‹ Vie des grands hommesChapitre 7 sur 10 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

On émigra vers l'Egypte, asile que Pompée croyait le seul fidèle et le seul sûr, parce qu'il y avait couronné lui-même autrefois le père du jeune roi qui y régnait alors. C'était Ptolémée, frère de Cléopâtre, la plus célèbre des reines et des femmes par sa beauté , par son génie et par ses amours , qui Breni les jouets de ses caprices les plus grands des hommes de son temps , César et Antoine , dont le monde était le jouet.

Quelques vaisseaux , cjbargés de ses partisans et de soldats romains recueillis en mer ou sur les côtes dUonie et de Chypre, suivaient la galère de Pompée qui s'approchait des rivages d'Egypte. Nul ne doutait à bord de ces navires que le grand homme ne fût accueilli comme le plus illustre des Romains et comme le bienfaiteur de la dynastie des Ptolémées. On croyait qu'assisté des trésors et des

troupes de l'Egypte, auxiliaire et tributaire de Rome, il rallierait toutes les légions romaines d'Afrique, et ramènerait la fortune, honteuse d'avoir un moment abandonné la cause des hommes , des lois et des dieux. Gomélie l'entretenait lui-même dans cette confiance.

Cependant, les ministres du jeune roi d'Egypte, prince encore enfant et asservi par son âge à son conseil , ayant appris par un vaisseau rapide le jugement de la fortune à Pharsale et par un autre vaisseau l'approche de Pompée et de sa flotte, délibérèrent sur le parti à prendre avec un hôte à embarrassant depuis qu'il était vaincu. Un rhéteur, nommé Théodore, de Chio, race mercenaire qui s'insinue dans les conseils des princes ou des peuples pour leur inspirer de viles habiletés sous le nom de politique et pour leur présenter des crimes utiles comme des actes de génie et de vertu , trancha U question : « Si nous accueillons le grand Pompée, » dit-il au conseil d'Egypte , vous aurez deux cal*- » mités pour une : César pour ennemi , et Pompée )) pour maître. Si vous lui refusez asile, et qu'il » redevienne jamais puissant, vous aurez à redouter » non-seulement sa vengeance pour l'affront que » vous lui aurez fait, mais encore la vengeance de » César pour le danger que vous lui aurez fait courir

» en ne lui livrant pas son ennemi. Vous n'a\ez donc » qu'une chose à faire , ajouta-t-il avec une ironique » perversité : le recevoir et l'immoler sur le rivage, » parce qu'ainsi vous aurez complu secrètement à » César en le débarrassant d'un rival, et que d'un » autre côté vous n'aurez plus rien à redouter de la » vengeance de Pompée ; car, » ajouta-t-il en souriant et en inventant le premier un mot devenu depuis le proverbe des scélérats , « les morts ne » mordent plus ! »

Photin et Achillas, deux esclaves favoris et maîtres du conseil qui gouvernait l'Egypte avec Théodore, applaudirent à cet avis. On chargea Achillas de l'exécution. Il monta dans une chaloupe avec deux officiers romains, autrefois centurions dans les armées de Pompée, l'un nommé Septimius, l'autre Salvius, et quelques sicaires égyptiens; puis il alla au-devant de la galère de Pompée. Cornélie et les amis de ce grand homme, voyant, au Ueu des honneurs et du cortège qu'ils attendaient, une misérable barque chargée seulement de sept hommes armés s'approcher de leur galère, augurèrent mal d'une si ignoble réception pour celui qui avait été le maître de l'Egypte et du monde; ils entrevirent quelque dessein sinistre et conjurerez. Pompée de ne pas se livrer à un rivage si ingrat ou si suspect. Mais déjà il n'était plus temps de délibérer. On voyait une foule d'hommes armés se rassembler sur la plage, et plusieurs galères couvertes

de troupes fendre les flotç pour cerner la flotte de Pompée.

