‹ Vie de VoltaireChapitre 7 sur 35 · BASTONNADES ET BASTILLE · texte numérisé non relu

BASTONNADES ET BASTILLE

Le pont de Sèvres et Maisons. — Marianne et courtisanerie.

Voltaire revint à Paris vers la fin d'octobre 1722, et il y dut rester tout le mois de novembre. Il passa le reste de Tannée au Bruel, en seconde visite chez le duc de La Feuillade; à Ussé, en Touraine, chez le marquis de ce nom, et à La Source, chez Bolingbroke, lisant partout son poème, et charmé de ses hôtes dans la mesure des éloges qu'ils en faisaient.

Sa vie seigneuriale et sa vie poétique étaient alors troublées et partagées par des projets de vengeance contre un homme qu'il poursuivait depuis le mois de juillet de Tannée précédente. C'était ce Beauregard, qui l'avait dénoncé en 1 71 7, et fait mettre à la Bastille. Cinq mois après, le rencontrant à Versailles, il le traite d'espion malhonnête, et le poursuit jusqu'à la table de son patron, Le Blanc, ministre de la guerre, qu'il mêle injurieusement à la querelle. Aussi le mu nistre répond-il à son officier, qui parle d'assommer le poète : « Fais donc, mais qu'on n'en voie rien ! »

En effet, à quelques jours de là, Beauregard ayant

surpris Voltaire au pont de Sèvres, le bâtonna d'importance. Furieux, et ne pouvant tirer de son bourreau une vengeance personnelle, Voltaire obtint du bailli de Sèvres un décret de prise de corps contre lui ; mais déjà l'officier avait rejoint son régiment. Il lui intente alors, au tribunal du Châtelet, un procès criminel, qu'il poursuivra, quelque part qu'il soit, avec acharnement. Eloigné de Paris, il fait de tous ses amis, Thieriot,Demoulin, autant de recors, et les met en mouvement. Lui-même, il rôde partout, à la piste du coquin, de « l'homme aux menottes, » soit pour en avoir raison par lui-même, soit pour le faire happer par la justice. Couardise ou impuissance, il s'arrêta au dessein d'un procès criminel. Il ne négligea ni démarches, ni mémoires; mais il était désespéré des lenteurs et des frais de la procédure. Enfin Le Blanc fut disgracié, et la chute du patron entraîna celle du client. Appréhendé aussitôt, Beauregard fut jeté dans la prison du Grand-Châtelet, où Voltaire eut la méchante envie de le laisser un peu de temps. Combien l'y laissa-t-il? et comment se termina l'affaire? C'est ce que nous ignorons. On a dit qu'il ce se crut bien dédommagé du châtiment du pont de Sèvres par les mille écus que son avarice reçut pour consoler son honneur. » Mais c'est le témoignage d'un ennemi, et nous le devons tenir pour suspect. Ce qui est plus sûr, c'est que Voltaire garda un dur souvenir de cette bastonnade, et que la lui rappeler lui fut toujours la plus sanglante injure.

A son arrivée à Paris, vers la fin de 1722, Voltaire logea chez le baigneur, en attendant qu'il pût occuper son appartement dans l'hôtel Bernières. En 1723, tou-

jours occupé de son poème, il se rendit à Rouen pour en préparer l'impression. Mais, trouvant à Rouen trop de plaisir et pas assez de loisir, il s'enfuyait près de là, à la Rivière-Bouidet, campagne de la présidente, « pour y partager ses soins entre une ânesse et Marianne, » Revenu en avril à Paris, où l'appelaient les affaires de la succession de son père, il s'y trouva comme en enfer, et alla se reposer quelques jours à Villars de toutes ses fatigues inutiles. En juillet, il alla aux eaux de Forges, avec le duc de Richelieu. Là il fit des fredaines, et perdit près de cent louis au Pharaon, selon sa louable coutume de faire tous les ans quelque lessive au jeu. De Forges, avec Richelieu encore, il devait retourner à Là Rivière, mais ses malheureuses affaires le firent rentrer à Paris, soupirant toujours après la solitude de la Normandie. Toutefois, dès qu'il fut libre, en octobre, c'est à Maisons qu'il se rendit.

