recommandations, mais mollement, parce qu'il était dégoûté par les lenteurs de l'affaire. <c Elle a tant traîné, disait-il, quelle ne fera nulle sensation dans le monde. Personne ne se souciera que Sirven, replongé dans son obscurité, ait un hors de cause ou un arrêt plus agréable. Le voilà maître de son bien; il exerce son ancienne profession. Ses filles sont un peu folles ; ainsi l'était la noyée. Sa famille a été bien secourue; il doit être content. S'il obtient l'arrêt qu'il désire, tant mieux; sinon, je lui conseille de vivre en paix. »
Malgré tant d'indifférence après tant de chaleur, il consent, lorsqu'il apprend la sentence de réhabilitation, à s'écrier : « Vive désormais le Parlement de Toulouse ! » Le premier président, en lui transmettant lui-même la nouvelle, lui avait pourtant écrit que la culpabilité des Calas était démontrée. Mais que lui importait ? La tragédie des Galas était finie, et n'y avait-il pas bien joué son rôlet?
La Barre. — Bélisaire et Coger. ~ Les Guèbres. — Martin et Montbailly. — Morangiès et Lally. — Histoire du Parlement. — Les Serfs du Jura.
En 1765, quelques jeunes gens, dont les plus connus sont le chevalier de La Barre et d'Etallonde, furent accusés, non sans vraisemblance, d'avoir brisé un crucifix sur un pont d'Abbeville, insulté une procession, vomi d'ignobles blasphèmes, chanté des chansons licencieuses, et enfin de s'être agenouillés devant de mauvais livres, dont étaient plusieurs de Voltaire. D'Etallonde avait pris la fuite, et il n'encourut que la condamnation par contumace. Des autres accusés, le chevalier de La Barre fut seul condamné à mort par le tribunal d'Abbeville, dont le parlement de Paris confirma la sentence. Il ne mourut point en Socrate, quoi qu'en ait dit Voltaire; mais comme il avait vécu, en franc drôle.
Il est impossible d'éprouver pour lui, malgré sa jeunesse, la moindre sympathie. Toutefois, il faut reconnaître ici l'exagération de la peine, exagération ve-
liant moins de la disproportion entre la peine et le crime quedelacontradiction entre les lois et les mœurs. Si Voltaire s'était borné à demander un adoucissement aux lois, il n'y aurait rien à dire; mais c'était encore l'infâme qu'il poursuivait dans les juges d'Abbeville, c'était sa vengeance personnelle. Brûlé avec La Barre dans les mauvais livres qu'il désavouait, il épousa sa cause avec une ardeur qui était un aveu de paternité.
L'humanité, l'horreur du supplice d'un si jeune homme, l'inspirèrent-elles encore? On le voudrait croire. Mais, en 1757,1e supplice de « Monsieur Damiens, » moins justifié et plus horrible, ne lui avait été qu'un thème à plaisanteries ou à déclamations contre les prêtres, qu'une occasion plutôt de prouver, par un désespoir hypocrite , qu'il « aimait véritablement la France et son roi, » et que les philosophes seuls étaient bons citoyens.
Chose curieuse, c'est l'impie Frédéric, qui, inspiré par son instinct de roi, posa les vrais principes dans cette circonstance, et voulut ramener à la raison et au bon sens l'emporté Voltaire. « Accusez les lois du royaume, lui écrivit-il, et non les juges qui n'ont pu prononcer que suivant les lois ! Accusez encore les victimes, vraiment coupables. Gardons-nous d'introduire le fanatisme dans la philosophie! La tolérance, dans une société, doit assurera chacun la liberté de croire ce qu'il veut ; mais cette tolérance ne doit pas s'étendre à autoriser l'effronterie et la licence de jeunes étourdis qui insultent audacieasement à ce que le peuple révère ! »
Voltaire ne proiita pas de la leçon, et moins encore
se vanta de l'avoir reçue. Il revint sur cette affaire en 1775. A sa recommandation, d'Etallonde était devenu officier de Frédéric; à sa demande, il obtint un congé illimité pour venir solliciter la cassation de la procédure d'Abbeville.