La chaloupe ayant abordé enfin le vaisseau, Septimius, l'un des Romains, se leva et salua m ancien général du nom accoutumé d'imperêiêr, comme pour le convaincre que sa défaite ne l'avait pas dégradé en Egypte aux yeux de ses soldats. Achillas le salua de même en langue grecque et l'invita à descendre dans sa chaloupe, sous piétexte de la difficulté pour un grand navire de tia* verser la vase du port. Comélie, à demi morte de ce pressentiment de l'amour qui révèle au cœur des femmes les périls de ce qu'elles adorent, entouie en vain de ses bras les jambes de son mari pour le retenir. Il l'embrasse avec tendresse en se déUaot de son étreinte, et , la laissant presque inanimée sor le pont, il descend dans la chaloupe en s'aidantdela main d' Achillas. Puis, se retournant une dernito fois pour regarder encore sa femme et son fils, et ne se faisant déjà plus d'illusion sur sa desti* ^ née, il leur adresse pour triste adieu ce vers de Sophocle : « Tout homme qui entre dans la coor D d'un tyran devient esclave, bien qu'il y soit enfcié » libre! »

Pendant que la chaloupe traversait la lai^t lagune qui séparait la galère du rivage, un sileoe»

embarrassé et sinistre fermait les lèvres des Égyptiens et des Grecs. Pompée, comme pour sonder ce silence et pressentir les sentiments de ses hôtes à l'accent de leurs voix, s'adressa à Septimius ; il lai demanda s'il ne se trompait pas en croyant le reconnaître pour un homme qui avait fait autrefois la guerre sous ses ordres. Septimius, sans dérider ses traits et sans répondre autrement que d'un geste muet, lui fit un signe de tête qui voulait dire dédaigneusement que cela était vrai. Le silence continuant sur la chaloupe. Pompée, pour se donner uiie contenance, ouvrit ses tablettes, et s'occupa à repasser des yeux une harangue en langue grecque qu'il avait préparée pendant sa navigation pour l'adresser à Ptolémée.

Cependant Comélie, rappelée à la vie par l'anxiété sur le sort qui attendait son époux au rivage, contemplait du haut de la galère la chaloupe prête à aborder. Elle commençait à se rassurer et à se réjouir en voyant une foule de courtisans richement vêtus descendre jusqu'au bord des flots, comme pour faire honneur et cortège à l'hôte de l'Egypte, et déjà elle rendait grâce aux dieux de son salut. A <;e moment, la chaloupe touchant au rivage, et Pompée prenant la main de Philippe, son affranchi, pour se lever de son banc et pour

poser le pied sur la terre, Septimius, comme s'il n'eût osé frapper une si grande victime en face, lui plongea son épée par derrière dans le corps; Salvius et Achillas, redoublant les coups, le percèrent h leur tour de leurs épées. Pompée, sans chercher à se défendre et sans paraître même s'étonner, s'enveloppa la tête d'un pan de sa toge comme pour dérober toute agonie indigne de lui au soleil; et, tombant ainsi enveloppé aux pieds de ses assassins, il mourut sans faire entendre un autre reproche aux dieux, ou un autre adieu à la vie, qu'un léger soupir.

A la lueur du soleil sur les épées et à la chute de Pompée dans la barque, Comélie tombe en tendant les bras vers son mari, comme si sa main pouvait écarter de si loin le coup qui le frappe. La galère, épouvantée, s'enfuit à force de rames et l'emporte mourante sur la haute mer.

Septimius, Salvius, Achillas et leurs esclaves, ayant coupé la tête de Pompée pour la porter à Ptolémée et pour en faire un tribut à César, jetèrent son corps hors de la barque, et l'abandonnèrent sur le sable aux oiseaux de proie et à l'écunie des flots. Les pêcheurs et la populace curieuse se rassasièrent à loisir tout le jour de ce cadavre. Lorsque la nuit fut venue et que le rivage fut désert, Taffran-

chi de Pompée, Philippe, qui seul n'avait pas abandonné le corps de son maître, le lava pieusement dans Teau de la mer, et Tensevelit dans sa propre chemise dont il se dépouilla pour lui en faire un linceul. Puis, cherchant au loin sur la côte quelques débris de barques rejetés par les flots, et les rapportant un à un, afin d'en construire un bûcher pour brûler le corps selon les rites antiques, il parvint avec peine à réunir un petit monceau de bois suffisant pour consumer un corps faible et nu, et qui n'était plus même entier.

