OEDIPE, ARTÉMIRE, VIE ERRANTE
Œdipe et la maréchale de Villars.
Il y avait environ cinq ans qu'il travaillait à son OEdipe, qu'il aurait ainsi commencé à l'âge de 19 ans. Il allait partout lisant sa tragédie, à ses amis du Temple, à la duchesse du Maine, au prince de Conti; il recueillait les avis de chacun, et de tous ses confidents se faisait d'avance des prôneurs.
Mais ce qui était plus difficile à gagner que les princes du Temple ou de Sceaux, c'étaient les princes et les princesses de la rampe, les comédiens et les comédiennes surtout, qui ne voyaient qu'une tragédie de collège dans une pièce sans amour. A en croire ses récits postérieurs, il aurait, plein de la lecture des anciens, commencé son OEdipe à peu près comme s'il eût été à Athènes. Il voulait donner du pur Sophocle, et à peine consentait-il à introduire, au milieu de la terreur du sujet, non pas une intrigue d'amour, mais seulement le ressouvenir d'une passion mal éteinte. Ce ne serait que pour gagner sa cause auprès des comédiennes, qu'il aurait gâté sa pièce en y admettant
le ridicule amour du vieux Philoctète pour la vieille Jocaste.
Histoire faite après coup. Dès le temps d'OEdipe, Voltaire était ce qu'il s'avoua plus tard, « l'homme du monde le moins grec, » et nous en avons la preuve dans ses Lettres sur Œdipe, qui sont du même temps, où il fait du chef-d'œuvre de Sophocle une critique insolemment absurde.
La pièce allait être représentée, lorsqu'il fut mis à la Bastille. Cet emprisonnement ne fit que rendre plus impatiente et plus favorable l'attente d'un public mis en émoi par Voltaire et ses amis. Ainsi préparé, bien joué, d'ailleurs, par Dufresne et Mlle Desmares (18 novembre 1718), Œdipe eut un grand succès constaté par quarante-cinq représentations successives, chose jusqu'alors inouïe. Ce succès était dû moins peut-être au mérite, réel pourtant, de la pièce, qu'aux allusions à Louis XIV, dont les scandales de la Régence réhabilitaient la mémoire, et qu'aux sentences philosophiques et aux maximes irréligieuses dont le poète avait bigarré ce sujet d'une religion si naïve. Faute littéraire qu'il était incapable de sentir; mais il sentit bien l'audace de ses impiétés, qu'il essaya de cacher sous une étourderie étudiée. A une des représentations, il parut sur le théâtre portant la queue du grandprêtre. On le prit pour un rival qui voulait faire tomber la pièce, et la salle retentit de cris d'indignation, qui, bientôt, se convertirent en applaudissements, lorsqu'on sut quel était le singulier porte-queue. La maréchale de Villars, qui assistait à cette représentation, partagea d'abord rétonnement général; puis, avec sa curiosité de femme, elle demanda à voir l'auteur.
Introduit dans sa loge, Voltaire conçut pour elle une passion qui lui empoisonnera et lui fera perdre bien des jours.
Le succès d' OEdipe se soutint à la lecture . De toutes les tragédies de Fauteur, c'est celle peut-être qui eut le plus de célébrité. Aussi occasionna-t-elle un déluge de brochures pour et contre. Mais les littérateurs les plus autorisés se déclarèrent ses partisans, par dessus tous La Motte, qui se vengea noblement de l'auteur du Bourbier en donnant à l'a\iteur à' OEdipe la plus flatteuse approbation. J. B. Rousseau, à qui Voltaire continuait d'écrire en l'appelant son maître et son modèle, et à qui il avait envoyé sa pièce, lui répondit ce comme à un homme destiné à faire un joar la gloire de son siècle; » et, malgré quelques préventions défavorables, malgré quelques réserves sur la théorie des mauvaises rimes et sur certains points des Lettres, il se déclara, après lecture, « obligé d'avouer que le Français de 24 ans avait triomphé en beaucoup d'endroits du Grec de 80. »
A défaut du Régent, qui n'avait pas accepté une dédicace singulièrement offerte, il faut dire, à un prince que le public malin s'obstinait à reconnaitre dans le héros incestueux de la pièce, Voltaire dédia son OEdipe à Madame. Mais le Régent lui accorda, pour récompense de son travail, une médaille d'or et une pension de 1,200 livres. En envoyant OEdipe à plusieurs princes, notamment au roi d'Angleterre, Georges Ier, Voltaire se procura encore des protecteurs pour les mauvais jours.
