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AFFAIRES ET DIPLOMATIE. — SECOND VOYAGE EN HOLLANDE

Héritage paternel et tripotages financiers. — Début diplomatique.

Le 1er Janvier 1722, Voltaire perdit son père, et assista aux funérailles. Quelle impression lui fit cette mort? Pas un mot, ni de sa correspondance, ni d'aucun de ses écrits, ne trahit sur ce point le secret de son cœur, et de ce silence on est en droit de conclure qu'il y fut insensible, et que peut-être même il s'en réjouit, en vue d'un héritage qui lui assurait une plus entière indépendance.

Cet héritage, toutefois, lui échappa en partie. La veille de son décès, François Arouet avait transmis à son aîné sa charge avec le cautionnement, qui devaient constituer la plus forte part de sa fortune. Aussi Voltaire craignit-il, pendant quelques années, de ne rien avoir de la succession paternelle, et d'être ce obligé de travailler pour vivre , après avoir vécu pour travailler. » Mais un procès qu'il intenta et renouvela contre le testament de son père, le mit en possession d'une part de l'héritage. A quoi se monta cette part? A travers les contradictions de tous les

biographes, le plus simple et le plus sûr est de s'en rapporter à Voltaire, qui a déclaré avoir eu 4,000 ou 4,250 livres de rente pour patrimoine, en appelant sur ce point à ses partages chez les notaires.

Il n'avait pas eu besoin d'attendre la fin du procès pour être dans un état de fortune honnête. Il put être embarrassé dans les années qui suivirent sa sortie du collège, après que son père l'eut chassé de chez lui. Il frappait alors à la porte des usuriers et des Juifs, comme il avait fait, du reste, au collège même, à l'âge de 13 ans, et il leur signait, à énormes intérêts, des billets payables à sa majorité, contre lesquels il protestait ensuite de son mieux.

Mais bientôt il put se tirer de la griffe de ces bêtes farouches. Quoique les droits des auteurs dramatiques fussent peu de chose à cette époque, Œdipe lui valut quelque argent. Puis vinrent la pension du duc d'Orléans, le patrimoine, et aussi des profits moins honnêtes pour services poétiques rendus aux financiers, poursuivis, en 1716, dans leurs malversations. Tout son bien d'alors, ou du moins une bonne partie de son bien, il le mit dans la Compagnie des Indes, et en tira de gros bénéfices. En 1719, il entra dans une Compagnie nouvelle, qui allait établir une caisse de Juifrerie. Il entrait dans cette Compagnie sans bourse délier. Par la protection de Richelieu, il était établi l'intermédiaire obligé dans une affaire de gabelles. A la même date, il négociait une autre affaire plus grosse encore, et pour laquelle son patron Richelieu avait la parole réitérée du Régent. En un mot, il entrait, sans le moindre scrupule, dans tous ces tripotages financiers, qui, bien que trop en usage à

cette époque, devaient avoir déjà quelque chose de honteux, et déshonoreraient aujourd'hui tout homme de lettres. Il n'eut jamais de scrupule ou d'hésitation que devant les combinaisons dangereuses. C'est ainsi que, malgré son envie de s'enrichir, il ne se laissa pas entraîner dans le tourbillon du Système, qu'il traita toujours de folie. Bien lui en prit, et s'il dut céder une plume de son aile à un vautour de la troupe de Law, au financier André, il sut toujours préserver le gros de sa fortune.

Dès ce temps, il eut une autre ambition, qu'il gardera jusqu'à la fin, celle de devenir diplomate, déjouer un rôle politique, et de conduire les affaires de l'Etat de pair avec ses propres affaires. Dans ce dessein, il n'avait pas craint d'adresser au cardinal Dubois, au a sage Dubois, » alors arbitre de la France, une Epître aussi exagérée dans la louange que l'ont été dans le blâme la plupart des biographies de ce ministre, jusqu'à lui dire que, par sa ce sublime intelligence, » il avait excité la jalousie du cardinal de Richelieu.

C'était en 1721. L'année suivante, le 28 mai, il lui écrit en prose, en lui envoyant un mémoire de ce qu'il a pu déterrer touchant un juif, qui faisait l'office d'espion entre la France et l'Empire. Espion d'un espion, voilà le noble rôle auquel, pour conquérir les bonnes grâces de Dubois, descendait Voltaire ! Il voulait aller en Allemagne pour y suivre les traces du juif. « Si ces considérations, disait-il en terminant, pouvaient engager Votre Eminence à m'employer à quelque chose, je la supplie de croire qu'elle ne serait pas mécontente de moi, et que j'aurais une reconnaissance éternelle de m' avoir permis de la servir. »

Second voyage en Hollande. — J.-B. Rousseau.