Pendant que le fidèle serviteur était pieusement occupé à errer ainsi sur la grève pour y recueillir ces planches d'esquifs échoués comme son maître, un vétéran romain, vieux soldat de Pompée, retiré en Egypte, qui passait par hasard sur cette plage désepte, aborda Philippe et lui demanda ce qu'il faisait à cette heure au bord de la mer. « Je suis » l'affranchi de Pompée , et je prépare le bûcher » pour ses funérailles, » répondit PhiHppe. Le vieux soldat élevant ses mains au ciel, et s 'attendrissant à ce spectacle du maître du monde enseveli furtivement la nuit par un seul esclave sur une plage étrangère : « Ah! dit-il à l'affranchi, il ne sera pas » dit que tu aies seul cet honneur \ Permets-moi de » me joindre à toi dans ce dernier devoir, comme » à un pieux et saint hasard offert à ma vieillesse » par la Providence, qui m'a confiné depuis tant » d'années sur cette terre ingrate et funeste, pour

2ifi VIE DES GRANDS HOMMES.

m'y réserver du moins, après tant de malheurs, » la consdation de toudier de mes mains les resles > et d'accomplir les fmiérailles 4u phts grand des Romains! »

Laïïamme du bûcher allumé par ces deux hommes pieux brûla jusqu'au jofur. Le lendemain, un des amis et des lieutenants de Pompée, Lentulus, arri* vaut de l'île de Chypre , et côtoyant le rivage sans rien savoir du meurtre de la veille , aperçut du baffit de sa galère les dernières lueurs du bûcher ^ luttaient avec l'aurore au bord des fkrts I « Hélas! » dit-il à ses compagnons , quel est tehii qm iest » venu se reposer enfin ici de ses longs travaux, » et rendre sa poussière aux éléments dans ce liea » désert? » Puis, comme saisi d'un pressentîmettt prophétique : « Hélas ! hélas 1 ajotrta-t4l en pe&satit » aux vicissitudes et aux ironies du sort , peTftt^^t» » est-ce toi, ô grand Pompée? »

Et c'était luil

Pendant ces événements, Gicéroiï, retiré Auprès de Claton, dbns mi petit poi^t de Grèce voisin de Pharsale , assistait silencieux ^t.constemé à la tfime de la république.

CICÉBQN. tt9

Un grand poëte, qui fut en même temps un grand politique, mais qui, malheureusement pour sa mémoire, poussa Tamour 4e la liberté jusqu'au fanatisme et le républicanisme jusqu'au régicide, MiLTo^î , a écrit quelque part ces lignes :

a Si Dieu yersa jamais un amour ferme de la A beauté morale dans le sein d'un homme, il Ta » versé dans le mien. Quelque part que je rencontre » un homme méprisant la fausse estime du vul* » gaire , osant aspirer par ses sentiments , son lan- » gage, sa conduite, à ce que la haute sagesse » des âges nous a enseigné de plus excellent, je » m'unis à cet homme par une sorte de nécessaire » attrait. H n'y a point de puissance dans le ciel et » sur la terre qui puisse m'empêcher de contemr » pler avec respect et avec tendresse ceux qui ont » atteint le sommet de la dignité du caractère , de » l'intelligence et de -la vertu! »

Cet amoufr satisfait de la beauté morale dans un homme historique , ce respect et cette tendresse pow ceux qui ont atteint le sommet de la dignité du cara^C" ière et de la vertu , nous ont soutenu jusqu'ici dans le récit de la vie de Cicéron ; ils vont se voiler un instant et se contrister un peu quand nocfê allons retracer non ses eri£oes (il n'y en a pas dans sa vie), HMÔs quelques inégalité^ et quelques faiblesses*

