ENTRÉE ET DÉBOTS DE VOLTAIRE DANS LE MONDE ET DANS LA LITTÉRATURE
Débuts littéraires. — Premier voyage en Hollande. — Pimpette.
« Quel état veux-tu prendre ? » demanda François Arouet à son fils au sortir du collège. « Je n'en veux pas d'autre, répondit le fils, que celui d'homme de lettres. » — « Mais, répliqua le père, c'est l'état d'un homme qui veut être inutile à la société, à charge à ses parents, et mourir de faim. » Voltaire, qui devait mourir avec 160,000 livres de rente, n'était pas fils de prophète !
Sa famille combattit vainement sa vocation littéraire. Toutefois, il dut d'abord obéir et suivre les cours de droit; mais il les suivit avec répugnance, préférant les brillants hôtels à une salle d'école qui avait l'air d'une grange, et, les nuits d'orgie aux leçons faites en latin barbare. Pour l'arracher à un commerce dangereux, son père lui fit proposer la charge d'avocat général à la cour des Aides, ou, à son choix, un office de conseiller au Parlement, en faisant
valoir à ses yeux la considération attachée à la magistrature. « Dites à mon père, répondit le jeune homme, que je ne veux point d'une considération qui s'achète : je saurai m'en faire une qui ne coûte rien. » Fière réponse, mais faite après coup : il se montrera bientôt moins superbe !
Cependant, il faisait des vers. Au sortir de rhétorique, ou au collège même, suivant le rêve de tout bon rhétoricien d'alors, il avait composé une tragédie, Amulius et Numitor, qu'il jeta plus tard au feu. En 1712, il prit part au concours de poésie ouvert par l'Académie française, dont le sujet était le vœu de Louis XIII. Le jeune poète de 18 ans ne succomba, à l'en croire, que sous le poids des 64 ans de son rival, l'abbé Du Jarry. Il se vengea d'abord de son échec par le Bourbier, où il faisait croupir et coasser au pied du Parnasse ses rivaux et ses juges, La Motte plus ignominieusement que les autres ; puis il s'en prit directement au pauvre Du Jarry, dans une lettre au sujet du prix depoésie;et depuis, en grand rabâcheur qu'ilétait, il ne cessa de se moquer d'une opposition bizarre des pôles brûlants aux pôles glacés, que Du Jarry aurait faite dans la pièce couronnée.
Outre ces escapades poétiques qui auraient bien suffi à effrayer le prosaïque François Arouet, le jeune homme se livrait à des escapades de fils de famille plus effrayantes encore pour le bourgeois rangé. Une pareille vie ne pouvait durer, et le père Arouet songea à y mettre un terme. Connaissant, par son frère l'abbé, le marquis de Châteauneuf, notre ambassadeur à La Haye.il le supplia de se charger du jeune fou, qui partit en qualité de page ou de secrétaire.
Nombreux et bien composé était le personnel de l'ambassade ; mais Voltaire, malgré son goût pour la bonne compagnie, chercha ses relations au dehors, et surtout parmi les réfugiés français. Exilé et mauvais catholique, une sympathie naturelle l'attirait de ce côté; surveillé à l'hôtel de l'ambassade, il échappait par là à l'espionnage.
Il y avait alors à La Haye une femme singulière, Mme Du Noyer, qui, après avoir abjuré par intérêt, avait abandonné son mari et la France, et était retournée au protestantisme. Elle vécut d'abord en Angleterre tantôt d'intrigues, tantôt d'aumônes mendiées avec impudence. En Hollande, elle demandait à sa plume des moyens d'existence moins malhonnêtes. Vers la fin de 1713, à l'arrivée de Voltaire, elle vivait entre son journal la Quintessence et sa fille Olympe , qui l'un et l'autre lui attiraient nombreuse compagnie. Olympe, — la Pimpette de Voltaire, — avait failli devenir la femme de Jean Cavalier, l'ancien chef des Camisards des Cévennes ;mais Cavalier s'était contenté de puiser dans la bourse de la mère, et avait dédaigné la fille.