Quelques jours après, il partait pour la Hollande, en compagnie de Mme de Rupelmonde, libre-penseuse et libre-faiseuse, qui était capable de le gâter encore davantage. C'est pour elle qu'il fit le Pour et le Contre, poème composé d'abord sous le titre à'Ejritre à Julie ou à Uranie; son premier ouvrage franchement irréligieux, sa déclaration de guerre au christianisme. Quand l'épître fut imprimée dixansaprès, en 1732, l'archevêque de Paris porta plainte. Cité par Hérault, lieutenant de police, Voltaire la mit sur le compte de feu l'abbé Chaulieu, dont la triste mémoire n'avait pas à se plaindre d'être par là beaucoup surchargée. Procédé odieux, néanmoins, auquel Voltaire reviendra sans cesse, même à l'égard des vivants. Hérault feignit de le croire, tout en lui faisant observer qu'en matière de police, il y avait souvent de l'inconvénient à prendre le nom d'un autre. « Que fait-on, lui dit Voltaire, à à ceux qui fabriquent de fausses lettres de cachet ? — On les pend. — C'est très-bien fait, et il faudrait en faire autant à ceux qui en signent de vraies. » Ainsi *e panégyriste Duvernet fait parler Voltaire ; ainsi Voltaire n'a jamais parlé à un lieutenant de police.

Voltaire avait accepté d'accompagner en Hollande Mme de Rupelmonde, à la seule condition d'un séjour à Bruxelles, pour faire une visite à Rousseau, visite qui cachait peut-être le but diplomatique du voyage. Toujours est-il qu'en partant, il alla prendre congé de

Dubois, et lui dit : « Je vous prie, Monseigneur, de ne pas oublier que les Voiture étaient autrefois protégés par les Richelieu . — Il est moins aisé, répondit Dubois, de trouver des Richelieu que des Voiture. »

Le voyage se fit à petites journées. En juillet, on s'arrêta à Cambrai, siège alors d'un congrès pour l'arrangement des affaires de l'Europe; et Voltaire ne manqua pas d'écrire à Dubois de sa <c métropole. » Moins occupés d'affaires que de plaisirs, les plénipotentiaires accueillirent avec empressement deux voyageurs capables d'embellir et d'animer leurs fêtes. Un soir, Voltaire obtint une représentation à1 Œdipe, demandé par la compagnie, et il demanda lui-même, en jour de bonne humeur, qu'on jouât en même temps la parodie de sa pièce. Nous ne le trouverons plus de si bon accommodement en pareille affaire.

Nos voyageurs restèrent à Cambrai jusqu'au commencement de septembre. Quelques jours après, Voltaire était à Bruxelles.il y vit Rousseau, et se brouilla pour toujours avec lui.

Que se passa-t-il entre ces deux hommes, dont les rapports, jusqu'ici, avaient été si convenables, pleins de déférence delà part de Voltaire, pleins de bienveillance du côté de Rousseau ? Ce qui est inexplicable, c'est qu'il nous faille attendre près de 15 ans pour avoir leurs récits ou récriminations contradictoires.

Au commencement de cette année même 1722, Voltaire avait envoyé à Rousseau le plan de sa Henriade, comme un disciple à son maître, et il lui demandait conseil : « Je ne me suis point caché de l'envie que j'ai d'aller moi-même consulter mon oracle. On allait autrefois de plus loin au temple d'Apollon, et

sûrement on n'en revenait pas si content que je le serai de votre commerce. » Rien donc, de son côté, ne faisait pressentir une si prompte rupture.

Quanta Rousseau, revenu sincèrement à la foi, il avait déjà exprimé, Tannée précédente, sa répulsion pour les impiétés de Voltaire, à propos d'une Epitre où était racontée la mort de Chaulieu ; et dans un portrait du vieux badin du Temple, confondant tous les sujets dans le même badinage, il avait comme tracé l'horoscope du vieux badin qui sera le patriarche de Ferney. Toutefois, le chrétien lui trouvait des excuses dans le milieu où il passait sa vie, et le poète avait toujours un faible pour le jeune homme dont il avait si bien pressenti le bel avenir. Or, le chrétien et le poète s'unissant dans le même personnage, Rousseau, en somme, devait être assez bien disposé envers son visiteur.