Après la chute de la république , il est moins constamment admirable ; mais , pour l'homme qui aime à contempler dans Thomme la lutte des faiblesses humaines contre les vertus et le triomphe alternatif des devoks ou des passions dans notre âme-, il devient peut-être plus intéressant. Les caractères d'une seule pièce, comme celui de Caton, ont quelque chose de surhumain et d'uniforme qui élève plus et qui touche moins que les caractères moins maîtres d'eux-mêmes qui fléchissent et qui se relèvent, comme celui de Cicéron. 11 en est de l'homme comme des paysages : les hgnes droites de l'horizon sont sans doute les plus pures en géométrie et en logique, mais les lignes de l'horizon qui montent et qui descendent, qui se lèvent et qui se dépriment tour à tour pour se relever encore et pour porter le regard jusqu'aux cieux après l'avoir incliné jusqu'aux abîmes, sont l'intérêt et le charme des yeux du peintre et du spectateur. La nature a fait l'homme un être ondoyant et divers j disent les philosophes; considéré ainsi, sans doute il nous impose moins , mais il nous attache d'autant plus qu'il est plus homme.

Cicéron le fut tout entier après la mort de Pompée. La république , morte avec ce grand et dernier citoyen , devint la proie à peine disputée de César.

Le droit avait succombé à Pharsale, la force était tout ; César avait la force , et il rempruntait comme un grand corrupteur de sa patrie , non aux vertus du petit nombre , mais à tous les vices d'une multitude qui demande un maître , parce qu'elle, se sent digne de la tyrannie.

Avec cette promptitude qui surprend le destin et qui le fixe, César avait volé, après sa victoire, en Espagne , en Afrique , en Egypte, pour y porter des coups soudains et inattendus aux lieutenants et au fils de Pompée , pour leur enlever leurs légions , et pour y saisir, par tous les membres épars de la puissance romaine , cette liberté qu'il voulait détruire et cet empire qu'il voulait fonder.

Cicéron , au lieu de suivre l'exemple de Caton , de protester contre la victoire et de mourir du même coup dont mourait la liberté de son pays, parut se repentir, non pas tant de la défaite du grand Pompée et de la république , que d'avoir embrassé tardivement et imprudemment la cause vaincue par les dieux. Il commença à s'accommoder avec la tyrannie et à demander en quelque sorte grâce pour sa vertu au vainqueur. Rien ne lui était plus facile que de l'obtenir. César avait les crimes grands et doux comme son génie. Il était trop supérieur pour être vindicatif; il était en même temps trop politique pour ne pas se réjouir de paraître, aux yeux du peuple romain, accepté ou même pardonné par un homme comme Cicéron,

qui représentait alors à lui seid les lettres , l'élût queuce, Tautorité morale dans le sénat, l'estimi^ du peuple, en un mot, tout ce qu'on apf>€^ aujourd'hui Vopin%o?i publiqMe. De plus^ César aimait Cicéron par cet attrait mutuel et involootaiore qui entraîne les grandes intelligences à amer ce qui leur ressemble. Il avait trop de génie pour être insensible au génie , trop de gloire pour être envieux. Cicéron lui paraissait une des plus éclatantes décorations de l'humanité dans sw siècle ; il était plus fier de régner sur un hcmime tel que Cicéron que sur cette tourbe de peuple et de soldatesque qui allaient se prosterner devaiiA sa fortune. Il voulait même laisser à Cicéron la dignité de son retour à lui et l'indépendance de ses opinions; il lui demandait, non de s'aviUr, mais de se résigner.

l>es négociations dans ce sens furent ouvertes par des amis communs entre Cicéron et Céaar* Elles n'éprouvèrent aucune autre lenteur que c^ de la distance entre ces deux grands Romaioa. Cicéron traversa la mer qui séparait l'Ëpire i» l'Italie , débarqua timidement à Brindes , port oui s'était embarqué si peu de temps auparavant pour rejoindre Pompée. Il y tomba dans les bras de sa fille Tullia, la plus tendre, la plus illustre, la plus

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lettrée dea jeunes femmes romanes de son tempa. L'^Mktr9tio& mutuelle du père pour la fille et de la fiHe pour le père était redoublée eiicore p^ Tadfersité. Séparée de son mari indigne d'elle, Tullia n'oyait plus que lui; mécontent de sa femme ambitieuse et froide, Cicéron n-avait plus qu'dUe. Le père et la fille pleurèrent ensemble sur les malheurs de leur patrie et sur leurs propres malheurs. Le frère de Cicéron, C. Quintus, qu'il avait aimé 0Qmme un autre lui-même , n'avait pas su attendre la bienséance de la transition d'une cause à l'autre. . Pressé par l'adulation ou par la peur, il av^t oouru en Afrique avec son fils , neveu de Cicéron, pour implorer les faveurs de César et pour rejeter liàehement sur son frère le tort qu'il avait eu de suivre le parti de Pompée. César s'était indigné de cette bassesse, il avait écrit à Cicéron pour l'en informer. Celui-ci, avec ime générosité fraternelle, avait répondu à César en prenant tout le «rime sur lui seul et en suppliant le dictateur de pârdcHiner à l'égarement de Quintus.