Voltaire s'introduisit aussitôt dans cette maison ouverte à tous venants. Pendant qu'il séduisait la mère par son esprit, il se faisait bien venir de la fille, ex-ingénue qui, depuis plusieurs années, soupirait après un autre prétendant. Mais, plus aimable aux yeux de Pimpette, Voltaire ne valait pas Cavalier dans l'estimation ambitieuse de Mme Du Noyer, qui ne pouvait vouloir pour sa fille d'un enfant de dix-neuf ans, sans position ni avenir certain. Aussi, à peine eut-elle découvert l'intrigue, qu'elle courut la dénoncer à
'l'ambassade. Châteauneuf, craignant la plume irritée 1 de l'auteur de la Quintessence, qui pouvait donner une couleur de prosélytisme religieux aux prétentions du | jeune page, faire d'une amourette de jeunesse une affaire d'Etat, et brouiller de nouveau Versailles et La Haye qu'il cherchait à rapprocher dans l'intérêt de la paixd'Utrecht, donna à Voltaire l'ordre de partir le jour même pour Paris. A peine lui accorda-t-il de différer son départ jusqu'au lendemain, et encore à la condition qu'il garderait les arrêts au palais de l'ambassade.
Séparés l'un de l'autre, Voltaire et Pimpette emploient toute sorte de ruses pour s'entretenir par écrit. Pimpette réussit même à se rendre auprès de Voltaire sous des habits masculins. Mais l'escapade est connue, et il faut décidément partir. Pendant le voyage ils s'écrivent encore. Ils arrêtent entre eux un programme, qui consiste à faire rentrer Pimpette en France, sous prétexte de retourner à son père et à l'Eglise catholique ; et, pour réussir, on mettra le Père Tournemine et l'évêque d'Evreux, parent de Pimpette, dans les intérêts de la néophyte amoureuse.
Mais, à peine arrivé à Paris, la veille de Noël, Voltaire trouve son père irrité contre lui par les lettres de Châteauneuf et de Mme Du Noyer, ce Mon père, écrit-il,
une lettre de cachet pour me faire enfermer; je n'ose me montrer. Je lui ai fait parler. Tout ce qu'on a pu obtenir de lui a été de me faire embarquer pour les Ile? ; mais on n'a pu le faire changer de résolution sur son testament, dans lequel il me déshérite. >>
Donc, deux intrigues à mener de front : la rentrée en France de l'amante, et la rentrée en grâce de
t) VIE DE VOLTAIRE.
l'amant, deux intrigues qui s'embarrassent et s'empêchent l'une et l'autre. Après quelques démarches de diplomatie comique, oli Voltaire débute en convertisseur, Pimpette est bientôt sacrifiée, d'abord par l'amant, ensuite par sa mère et Cavalier, qui, en combinant l'un contre l'autre l'ambition, la cupidité et la vengeance, la marient à un chevalier d'industrie, se disant comte de Winterfeld. Voltaire n'y pensa plus guère, ni dans le moment, ni plus tard : il avait assez de ses propres affaires.
Longtemps intraitable, Arouet ne laisse à son fils que le choix entre la prison et l'exil. « Je consens, ô mon père, écrit le fils, de passer en Amérique, et même d'y vivre au pain et à l'eau, pourvu que, avant mon départ, vous me permettiez d'embrasser vos genoux. » Le père accepte l'éloignement et refuse l'embrassade. Cependant, sur l'intervention de quelques amis, il consent à laisser son fils à Paris, à la condition qu'il entrera chez un procureur.
Voltaire au Temple et à Saint-Ange. — Premier exil à Sully et premier emprisonnement à la Bastille.