Pour obtenir toutes ces grâces de Frédéric, il n'en avait coûté à Voltaire que d'insulter de nouveau sa patrie ; pour lui c'était marché donné, ce Sire, avait- il dit, toutes les fois que j'écris à Votre Majesté sur des affaires un peu sérieuses, je tremble comme nos régiments à Rosbach. » Et, à propos d'un portrait du roi de Prusse : « Il n'y a point de Welche qui ne tremble en voyant ce portrait-là; c'est précisément ce que je voulais :
Tout Welche qui vous examine De terreur panique est atteint, Et chacun dit, à votre mine, Que dans Rosbach on vous a peint. »
Voltaire logea longtemps d'Etallonde à Ferney, et lui fit des Mémoires. On offrit au contumace des lettres de grâce qu'il refusa, « trouvant, écrivit encore Voltaire à Frédéric, qu'il y aurait eu de l'infamie à paraître à genoux, avec l'uniforme d'un officier prussien, devant ces robins, et disant que cet uniforme ne devait servir qu'à faire mettre à genoux les Welches. » D'Etallonde retourna en Prusse, et ce n'est qu'en 1788 qu'on lui accorda des lettres d'abolition.
En 1767, avait paru Bèlisaire, mauvais et ennuyeux roman de Marmontel, dont un chapitre sur la tolérance allait contre toute religion. Voltaire, qui regardait ce chapitre, avec les Saisons de Saint-Lambert, comme le
chef-d'œuvre du siècle, tomba sur Riballier et Coger,
qui avaient travaillé à la censure de Bélisaire par la Sorbonne ; et, suivant son invariable tactique, il commença par dénaturer leurs noms, en faisant de l'un Ribaudier, et de l'autre Coge-Pecus ; puis il les accabla sous une grêle de libelles. Il voulut même jouer tous ces intolérants sur le théâtre, et fit des pieds et des mains pour obtenir la représentation des Guèbres ou la Tolérance. Quand d'Argental reçut cette sotte tragédie, il lui demanda des « adoucissements sur la prêtraille. » — «Impossible, répondit-il, la pièce n'étant fondée que sur l'horreur que la prêtraille inspire. » Et il s'adressa aux amis et aux puissants en faveur de ses Guèbres, qui auraient fait « une révolution. » Il n'obtint rien, et se vengea de son échec sur Coge-Pecus. alors'recteur de l'Université, qui venait de proposer, pour sujet du prix d'éloquence, un discours sur ce texte : « Non magis Deo quam regibus infensa est ista quœ vocatur hodie philosophia. En bon latin, cela signifiait que la prétendue philosophie était également l'ennemie de Dieu et des rois ; mais les philosophes, qui ne savaient pas le latin et étaient aveuglés par leur passion autant que par leur ignorance, ne manquèrent pas de prendre le texte au rebours de la langue et de la vérité, et de traduire que la chère philosophie « n'était pas plus ennemie de Dieu que des rois. » Voltaire en fit des gorges-chaudes, et se promit bien de faire rire toute la France aux dépens du savant recteur. Sous le nom de l'avocat Belleguier, il composa un Discours sur le texte interprété à sa manière, et il crut bien avoir fait un chef-d'œuvre. Oui, chef-d'œuvre d'ignorance et de mauvais ton !
Oa a donc besoin de revoir les causes défendues et gagnées devant le tribunal du Parlement ou de l'opinion par ce grand réviseur de procès ; et, si on les remettait toutes sur le bureau, il en perdrait plus d'une au tribunal de la postérité. Nous pouvons lui abandonner Martin et Montbailly, sauf, ici encore, à trahir son secret.
Martin, agriculteur du Barois, condamné, en 1767, pour un assassinat dont il était innocent, mourut sur la roue. Sollicité de s'entremettre encore dans cette affaire, Voltaire, embarrassé déjà des Sirven, refusa d'abord, puis s'entremit, mais sans succès.
Il fut plus heureux pour Montbailly, jardinier à Saint-Omer, condamné à mort avec sa femme, en 1770, pour crimede parricide. Le mari fut seul exécuté immédiatement, et le supplice de la femme enceinte fut renvoyé après l'accouchement. Dans l'intervalle, leur innocence fut reconnue : une nouvelle sentence mit la femme hors de cause, et réhabilita la mémoire du mari.