D'un autre c6té, sa fortune, déjà embarrassée à fon départ d'Italie , avait achevé de s'obérer jusqu'à Pindigenee par les déprédations de sa femme, par l'absence ou l'épuisement de produits des terres 4ont tant de guerres civiles et de spoliations suc- 4ie»fiives alQtîgeaient l'Italie. Il ne vivait que d'emprunts et des secours de ses amis, principalement d'Atticus. Antoine, lieutenant de César à Rome,

venait de publier un édit de proscription hors de ritalie contre tous ceux qui avaient suivi Pompée , mais en exceptant Cicéron. Cette exception , qui lui rouvrait Rome, le réjouissait d*un côté et l'humiliait de l'autre ; car les partisans de Pompée vaincus à Pharsale, Caton, Brutus et les autres, étaient allés ranimer la résistance à la tyrannie en Afrique; la renommée grossissait leurs forces, ils menaçaient de prévenir le retour de César en Italie et de restaurer la république. Les succès de sa propre cause , après qu'il l'avait crue morte , troublaient maintenant Cicéron; car les républicains vainqueurs pouvaient le traiter comme un transfuge, pendant que les courtisans de César voyaient en lui un républicain; en sorte que, par l'hésitation de son caractère et par la précipitation alternative de ses soumissions , l'une et l'autre cause le désavouaient ou le menaçaient des mêmes vengeances, tout au moins du mépris. Déplorable situation d'un grand esprit , qui , au lieu de prendre base sur la conscience , prend base sur la fortune , et tombe sans gloire, parce qu'il a choisi sans vertu! Éprouvant déjà à Brindes le remords de cette situation ambiguë devant l'opinion qui se déchaînait contre lui , il n'osait pas ou il ne savait pas se justifier lui-même, et il conjurait son ancien ami Atticus d'écrire sa justification ou son excuse pour lui ramener quelques amis.

Enfin il s'approcha de Rome avec sa fille, mais sans oser y entrer. Puis il alla au-devant de César, qui venait de débarquer vainqueur à Tarente et qui revenait triompher à Rome. Cet orateur, qui n'avait pas pâli devant les sicaires de Catilina, tremblait maintenant devant un pli du front ou des lèvres sur le visage d'un maître. Ses lettres, à cette époque de sa vie , sont le frisson d'une ame servile. « Comment me recevra-t-il ? Comment me regardera-t-il? Que va-t-il me dire? ou que voudrat-il écouter? » Un peuple dont les plus vertueux citoyens éprouvent et écrivent de pareilles angoisses est mûr pour les tyrans. César cependant trompe Cicéron par son abord. Les tyrans sont aussi heureux de rencontrer des âmes soumises que les âmes soumises sont empressées de se résigner aux tyrans. Du plus loin que César aperçut Cicéron sur la route de Tarente à Rome, il descendit de son cheval, courut à lui les bras ouverts, l'embrassa comme un ami perdu et retrouvé, ne lui fit aucun reproche, et, l'entraînant en avant et à l'écart de sa suite pour épargner la pudeur de Cicéron et pour lui témoigner sa confiance, il s'entretint longtemps et famiUèrement avec lui aux yeux de toute son armée. On ignore ce que ces deux adversaires réconciliés se dirent : l'un sans doute s'excusant

sur la bassesse humaine^ de la tyrannie qu'il venait recevoir, Tautre sur la fortune, de l'obéissance qu'il venait offrir. Cependant, si l'on en croit une phrase de Cicéron après cet entretien, dans sa correspondance avec Atticus, la résignation ne fut pas sans grandeur et sans dignité dans sa bouche, « car, dit-il, il ne savait pas bien si c'était la peine » de demander à César une vie qui cesse d'être à » Rome du jour où elle devient le bienfait d'un » maître. »