Voilà donc Voltaire dans l'étude de Me Alain. Il n'y prendra de la pratique que ce qu'il lui en faudra pour devenir plus tard, dans ses propres affaires, un fin retors capable d'en montrer à tous les procureurs du monde. Là, parmi ses compagnons de basoche, il avait trouvé ce Thieriot, son ami de toute la vie, passionné comme lui pour le spectacle et les vers, et les deux
jeunes gens, se débauchant l'un et l'autre, laissaient l'antre de la chicane pour les coulisses des théâtres.
Puis Voltaire était rentré au Temple, dans la compagnie des Chaulieu, des La Fare, des Bussy, des Courtin , des Caumartin , des Servien , des d'Aremberg, des Sully, la plupart vieillards et ecclésiastiques, chez qui l'âge et le caractère n'étaient qu'une excitation à la débauche et à l'impiété. Après la mort de Louis XIV, au retour d'exil du chevalier de Vendôme, dans l'entière liberté de la Régence, il y eut au Temple continuité de fêtes et recrudescence d'orgie. Commencées le soir, les séances bachiques, auxquelles la faiblesse du tempérament condamnait Voltaire à ne prendre qu'une part modérée, duraient jusqu'au jour ; quelquefois même, un souper ne finissait qu'à l'heure où devait commencer l'autre. L'orgie n'était complète que si l'on roulait sous la table ; elle n'était bonne qu'assaisonnée d'impiétés et de gravelures. C'est là que Voltaire a puisé sa philosophie, qui ne juge de l'homme et du monde qu'au point de vue du plaisir; c'est là encore qu'il s'est fait sa langue impie et obscène.
Au sortir de ces brillantes nuits, comment aurait-il pu s'enfermer dans l'ombre et la poudre du greffe? Aussi laissait-il là Me Alain et ses dossiers pour courir à quelque fête nouvelle, ou il ne s'enfermait que pour faire des vers. Son père était désolé et songeait encore à quelque mesure de rigueur, lorsque le jeune Caumartin obtint du vieillard la permission de l'emmener à Saint-Ange, sous prétexte de l'arracher à ses compagnies, et de lui fournir une retraite et des conseils qui l'aideraient à prendre une sage résolution. Là, en
effet, les résolutions du jeune homme se fixèrent, mais non clans le sens qu'aurait voulu le vieil Arouet. À Saint-Ange il trouva le vieux Gaumartin, qui le nourrit d'histoire et de littérature, et qui, en lui parlant sans cesse d'Henri IV et de Sully, lui inspira la première idée de la Henriade.
C'en était bien assez pour captiver Voltaire. Galant, de plus, et aimant fort la bonne chère, attirant autour de lui la meilleure compagnie, Caumartin le retenait par d'autres plaisirs capables de lui faire oublier les nuits du Temple.
Enfin, Saint- Ange devint pour Voltaire un lieu où il prit l'habitude de s'aller reposer des fatigues de la vie parisienne, une retraite commode pour échapper aux reproches de son père et aux vengeances de ses ennemis, un alibi plus commode encore qu'il se hâtait d'invoquer, lorsqu'on lui imputait certaines ordures qu'il répandait à Paris.
Parmi ces ordures, il y avait deux couplets sur les habitudes incestueuses que le bruit public reprochait au duc d'Orléans et à sa fille la duchesse de Berry. Le 5 mai 1716, un ordre signé du Régent l'exilait à Tulle. Son père obtint qu'il fût envoyé à Sully-sur- Loire, où il avait quelques membres de sa famille. Le père espérait que les parents exerceraient sur lui une heureuse influence, et le ramèneraient à des pensées plus sages.
Attirés par la beauté et les habitudes du lieu, par l'humeur aimable du châtelain, tous les épicuriens spirituels s'abattaient à Sully, en sorte que Voltaire y retrouva les compagnons et y reprit la vie de Saint- Ange et du Temple. Il payait ses frais d'hospitalité en
petits vers, en madrigaux aux dames, en vives saillies, dont il animait toutes les fêtes. Etqurdi d'abord par cette vie voluptueuse, charmé de cette société de gens d'esprit, de belles dames, de chasseurs, auxquels il se mêlait sans faire grand mal au gibier ; choyé pour son esprit, flatté dans sa vanité aristocratique, les premiers temps à Sully lui parurent très-doux. Mais c'était toujours un exil, et bientôt il s'y ennuya à mourir. Le Régent pouvant seul l'en tirer, il rima une épître courtisanesque, qu'il lui fît tenir par le duc de Brancas et par le marquis d'Ussé. Soit effet du plaidoyer, soit intervention de puissants avocats, le Régent se laissa fléchir, et Voltaire revint à Paris au commencement de 1717.