Encore un des séjours de Voltaire, et une succursale de Villars; car cette magnifique demeure, chef-d'œuvre de Mansard, avait alors pour maître le fils d'une sœur aînée de la maréchale, le jeune président de Maisons, qui, distingué dans son état et de plus membre de l'Académie des sciences, faisait de son château le temple du savoir et du plaisir. Sans aucune religion ni pendant leur vie, ni au moment d'une mort prématurée et subite qui ne leur laissa pas le moindre loisir de penser à leur âme, son père et sa mère lui avaient cherché et trouvé un précepteur sans religion comme eux, qui le façonna à leur image. Comme eux il mourut sans pouvoir se reconnaître, à trente-trois ans, laissant un fils unique, qui mourut d'une chute un an

après lui, et les grands biens de cette famille allèrent à des collatéraux. « Je n'ai pu, dit Saint-Simon en terminant ce récit, refuser cette courte remarque à une aussi rare impiété. »

Non pas rare, hélas! à cette époque; du moins l' avons-nous trouvée à tous les foyers où sJest assis Voltaire, et il nous est bien permis, une fois de plus, de remarquer à notre tour quels milieux empestés avait traversés cet homme, avant de communiquer la peste de l'irréligion à son siècle.

Quand il arriva à Maisons, vers la fin de 1723, la mort terrible du père était oubliée, celle de la mère n'était pas pressentie, moins encore celle du fils, qui devait être suivie de la destruction de cette riche et puissante famille. On était alors livré à toutes les fêtes, fêtes des sens et fêtes de l'esprit. En novembre 1723, le président en avait annoncé une, dans laquelle tous les agréments devaient se varier et se succéder pendant trois jours. Plus de trente seigneurs y étaient invités, et autant de dames. La Lecouvreur devait jouer la comédie, et était déjà arrivée. On attendait même le futur cardinal de Fleury. Voltaire avait promis une lecture de sa Marianne, Le 4 novembre, le poète et le président se trouvent indisposés à la fois. Après les premiers remèdes, le président guérit, et la petite vérole se déclare chez Voltaire. On envoie chercher le médecin, qui vient avec répugnance et traite sans espoir. Le curé arrive de lui-même. « Je me confessai, raconte Voltaire, et je fis mon testament, qui ne fut pas long. Après cela, j'attendis la mort avec assez de tranquillité, non toutefois sans regretter de n'avoir pas mis la dernière main à mon poème et à Marianne,

ni sans être fâché de quitter mes amis de si bonne heure. » Il guérit, grâce au concours que l'amitié prêta à la science. Prévenu, Thieriot accourut en poste de laRivière-Bourdet, et se tint jusqu'au bout au chevet du malade, qui n'oubliera jamais cet acte de dévouement. Le 15, Voltaire était hors de danger, et le 16 il faisait des vers.

Le 1er décembre, il fut en état d'être transporté à Paris. A peine était-il à deux cents pas du château, qu'une partie du plancher de sa chambre tomba tout enflammée. Les chambres voisines, les appartements au dessous, les meubles précieux dont ils étaient ornés, tout fut consumé par le feu. La cause de cet incendie était une poutre qui passait précisément sous la cheminée, et qui, embrasée peu à peu par la chaleur de l'âtre, communiqua le feu au reste. Le feu, qui couvait depuis deux jours, n'éclata qu'un moment après le départ de Voltaire. C'était payer tristement ses frais d'hospitalité, et il s'en affligea; mais il n'était point coupable, et le président eut la générosité de l'en consoler. Toutefois, il n'osa pas retourner à Maisons avant le mois de juin 1725.

Sa convalescence fut longue. Mais, au milieu des médicaments, il ne négligeait pas sa Marianne, qui fut représentée pour la première fois le 6 mars 1724. On ne s'explique donc pas ce qu'il a raconté lui-même, à savoir, que cette représentation eut lieu la veille des Rois, et qu'au moment où Marianne prenait des mains d'Hérode la coupe empoisonnée, un plaisant du parterre ou un membre de la cabale ennemie s'écria : « La reine boit! » ce qui empêcha d'achever la pièce. Ce qui est sir, c'est que Marianne succomba d'abord -

sous les plaisanteries des spectateurs et sous les parodies de Fuzelier et de Piron. Après l'avoir retouchée et réchauffée, Voltaire la resservit au public le 10 avril 1725. En cet état même, elle réussit médiocrement, et resta une « pitoyable superfétation dramatique, » comme le dit Rousseau dans une lettre privée, que le destinataire fit courir. Vraie au fond, mais blessante dans la forme, une telle critique irrita assez justement Voltaire. Le nuage se chargeait; Forage éclatera bientôt.