Tous les écrits de Voltaire en ces deux affaires n'étaient qu'un cadre à enchâsser ses invectives contre l'ancien Parlement, qui l'avait condamné tant de fois, et ses apologies de Maupeou et du Parlement nouveau, dont il espérait toute licence. C'est dans ces idées qu'il avait publié son Histoire du Parlement: livre sans plan, sans conclusion, redite de toutes ses niaiseries contre le moyen âge, les papes, le clergé, mais, dans les circonstances, machine de guerre. Aussi le Parlement s'en émut-il au point de faire trembler l'auteur, qui se hâta de désavouer « l'infâme rapsodie, dont plusieurs chapitres étaient croqués,
faux, plats, indécents, remplis de solécismes, de barbarismes, d'impertinences, etc. » Néanmoins, le Parlement allait requérir, lorsqu'il fut supprimé. Voltaire avait donc à hâter, à louer une mesure, bonne, suivant nous, en elle-même, mais qu'il ne favorisait qu'en tant que bonne pour lui. Ce n'était pas la couronne de France, c'était son livre et sa personne que le chancelier Maupeou venait de tirer du greffe.
Des billets signés pour une somme de trois cents mille francs, reçue ou non reçue, voilà le procès du comte de Morangiès, dans lequel Voltaire entra par suite de ses relations avec la famille. Vilain procès, où tout était embrouillé et peu honorable, y compris la conduite et le caractère du client de Voltaire. Après bien des péripéties contradictoires, Voltaire obtint néanmoins un dénouement favorable à Morangiès.
Lally valait mieux, malgré ses défauts. Ne le croyant pas coupable de trahison, Voltaire demanda pièces et mémoires pour réviser son procès ; mais, sur quel ton! et comme il gâtait son œuvre d'avance! <c Vous souciez-vous beaucoup, demanda- 1- il à Dalembert, du bâillon de Lally, et de son gros cou, que le fils aîné de M. l'Exécuteur a coupé fort maladroitement pour son coup d'essai? Je sais bien que c'était un homme très-violent, qui trouvait aisément le secret de se faire haïr de tout le monde ; mais je parierais mon petit cou qu'il n'était point traître. » Après une telle entrée en scène, se soucie-t-on beaucoup du rôle de Voltaire, et du billet du mourant au fils de la victime réhabilitée ?
C'est le dernier acte du grand Perrin-Dandin. Il avait alors transporté ses assises de Ferney à Paris.
Quatre jours après, il était cité lui-même aux assises de Dieu. Mais, auparavant, il avait eu le temps de condamner des moines, et de faire exécuter un peuple.
Le défenseur des serfs du Jura s'était préparé à sa mission par le commerce des noirs, qu'il faisait de compte à demi avec un armateur de Nantes. Les moines détenteurs de serfs étaient moins coupables que lui, et les serfs moins à plaindre que ses malheureux nègres.
En général , les serfs ou gens de main - morte étaient des espèces de tenanciers qui, une fois quittes envers le seigneur d'une redevance moindre que nos fermages actuels, jouissaient à vie, et même héréditairement, à certaines conditions, du produit de la terre. Au XVIIIe siècle, le servage n'existait plus en France que dans certaines provinces, comme la Franche-Comté, plus récemment annexées à la monarchie. Tels étaient les serfs du chapitre de Saint -Claude, héritier des Bénédictins du Jura. Loin d'être malheureux, ils prospéraient mieux que les paysans des pays de franchise.
Voilà ce que Voltaire appelait une jurisprudence de Huns et de Vandales, un droit d'Attila et de Barbares. C'est qu'il s'agissait de moines, et d'un chapitre successeur de moines. Il se gardait bien de déblatérer contre les seigneurs laïques qui étaient en cas pareil : ces seigneurs étaient des possesseurs légitimes, et même des oc bienfaiteurs respectables, » tandis que les moines n'étaient que des ce usurpateurs et des oppresseurs. » Pendant sept ans, il ressassa toutes ces déclamations en dix écrits divers, sans compter les
mémoires plus nombreux qu il inspira, sans compter ses innombrables lettres. Il y avait là une question de propriété et de justice à laquelle il n'avait nul égard. Quand il s'agissait du servage laïque, il parlait bien d'un « dédommagement aux seigneurs; » mais, pour les moines, de tous les plus légitimes propriétaires, rien de mieux que de les voler, tout simplement en les appelant des voleurs.