Il alla se loger, non pas chez son père, mais dans une maison garnie, rue de la Calandre, au Panier- Vert. Il ne put se tenir longtemps en repos, et ne resta pas plus de quelques mois en liberté.
Malgré son épître au régent et tous ses compliments à ce prince, il ne l'aimait guère etlui gardait rancune. Perdu dans le groupe des roués, pour mieux cacher ses coups de vengeance, il décochait de là bien des traits qui mettaient la police en émoi. Alors on fît courir une vieille pièce, les J'ai vu, violente satire du règne de Louis XIV, et on la lui imputa. Il n'en était pas l'auteur ; et, quoi qu'il en ait dit, tout autre fut la cause de son premier emprisonnement à la Bastille. La vraie cause fut une petite pièce latine qui était bien de lui, le Régnante puer o, renouvelant contre le Régent, en style d'inscription, les accusations de poison et d'inceste. Irrité d'une pareille récidive, après une première pénitence très-douce et un pardon très-clé-
ment, le régent, rencontrant l'auteur au Palais-Royal, lui dit : « Monsieur Arouet, je gage vous faire voir une chose que vous n'avez jamais vue. — Eh quoi donc, Monseigneur ? — La Bastille. — Ah! Monseigneur, je la tiens pour vue. » Néanmoins, quelques jours après, le 16 mai, il était écroué à la prison d'Etat.
Il résulte de pièces de police qu'il fut emprisonné non-seulement pour le Régnante puero, mais pour quelques discours également satiriques, dont un espion nommé Beauregard trahit le secret. Il a raconté lui-même sa vie de prison dans son petit poème de la Bastille. Cette vie fut assez douce. Il mangea à la table du gouverneur, et trompa les ennuis de sa captivité en travaillant à sa Henriade.
Mis en liberté le 14 juillet 171 8, il fut admis le lendemain, raconte-t-on, à faire sa cour au Régent, qui lui dit : « Soyez sage, et j'aurai soin de vous. » A quoi il aurait répondu : « Merci, Monseigneur, mais je supplie Votre Altesse de ne se plus charger de mon logement. y>
C'est vers ce temps qu'il prit le nom de Voltaire, dont on ne saurait donner l'origine ou l'étymologie certaine. Sous ce nom plus retentissant, il n'a pas été, malgré son espoir, plus heureux, mais il est devenu plus célèbre. Désormais il ne signera pas autrement, et ne se fera appeler que M. de Voltaire, dédaignant le nom d' Arouet. Le 2 mai 1741, il écrivait à l'abbé Moussinot : « C'est de Lille que je vous envoyai ma signature en parchemin, dans laquelle j'oubliai le nom à! Arouet y que j'oublie assez volontiers. Je vous renvoie d'autres parchemins où se trouve ce nom, malgré le peu de cas que j'en fais. » Et c'était le nom de son père !
Comme on ne pouvait sortir alors d'une prison d'Etat que par la porte d'un exil momentané, Voltaire partit pour Châtenay, où il avait la famille de sa tante maternelle. De là il écrivit à Marc-René d'Argenson, à Maurepas, au Régent lui-même, protestant sans vérité de son innocence et promettant sans sincérité d'être sage, demandant surtout de rentrer à Paris. Il obtenait d'abord quelques heures, puis quelques jours, puis tout un mois, puis un mois encore; enfin, le 12 octobre, son exil était définitivement levé.
Il touchait à la fois à la liberté et au triomphe.