En attendant, il était tout au bonheur. Il passa à Paris l'hiver de 1 71 8 à 1 71 9 dans les meilleures sociétés et dans l'enivrement du triomphe. Toutefois, sa vanité,
sa passion dominante, trouvait une forte diversion dans l'amour insensé qu'il avait conçu pour la maréchale de Villars. Contre cette folle passion la maréchale était protégée et par la jalousie de son mari et par sa propre vertu. Tout en gardant avec lui une allure amicale, mais sans coquetterie, elle tint bon, par sa réserve, contre la séduction de la personne et des vers du poète, sans avoir besoin de recourir aux airs farouches. Voltaire put la voir à Paris dans cet hiver de 1718, et, quand elle eut quitté Paris pour Vaux- Villars, château bâti par Fouquet, il n'aspira plus qu'à l'y rejoindre. Il ne gagna rien auprès d'elle, pas plus à Villars qu'à Paris. Vainement il se plaignit à la maréchale elle-même et à la postérité, prétendant mériter davantage : il en fut pour ses plaintes et ses petits vers. Au moins gagna-t-il l'hospitalité d'un beau château, où il prit l'habitude de se rendre. On tenait peu à son amour, mais beaucoup à sa personne et à sa muse, qui, là comme partout, savaient animer toutes les fêtes, et le maréchal le relançait dans toutes ses retraites pour l'amener à Villars. Il y allait, quoique de moins en moins attiré par la passion, surtout après que la maréchale eut commis le crime de devenir dévote. Dès lors, s'il l'appelait encore « l'aimable sainte, » s'il en parlait quelquefois avec respect, au fond, il la méprisait, elle et sa « misérable vie. »
Mlle de Livry, le comédien Poisson et Artémire. — La Source et Bolingbroke.
Entre ces deux passions, également malheureuses, la première pour Pimpette, celle-ci pour la maréchale de Villars, s'en était placée une autre, plus malheureuse encore, et qui ne valut à Voltaire que des injures et des horions.
Pendant son premier exil à Sully, en 1716, il avait connu Suzanne de Corsembleu de Livry, qui avait accès au château. A une époque où la mode était de jouer la comédie à la campagne, le château de Sully avait son théâtre. Riche en acteurs choisis parmi les beaux esprits qui affluaient au château, ce théâtre était fort pauvre en actrices, et MUe de Livry, avec sa vocation ou sa manie dramatique, lui était une grande ressource dans l'emploi de jeune première. Mais, pour se former à l'art qu'elle voulait embrasser, M1Ie de Livry avait besoin de leçons, et elle en demanda à Voltaire, un maître tout trouvé. Voltaire l'aima, se fit aimer d'elle, battit des mains, avec les complaisants du château, aux faibles succès de la débutante, et lui promit de l'associer à ses futurs triomphes sur le Théâtre-Français. En effet, il lui obtint un ordre de début dans le rôle de Jocaste, à une reprise d'OEdipe. Quoique célébrée à l'avance pour ses talents et pour ses liaisons avec l'auteur, elle échoua, et ne réussit pas mieux dans le comique, auquel on la dut renvoyer. Quelques accents provin-
ciaux lui attirèrent encore les rires du public et surtout des comédiens. L'un d'eux, Poisson, rit plus haut que les autres. Voltaire, se croyant insulté dans la personne de son élève, insulta à son tour. Poisson, bon bretteur, l'attendit à la porte du spectacle et lui proposa un duel. Plus hardi en paroles qu'en action, Voltaire répondit qu'un homme de sa sorte ne se battait pas contre un comédien. Alors, au lieu de l'épée, Poisson, non moins insolent, lui proposa le bâton. Après un guet-à-pens de Voltaire, Poisson porta plainte ; mais Voltaire avait pris les devants, et il réussit à faire enfermer pendant quelques jours le malheureux comédien : début de ses recours à la police, qu'il armera contre tous ses ennemis !
En ce temps, avec les intrigues amoureuses et les intrigues littéraires, il s'occupait d'intrigues politiques. Il fut un des agents du plénipotentiaire de Charles XII, le baron de Gortz, qui, avec Alberoni, Richelieu et la duchesse du Maine, songeait à bouleverser l'Europe. Gortz voulut même l'emmener en Italie sous le titre et la livrée d'abbé, et l'avoir encore pour compagnon à son retour en Suède. Sous sa mascarade d'abbé, Voltaire eût fait en Italie une figure grotesque; mais une figure tragique peut-être en Suède, s'il y eût accompagné le baron de Gortz, qui, arrivant à Frédéricschal le lendemain de l'assassinat de Charles XII, y trouva lui-même la mort.
A ces nouvelles, le Régent dut avoir une mince idée de la sincérité des sentiments et des promesses que lui avait exprimés le poète, une mince idée encore de la reconnaissance de son pensionnaire. Puis, bien des mots échappés à la fougue du jeune homme, ingrat,
rancuneux et brouillon, lui furent sans doute répétés ; par exemple, celui-ci, pendant qu'un orage affreux grondait sur Paris: « Le royaume des Cieux, comme le royaume de France, est-il donc tombé en régence?» Tout cela rendait vraisemblable l'attribution qu'on lui fit des Philippiques que La Grange-Chancel faisait alors courir manuscrites. Le Régent avait donc une belle occasion de vengeance. Plus clément que jamais, il se contenta d'éloigner Voltaire de Paris, et lui laissa même le choix de son lieu d'exil, avec la liberté d'en changer toutes les fois qu'il le demanderait. Voltaire profita de cette liberté pour faire quelques excursions à Villars ou au Bruel, chez le dernier maréchal de la Feuillade, passant ainsi sa vie, comme il disait, de château en château ; mais il établit son quartier-général à Sully, où il espérait retrouver, avec tous les plaisirs de 1716, Mlle de Livry.