Droit et fait, récit et discussion juridique, tout, ou presque tout, est donc faux dans les écrits de Y Homme aux quarante écus, fort mauvais économiste, et du patriarche de Ferney qui ne cherchait que l'occasion d'une nouvelle campagne contre les moines.
Et notez que Voltaire, en se faisant renouveler les privilèges de Ferney, avait eu bien soin de garder ce le droit de main-morte sur plusieurs petites possessions, » qu'il était donc seigneur main-mortable tout comme le chapitre de Saint-Claude, qu'il traitait moins bien ses serfs, et qu'il ne les affranchit jamais !
Voltaire et la Pologne.
Catherine avait pris une première possession de la Pologne, en mettant sur le trône des Jagellons un de ses amants réformés, Stanislas Poniatowski. Les Polonais, déjà asservis, sentirent le besoin de renoncer à leur fatal liberum veto et de rendre leur monarchie héréditaire. Ce projet sauveur ne faisait l'affaire ni de Catherine, qui songeait à compléter sa conquête, ni de Frédéric, qui convoitait sa part du butin. De là, entre eux, le traité de 1766, par lequel ils interdisaient
toute réforme, pour entretenir l'anarchie dont ils voulaient profiter. Dans les mêmes vues, ils soutinrent les dissidents non-catholiques, privés du droit du suffrage et exclus de la Diète, non par intolérance et par fanatisme, comme a dit Voltaire, mais par mesure politique, le catholicisme et la nationalité polonaise étant dès lors inséparables; et Catherine, s'arrogeant déjà tout droit de justice et de souveraineté, fit arrêter deux évêques et huit sénateurs des plus influents, qu'elle envoya en Sibérie.
Les Polonais se soulevèrent, et se réunirent en Confédération, sous le drapeau de la vierge Marie. Voltaire se moquera-t-il de la sainte image, lui qui se fût agenouillé devant la louve romaine, et qui s'inclinait alors devant l'aigle, le léopard ou tout autre animal représenté sur le drapeau des ennemis de la France ! Bien plus, Catherine ayant appuyé par les armes ses mesures tyranniques, il annonça triomphalement qu'elle venait d'envoyer en Pologne 40,000 Russes « prêcher la tolérance la baïonnette au bout du fusil. » Il invita à en « rendre grâce à Dieu » comme « du plus grand événement qui eût signalé le siècle, » comme d'une « conquête sur le fanatisme, » de la « victoire de l'esprit pacificateur sur l'esprit persécuteur, » comme de la rentrée « du genre humain dans ses droits, » et de la fondation de la « liberté de conscience. »
L'Europeprotestante applaudit ; l'Europe catholique, représentée surtout par la France et l'Autriche, laissa faire ou coopéra au brigandage.
Roi de l'opinion, que n'aurait pas pu Voltaire contre ces rois assassins! Mais lui, qui avait soulevé l'Europe
pour un protestant obscur, il n'eut que des encouragements et des louanges pour regorgement d'un peuple catholique. Il reprit alors, avec une activité nouvelle, sa correspondance avec Frédéric; et, sous prétexte d'affranchir la Grèce, il ne cessa de l'exciter, et contre « le gros cochon de Moustapha, » notre seul allié en faveur de la Pologne, et contre ce des ingénieurs sans génie, » c'est-à-dire contre des officiers envoyés par la France pour fortifier les Dardanelles.
Frédéric ne bougea pas, ne voulant se mettre de la partie que pour en partager l'enjeu. Mars-Apollon ne consentit, pour le moment, à guerroyer contre la Pologne qu'à coups de petits vers, et il lança contre les confédérés, au lieu de bataillons, les six chants de son ignoble Pologniade. L'auteur de la Pucelle, qui trouvait « plaisant de détruire les gens et de les chanter, » le félicita, comme de juste, et lui souhaita « six villes pour six chants. »
Enfin, le crime est consommé, et Frédéric en fait frapper une médaille commémorative. Cette médaille, représentant d'un côté Frédéric, et de l'autre une carte des provinces adjugées que la Pologne elle-même lui présente, avec la légende Regno redintegrato, est envoyée à Voltaire, qui trouve la légende ce noble et simple, » et la carte ce du plus bel effet. » Il appelle les vers au secours de son enthousiasme :
La paix a bien raison de dire aux Palatins : Ouvrez les yeux, le diable vous attrape, Car vous a\ez à vos puissants voisins, Sans y songer, longtemps servi la nappe. Vous voudrez donc bien trouver bel et beau Que ces voisins partagent le gâteau.