César poursuivit son chemin vers Rome; il y reçut tous les pouvoirs sous tous les titres qu'il daigna prendre. Il repartit pour l'Afrique, laissant des proconsuls gouverner Rome en son nom der* rière lui ; Antoine surtout, le plus soldatesque, le plus servile et le plus effronté de ses complaisants, comme si César eût affecté de montrer à Rome cehii qui pouvait le plus le faire regretter lui-même, on comme s'il eût voulu ténK)igner son mépris au peuple romain en le faisant d(Mnpter en son absence par le plus grossier et par le plus méprisable dei soldats. Cicéron s'enferma avec ses livres dans 8» maison de campagne de Tusculum, située au bofd des bois, au pied et aux revers des montagiwe d'Albe ; retraite poétique et philosophique d'où sw yeux se promenaient d'un caté sur la solituda^ de l'autre sur les faîtes et sur les fumées des édifices et des temples lointains de Rome. Nous avoas viské auvent nous-même les vestige» encore deiKHjrt de

cicÉRON. m

sa maison, de sa bibliothèque, de ses fontaines, de ses jardins, où Ton respire la grandeur, la tristesse, et en quelque sorte l'histoire qu'il y respirait alors lui-même. II y jouissait en paix et en sûreté de sa patrie ; mais il avait trop payé sa patrie, car il n'y était rentré qu'en laissant la liberté et la dignité sur le rivage.

Pendant qu'il y cherchait des distractions et des consolations dans l'étude et qu'il y recevait les visites des plus lettrés et des plus érudits des Romains, qui, à défaut de la grandeur du caractère, venaient cultiver et adorer chez lui l'immensité et la variété du génie , César avait vaincu les fils d* Pompée en Espagne et les républicains antiques . Caton s'était tué par cette autre faiblesse qui ne sait pas supporter le temps où l'on est condamné par ia Providence à vivre , et le mépris du genre humain. César régnait sous le nom de dictateur perpétuel de Rome, se préparait à aller conquérir les Fartbes en Asie , illustrait son -crime contre sa patrie par la splendeur et par la mansuétude de son gouvernement, ménageait le sénat, achetait le peuple, rassasiait les légions, et corrompait ce qui restait de liberté dans les âmes par la séduction et la clémence. Cicéron, tout en gémissant assez haut de cette prostration de sa patrie, prenait sa part de

la servitude générale plus qu'il ne convenait à un débris vivant de la république et à un ami de Pompée et de Caton. Il haranguait quelquefois au sénat; il proposait des avis agréables au maître ; il parlait devant lui pour des clients politiques, et lui réservait les grâces de la générosité. Il le louait avec cette indépendance de langage qui place la flatterie dans l'acte et non dans les paroles ; il affectait de défendre la mémoire de Caton et la gloire de Pompée ; il disait de César, pour que ce mot lui fût répété, qu'en relevant les statues de Pompée^ il avait affermi les siennes. Il plaidait devant lui pour lui donner le plaisir de son éloquence, comme un artiste dans une représentation de son art, et faisait tomber de ses mains l'absolution d'un criminel déjà condamné dans son cœur. Il recevait même les visites de César dans sa maison, comme une sauvegarde de sécurité et comme un gage de protection exceptionnelle de l'oppresseur de sa patrie ; il en racontait avec un secret orgueil les circonstances dans ses lettres à ses amis.

« Quel hôte j'ai reçu ! écrivait-il le lendemain, et » combien j'avais tort de tant le redouter! Cepen- » dant je n'ai pas sujet de m'en plaindre , et lui- » même il a paru ravi. La veille, César était arrivé » dans la maison de son affranchi Philippe, voisine » de ma demeure. La maison était inondée de sol- » dats; à peine la salle où César devait souper » était-elle libre ; il avait environ deux mille hommes