Là, en effet, il renoua avec Suzanne, qui l'avait trahi pour un aimable compagnon de l'étude de Me Alain, le conseiller La Faluère de Génonville, admis imprudemment en tiers, à Paris, dans ses tête-à-tête avec elle. Le théâtre fit leur raccommodement comme il avait fait leur première liaison. Désireuse de se relever de son échec, Suzanne demanda à son poète un nouveau rôle, plus approprié à ses moyens que celui de Jocaste, et le poète conçut le sujet à'Artémire. Il y travaillait avec une ardeur qu'échauffait une dernière flamme de tendresse, lorsqu'il commit la nouvelle imprudence d'appeler à Sully Génonville, à qui Suzanne s'empressa de retourner. Il s'aveugla encore ou dissimula. Indifférent peut-être désormais à l'amour de Suzanne, le vaniteux poète, à coup sûr, y
tenait beaucoup moins qu'au succès de son Artémire.
Achevée et jouée à Sully, dans l'été de 1719, Artémire fut applaudie avec l'indulgence de l'amitié et la politesse de la bonne compagnie. Ainsi aveuglé sur Artémire comme sur Suzanne, Voltaire obtint du Régent la permission d'amener l'une et l'autre à Paris. Artémire et Suzanne furent également agréées des comédiens français, et la première représentation eut lieu le 15 février 1720. Corsembleufut sifflée. Doublement indigné de l'accueil fait à sa pièce et à son élève, Voltaire saute de sa loge sur le théâtre et harangue la foule. Sifflé d'abord lui-même, il se fait reconnaître pour l'auteur à! Œdipe, et obtient silence et attention. Il parle alors de l'indulgence due aux pièces nouvelles et aux nouvelles actrices, et il parle avec tant de raison et d'agrément, de politesse et d'esprit, qu'on bat des mains et qu'on demande Artémire et Livry. Reprise aussitôt, la pièce s'acheva au milieu des applaudissements.
Ne se laissant pas plus prendre que la malheureuse comédienne aux applaudissements factices qu'il avait provoqués, et qu'il attribuait, avec raison, plutôt à son intervention bizarre qu'au mérite de sa pièce, il la retira le jour même. Toutefois, à la prière de Madame, après quelques corrections hâtives et insuffisantes, Artémire reparut le 23 février. Elle ne fut jouée que huit fois; et encore ne dut-elle cette passagère tolérance du public qu'à la Lecouvreur, qui avait succédé à la pauvre Suzanne dans le rôle d' Artémire. Mais Voltaire eut de quoi se consoler, car à sa pièce il avait dû son retour à Paris, où sa présence était nécessaire pour les répétitions. Il se consola aussi aisément de
l'échec définitif et de l'infidélité de Suzanne. Il ne s'affligea pas davantage de la trahison de Génonville, dont il parla avec une légèreté, une indifférence, qui font peu d'honneur à la délicatesse de ses sentiments. Après la mort de Génonville (1722), il eut pour Suzanne un réveil d'affection. A cette époque, Suzanne, à la suite d'aventures romanesques en Angleterre, était devenue, sous le nom de marquise de Gouvernet, une riche et grande dame. Revenu lui-même d'Angleterre, en 1729, il se présenta à son hôtel, dont la porte lui fut d'abord refusée. De là la pièce des vous et des tu, vraie vengeance de poète. Reçu enfin, il comprit bientôt que tout était fini entre eux; car des cendres d'autrefois, remuées avec insistance, il ne tira pas une étincelle. Il ne revit plus Suzanne qu'à un demi-siècle de là, à son retour à Paris, en 1778, veuve, et comme lui plus qu'octogénaire. « Ah! mes amis, s'écria-t-il en sortant, je viens de passer d'un bord du Cocyte à l'autre. » Il lui témoigna le désir de ravoir son portrait, peint pour elle par Largilière, qu'il lui avait donné au temps de leur belle jeunesse, et elle ne fît aucun effort pour retenir ce dernier gage d'une passion si bien éteinte sous la glace de l'âge et peut-être sous l'horreur des impiétés du philosophe. Le portrait passa à Mme de Yillette. L'ancienne Livry survécut de quelques mois à Voltaire, et ne mourut que le 28 octobre 1778.
Peu de temps après Arlêmire, Voltaire alla au château de Richelieu, qui venait de se rouvrir au duc de son nom, sorti récemment de la Bastille. De là, il fit un tour à Sully, et de Sully il se rendit à La Source, château appartenant alors à Lord Bolingbroke.
Roué achevé, et roué hypocrite, Bolingbroke était venu une première fois en France en 1712, pour y négocier la paix d'Utrecht, et il se lia avec les Tencin et les Ferriol, famille de l'ami d'Argental, chez qui Voltaire le connut. Proscrit et fugitif en 1715, après la mort de la reine Anne, il s'installa au château de la Source, qui devint encore un des mauvais lieux de Voltaire.