ce C'est assurément, continue-t-il en prose, le vrai gâteau des rois. Vous voilà, Sire, le fondateur d'une très-grande puissance; vous tenez un des bras de la balance de l'Europe, et la Russie devient un nouveau monde. Comme tout est changé, et que je me sais bon gré d'avoir vécu pour voir tous ces grands événements! Je ne sais quand vous vous arrêterez. Mais je sais que l'aigle de Prusse va bien loin. Je supplie cet aigle de daigner jeter sur moi chétif, du haut des airs où il plane, un de ces coups d'oeil qui raniment le génie éteint. Je suis à vos pieds comme il y a trente ans, mais bien affaibli. Je regarderai le Regno redintegrato, quand je voudrai reprendre des forces. » Quel Prussien ! Quel Cosaque 1 Et quelle indignation doit-on sentir contre ce mauvais Français, après tout ce que nous avons vu,... sans parler de ce que nous verrons !
A ce Cosaque, à ce Prussien, Frédéric pouvait adresser, sans crainte de lui déplaire, les injures les plus ignobles contre les bons Français, <c brigands, excréments des nations; » et comme il envoyait en même temps des tasses de porcelaine, Voltaire avalait sans grimace les excréments, en y prenant son café à la crème.
Courons vite à travers ces ignominies, et arrivons au trait final : « On prétend que c'est vous, Sire, qui avez imaginé le partage de la Pologne ; et je le crois, parce qu'il y a là du génie ! »
Dans le même temps, et sur le même sujet, Voltaire entretenait une correspondance plus suivie encore avec cette Catherine II, meurtrière de son époux et insatiable de voluptés, qu'il appelait « sa Sèmiramk
et sa Sainte; » cette Catherine II, aux pieds de laquelle il a jeté, non-seulement sa personne et toute l'Encyclopédie, mais la majesté de Louis XIV, qu'il avait déjà jetée sous la botte de Frédéric; à qui il dressait des autels, en se disant son « vieil idolâtre et le prêtre de son temple. » Il lui savait gré de tout, même du meurtre de son époux, en raison même de la tyrannie que « la tolérante » exerçait alors dans la Pologne catholique, et il la proclamait « la bienfaitrice du genre humain. » Réduisez donc les Polonais, Madame, lui criait-il; « battez les Turcs, en dépit du nonce du pape » et en dépit cle la France ! Prenez mes chars, pour que j'aie l'honneur de « contribuer à vous tuer quelques Turcs î » Qu'on puisse enfin graver sur vos médailles : « Triomphatrice de l'empire ottoman et pacificatrice de la Pologne! » Pour moi, je voudrais aller vous faire ma cour; et, si je mourais en chemin, je ferais mettre sur mon petit tombeau : « Ci-gît l'admirateur de l'auguste Catherine, qui a eu l'honneur de mourir eh allant lui présenter son profond respect. » Battez les Turcs î Madame, battez les Turcs ! On dit bien qu'il y a des Français dans l'armée turque. Mais, est-ce que je suis Français, moi? Est-ce que je ne suis pas sujet de celle qui vient de m'envoyer de si belles fourrures, et une boîte d'or tournée de ses belles et augustes mains? «Je suis Catherin, Madame, et je mourrai Catherin î » — Vous avez donc tué des Turcs, Madame ! « Votre Majesté me rend la vie en tuant des Turcs! » Quand j'ai reçu cette bonne nouvelle, j'ai « sauté de mon lit, en criant : « Allah! Catharina! » et j'ai chanté : « Te Catharinam laudamus, te Dominam confitemur ! »
Serait-ce grotesque, si ce n'était pas si horrible!
Haine de Rome, mépris de la France, voilà les deux sentiments qui animaient son culte pour Catherine : haine de Rome, qui, par l'organe de son pontife, ce Rezzonico tant moqué, le grand Clément XIII, avait seule plaidé devant l'Europe la cause d'une nation catholique; mépris delà France, dont il opposait les fêtes mesquines ou assombries par le malheur, les modes futiles et les spectacles frivoles, la faiblesse militaire et maritime, aux fêtes brillantes et joyeuses, aux prétendues mesures civilisatrices, aux triomphes sur terre et sur mer de la Russie et de son impératrice.