Voltaire passa l'été de 1724 soit aux eaux de Forges, soit à Paris à l'hôtel Bernières, dont le bruit de la rue et ses frais ruineux d'installation lui rendaient le séjour désagréable; et il se repentait de l'avoir fait acheter à la Présidente : avait-il le pressentiment que, cinquante-quatre ans plus tard, il y devait mourir?

Il faisait quelques excursions à Versailles, « pays bien étrange*? pour lui, » mais où il désirait fort s'acclimater et acquérir des droits de naturalisation. Il s'y aidait pas tous les moyens, par des dédicaces à la nouvelle reine, etdéjà àMme de Prie, la maîtresse alors toute puissante; il s'y aidait même parla dévotion, à propos de la femme miraculée, une dame Lafosse, guérie par le passage du Saint-Sacrement. C'était pendant les fêtes du mariage de Louis XV; mariage, disait-il, assez semblable à celui du soleil, « qui faisait murmurer les grenouilles. » On ne payait plus au pauvre homme une pension du roi de deux mille livres, obtenue par l'entremise du duc d'Orléans, et il venait de perdre sa première rente viagère, également de deux mille livres : il lui fallait une compensation.

Il prépara donc un petit divertissement pour les

fêtes du mariage royal, à Fontainebleau ; un autre, moins décent, pour la maîtresse du duc de Bourbon, dont il se faisait le complaisant empressé et le compagnon fidèle ; car il n'y avait sottise dont il ne s'avisât. Il réussit à faire jouer coup sur coup, à Fontainebleau, Œdipe, Marianne et l'Indiscret. La reine riait à l'Indiscret, pleurait à Marianne, recevait bien l'auteur, qu'elle appelait « son pauvre Voltaire » — (pauvre reine !) ; et le pauvre Voltaire, si bien avec elle, mieux encore avec Mme de Prie, toujours en l'air, courant après la fortune, au moins après un établissement, n'attrapait rien et ne voyait rien venir. Aussi la vie de cour lui était-elle insupportable.

Mais, vive la cour! « La reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de 1,500 livres que je ne demandais pas : c'est un acheminement pour obtenir les choses que je demande... je ne me plains plus de la vie de cour. »

« Je ne suis ici que pour demander des grâces, » écrivait-il quelques jours auparavant : on croira donc difficilement qu'il n'ait pas demandé sa pension ; ou, s'il ne l'a pas demandée en personne, il l'a fait solliciter par le second premier ministre Paris-Duverney, avec qui il était au mieux. Quoi qu'il en soit, le voilà bien pensionné. Pension du duc d'Orléans de 2,000 livres, pension du roi de la même somme, pension de la reine de 1,500 livres :

Il est le mieux rente de tous les beaux esprits.

Il est vrai qu'il est meilleur poète que Chapelain, mais pas si bon homme ! Encore une fois, vive le roi,, vive la reine, vive la cour !

COMMENGExMEJNTS DE VOLTAIRE. 57

Hélas ! de ce faîte de fortune, il allait tomber encore dans un cachot de la Bastille.

Hôtel de Sully et Bastille.

A son retour de Fontainebleau, il se rejeta dans la société des princes et des seigneurs, seul milieu où désormais il pouvait vivre ; mais il s'y rejeta avec ses prétentions et ses insolences ordinaires. Prince de l'esprit, il se croyait l'égal des plus grands, et il avait raison quant à la valeur personnelle; mais il oubliait que les distinctions sociales ne reposent pas là-dessus, et il s'exposait à en être puni. Aussi, quoique le châtiment ait été exagéré en lui-même et dans ses suites, quoique rien ne puisse justifier la lâcheté brutale du chevalier de Rohan- Chabot, on doit avouer qu'il méritait quelque chose.

Que se passa-t-il entre eux ? Tâchons de démêler le vrai à travers tous les récits contradictoires.

Suivant les uns, la querelle aurait pris son origine à un dîner, chez le duc de Sully. Contrecarré avec hauteur dans une de ses opinions, le chevalier, blessé, demanda : « Quel est donc ce jeune homme, qui parle si haut ? » — (c Monsieur le chevalier, répondit Voltaire, c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui honore le nom qu'il porte ; » ou bien, suivant une leçon plus insolente : « Je suis le premier de ma race, et vous êtes le dernier de la vôtre. » — Maréchal de camp, le chevalier, dit-on, était moins renommé pour sa bravoure que pour ses usures. —

A ces mots, le chevalier se lève de table, sort de l'hôtel, et les convives applaudissent à Voltaire. L'amphitrion ajoute même : « Nous sommes heureux si vous nous en avez délivré. » — Les convives, tous grands seigneurs, ne durent pas applaudir à cette humiliation d'un homme de leur caste, et le mot qu'on prête au duc de Sully est en contradiction avec sa conduite postérieure.