Au rapport de Rousseau, dans une lettre de 1736, Voltaire signala son arrivée à Bruxelles par une tenue tellement indécente à la messe, que le peuple fut sur le point de le mettre dehors. Il ne débuta pas mieux dans les salons qu'à l'église, tant il s'y montra étourdi et impertinent, et Rousseau eut à souffrir de l'y avoir présenté. Plus insolent encore dans sa réponse, il n'opposa guère à ce récit que des injures, traitant Rousseau de domestique et d'homme sans éducation.

Entre les deux poètes, il fut question nécessairement de poésie, et notamment de la Ligue, confiée à l'examen de Rousseau. A quelques endroits près, Rousseau en fut charmé ; et ce n'est que plus tard, qu'il y releva les déclamations satiriques et passionnées contre tous les gouvernements ecclésiastiques et politi-

ques. Toutefois, il est bien probable que, dès 1722, il fit à l'auteur quelques observations sur ses sorties irréligieuses, mais moins accentuées qu'il ne les présenta dans la suite.

Voltaire se remit en route pour atteindre le but du voyage, La Haye, où Mme de Rupelmonde était appelée par ses intérêts domestiques. Si l'artiste n'y entendit qu'un opéra détestable, le politique fut charmé du spectacle d'un gouvernement républicain, et l'impie du mélange de ministres de toutes sectes, « parlant tous à merveille, et, en vérité, ayant tous raison. »

Mal disposé à le bien recevoir à son retour à Bruxelles, Rousseau, néanmoins, se contraignit d'abord; mais, dans une promenade hors de la ville, Voltaire s'étant avisé de lui réciter son Epitre à Julie, il l'interrompit aussitôt, ne comprenant pas que le poète eût osé s'adresser à lui « pour une confidence si détestable. » Voltaire voulut entrer en discussion, et Rousseau dut le menacer de descendre de carrosse s'il ne changeait de propos.

Sur ce point, Voltaire a fait une réponse pitoyable : « Je lui récitai, dit-il, une Epitre contre la religion chrétienne. Si c'est la Moïsade dont il veut parler, il sait bien que ce n'est pas moi qui l'ai faite. » Ni Rousseau non plus, et Voltaire le savait bien; mais quelle bonne foi attendre d'un homme, vrai gibier de police depuis 20 ans, qui, — indépendamment de la lâcheté de ce rappel moqueur d'une grande infortune, — a l'impudence d'assurer que son nom n'a jamais été, comme celui de Rousseau, sur les registres de la police ?

Suivant Voltaire, ce ne serait pas dans une blés-

sure faite à la foi de Rousseau qu'il faudrait aller chercher la cause de la guerre, mais dans une blessure à son amour-propre. Rousseau aurait lu à Voltaire et à Mme de Rupelmonde deux pièces médiocres, dont Voltaire n'aurait pas craint de dire : « Ce n'est pas là, notre maître, du bon et du grand Rousseau. » Et l' amour-propre du vieux rimeur se serait offensé de cette franchise. « Prenez votre revanche, aurait répliqué Voltaire. Voici un petit poème que je soumets au jugement et à la correction du père de Numa. y> — « Impiété horrible ! » interrompit Rousseau. — « Allons à la comédie, dit alors Voltaire en remettant en poche son poème ; je suis fâché que l'auteur de la Moïsade n'ait pas encore prévenu le public qu'il s'était fait dévot. » Après la comédie, Voltaire parla à Rousseau de son Ode à la postérité; et, d'un ton sarcastique, lui dit le mot si connu : ce Voilà une ode qui n'arrivera pas à son adresse. » Récit évidemment faux, du moins dans quelques-uns de ses détails. Rousseau, par exemple, ne se serait jamais laissé attribuer en face l'impiété de la Moïsade. Il doit être faux encore que la jalousie ait armé les deux poètes l'un contre l'autre, bien que Voltaire l'ait prétendu. La jalousie ne se montre pas, bien au contraire, dans tout ce que nous savons certainement jusqu'ici de leurs rapports, et le récit de Rousseau, expliquant tout par une antipathie religieuse, est encore le plus vraisemblable.

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