La France n'était donc pas assez humiliée, grâce aux courtisans et aux courtisanes adulés par lui, pour que ce mauvais Français la jetât en proie aux moqueries de la courtisane couronnée ! La honte de la France encyclopédique n'était doncpasassezconnue, pour que ce traître en livrât à nos ennemis le dernier secret !
Une instruction outrageuse de Catherine ayant été interdite en France : « Et je suis encore chez les Welches, s'écria-Ml, et je respire leur atmosphère! » Mais que dire des Français enrôlés contre Catherine te parmi ces fous de confédérés? Cela est contre toutes les lois de la chevalerie ! » C'est pour le coup que j'abjure la France : « Daignez observer, Madame, que je ne suis point Welche ; je suis Suisse : et, sij'étaisplus jeune, je me ferais Russe. »
Il ne tarit plus sur ces « chevaliers Welches, » assez absurdes, ridicules et fous pour porter les armes contre sa « Notre-Dame de Pétersbourg, » et il les condamne à « mourir de faim, s'ils ne meurent pas du charbon. »
C'étaient deux pièces qui se menaient de front, et elles touchaient, Tune et l'autre, à leur dénouement. La Pologne est partagée, et le grand histrion écrit à son héroïne : « Le dernier acte de votre tragédie paraît bien beau; le théâtre ne sera pas ensanglanté, et la gloire fera le dénouement. Voilà trois belles et bonnes têtes dans un bonnet: la vôtre, cdle de l'empereur des Romains, et celle du roi de Prusse. »
Et maintenant la petite pièce des « Chevaliers errants. » Catherine avait écrit à Voltaire qu'elle les voulait garder quelque temps chez elle, pour qu'ils enseignassent les belles manières dans ses provinces, et Voltaire « se bornait à rire. » La pièce n'était pourtant pas si plaisante, au moins pour les pauvres chevaliers, mais bien plaisant est le rôle qu'y joua Voltaire.
Ces prisonniers, l'Encyclopédie avait voulu s'en faire un trophée. Dalembert les réclama « au nom des philosophes et de la philosophie. » La belle Catau — ainsi entre frères on appelait la sainte — envoya copie de la pétition à Voltaire, avec une fin de non-recevoir qui n'était qu'un persifflage. Bertrand-Dalembert insista auprès de Catau et auprès de Raton-Voltaire, priant celui-ci de «donner un coup de patte pour tirer du feu ces marrons russes. » Le coup de patte, Raton entendait bien le donner, mais non au profit de Bertrand. Il y eut alors entre Bertrand et Raton un jeu non soupçonné de Bertrand, et où les rôles de la fable furent renversés. Pendant que Raton faisait croire à Bertrand qu'il donnait son coup de patte dans le feu de Catau, et qu'il invitait Bertrand à ouvrir la bouche pour croquer les marrons russes, il ne travaillait que pour son compte. Du reste, Bertrand ne jouait, en
l'honneur de la secte, qu'une tartuferie d'humanité, car il n'exigeait même pas que Catau lâchât les marrons; il lui suffisait « que Catau fît une réponse honnête, satisfaisante et flatteuse pour la philosophie, sans se compromettre en aucune manière et sans accorder ce qu'on lui demandait. » Raton , non moins tartufe, était plus ambitieux. Il convoitait réellement les marrons russes, les prisonniers français, dont il voulait se faire des dépouilles opimes qui lui auraient peut-être ouvert la France et le capitole. Par Richelieu, il fit demander à Versailles un commandement exprès de travailler à la délivrance des prisonniers, que l'impératrice, prétendait-il à faux, s'apprêtait à envoyer en Sibérie. Le commandement ne vint pas, et il ne fit rien, n'ayant aucune récompense à attendre. Il laissa les confédérés sous la griffe des aigles du Nord, et les chevaliers français en proie « à la faim ou au charbon ! »
Et maintenant, Français, Polonais, dressez une statue à Voltaire ! c'est affaire aux Prussiens et aux Cosaques !