Suivant d'autres, c'est à la comédie que tout aurait commencé ; mais peut-être n'est-ce que le second acte du drame tragi-comique. Rencontrant Voltaire au spectacle, le chevalier lui demanda : «. Comment vous appelez-vous ? Mons de Voltaire ou mons Arouet ? » Voltaire répondit par des plaisanteries sur le nom de Chabot, en y ajoutant d'autres propos très-offensants. Aussitôt le chevalier lève la canne, Voltaire tire l'épée ; mais ni l'un ni l'autre ne frappe. Cependant le chevalier persiste à dire qu'on ne doit répondre au poète qu'à coups de bâton, et il se prépare à tenir parole.

Un matin, Voltaire reçoit une invitation à dîner au nom du duc de Sully. Ne se doutant pas qu'elle lui venait du chevalier, il s'y rend, se met à table en habitué de l'hôtel, et dîne bien. Au dessert, — dur dessert ! — un laquais vient l'avertir qu'on le demande à la porte pour une bonne œuvre ; il ne s'agissait que d'une œuvre de vengeance. A la porte, il voit un fiacre, et dans le fiacre deux hommes qui le prient de monter à la portière. A peine y a-t-il mis le pied, que l'un d'eux le retient par son habit, tandis que l'autre lui applique rudement sur les épaules des coups de canne. Cependant, le chevalier, caché dans sa voiture à quelques pas de là, criait aux frappeurs : « Epargnez la

tête ! » Et le peuple attroupé disait : « Ah ! le bon seigneur ! » Le battu criait de son côté, et les coups redoublaient. « C'est assez, » cria enfin le chevalier, et on lâcha la victime meurtrie. Voltaire remonte chez le duc de Sully, qu'il veut faire entrer dans sa querelle. Le duc s'y étant refusé, il retire pour toujours sa personne de Thôtel et le nom de Sully de son poème.

Il commença par demander justice. De Thôtel, il courut à Topera, pour y conter son malheur à Mme de Prie et Tintéresser en sa faveur. De Topera il se rendit à Versailles, criant toujours vengeance. On le voyait partout, à la cour, à la ville, cherchant des protecteurs contre son bourreau. Personne ne le plaignait; ses amis mêmes, loin de lui offrir leurs services, lui tournaient le dos.

Ne pouvant plus compter que sur lui, il s'enferma dans une retraite absolue, apprenant F anglais pour un exil probable, et Fescrime pour se venger. Quand il se crut assez fort, il alla retrouver le chevalier au théâtre, et lui demanda raison avec injure. Rendezvous fut pris pour le lendemain. Mais, le soir même, tous les Rohans se mirent en mouvement à Versailles pour empêcher toute rencontre. En présentant Voltaire comme un rival au jaloux amant de Mme de Prie, ils lui arrachèrent même l'ordre de faire arrêter leur ennemi. Nouvelle application du proverbe : « Les battus paient l'amende ! »

Surpris chez un maître d'armes, en compagnie de soldats aux gardes et de bretteurs et muni de pistolets, Voltaire fut arrêté le 17 avril sans qu'il opposât de résistance, et conduit à la Bastille aux applaudissements unanimes des siens. A la liberté près, il y fut

encore bien traité. Sur sa demande et sur Tordre du lieutenant de police, qui avait recommandé les ménagements, il mangea avec le gouverneur, eut un domestique de son choix, et reçut un si grand nombre de parents et d'amis qu'il le fallut bientôt restreindre. Il n'y resta qu'une quinzaine de jours. Ayant demandé encore la permission d'aller passer en Angleterre le temps de son bannissement provisoire, il fut accompagné jusqu'à Calais par Condé, geôlier de la Bastille, qui le vit embarquer et partir.

Le gouvernement, toujours si maladroit dans sa conduite à l'égard de Voltaire, le fut plus que jamais en lui laissant le choix de son lieu d'exil. Ce que n'avaient encore pu faire en lui sa mauvaise nature, et le Temple, et Maisons, et tous les débauchés et roués de France, l'Angleterre le va achever, et il en reviendra le Voltaire qu'il sera toute sa vie.

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