» d'escorte. Chez moi, on fit camper les soldats » dehors; ma maison était comme une citadelle. » César passa la matinée jusqu'à midi chez Phi- » lippe; il s'y occupait, disait-on, à régler les » comptes de sa maison avec Balbus. Il arriva chez » moi à deux heures ; il se baigna en arrivant, et » se fit lire pendant le bain des vers satiriques contre » lui ; il les écouta sans humeur et sans changer de » visage. Ensuite il se fit parfumer et s'assit à ma » table. Il mangea bien, et fut d'un enjouement » plein de charme. La table était magnifiquement » et délicatement servie. Oulre la table de César, » j'en avais deux autres pour sa suite et ses affran- » chis, également recherchées. Enfin je m'en suis » tiré avec honneur. Mais, en vérité, ce n'est pas là » un de ces hôtes à qui l'on puisse dire en les » quittant : Revenez quand il vous plaira I C'est » assez d'une fois. Nous n'avons pas dit un seul » mot de pohtique; nous n'avons parlé que de » philosophie, d'éloquence et de Uttérature. Ce » délassement lui a plu; il témoignait le désir de » passer ainsi un jour à Pouzzoles, un autre à Baïa » au bord de la mer. Voilà cette visite : j'en ai » souffert quelques embarras domestiques, mais » sans trop d'inconvénients. »

On voit que César se faisait pardonner la tyrannie par la grâce, et Cicéron les regrets de la liberté perdue par les complaisances. Vers le même temps, quoiqu'il eût déjà passé la soixantième année de sa vie, il répudia sa première femme Terentia, coupable de l'avoir négligé pendant ses disgrâces, et il épousa une de ses pupilles, très-jeune, très-belle, très-riche, qu'un père mourant lui avait confiée. Éprise du génie et de la renommée de son second père , cette jeune Romaine l'aima et en fut aimée avec une passion qui effaça la distance des années. Ce furent , non les plus glorieuses , mais les plus sévères et les plus fécondes de sa vie ; seulement elles furent courtes. La mort lui ayant enlevé bientôt après sa fille Tullia, délices et orgueil de son cœur, il en conçut une telle douleur, qu'il s'offensa de ce que cette douleur n'était pas assez partagée par sa nouvelle épouse, jalouse sans doute de n'être pas le seul objet de ses tendresses, et qu'il s'éloigna d'eflc et se renferma dans la solitude avec ses larmes et son génie.

C'est là qu'il écrivit sans relâche et sans lassitude d'esprit les livres admirables dont chaque fragment est un monument achevé de sagesse, de maturité, de science, d'universalité, de style. La civilisation antique, si l'histoire était perdue, se

retrouverait tout entière dans ces fragments des derniers écrits de ce grand homme. 11 y coneenti'e tout ce que le genre humain a pensé, imaginé ou senti de plus parfait, en Asie, en Grèce, à Rome, jusqu'à son époque, dans l'expression la plus splendide et dans la langue la plus harmonieuse que TinteUigence humaine ait jamais élaborée pour donner un corps à l'esprit. C'est la pensée devenue sous sa main méthode, image et musique. Le seul reproche peut-être qu'on puisse adresser à ces œuvres réfléchies de Cicéron, c'est l'excès même de leur perfection. En travaillant chaque pensée et en polissant chaque phrase jusqu'à l'effacement des moindres aspérités de l'épidermc sur son style, il s'enlève quelque chose de ces incorrections faciles et de ces négligences heureuses qui sont les flexibilités et les mollesses du génie. Rien n'y prédomine assez, parce que tout y est prédominant à la fois. Cependant cette perfection chez lui n'est point laborieuse, elle est naturelle. Son imagination ne produisait rien qui ne £Àt conforme à ce modèle intérieur qu'il portait en lui plus qu'aucun autre homme, et qu'on nomme la beauté. Cette recherche, naturelle chez lui,^ de la beauté, ne nuisait point à sa fécondité. Il discourait avec ses amis, il haranguait les tribunaux et le peuple, il écrivait, comme nous respirons, sans relâche, sans volonté et sans effort. Il répondait à ' ses envieux de Rome qui loi reprochaient ses loisirs dans sa retraite de Tusculum : « De quoi se plai-

» gnent-ils? Dans cette prétendue oisiveté, j'écris » plus, de ma main ou de la main de mes secré- » taires, qu'ils ne peuvent lire dans un jour 1 »

a Là, » disait-il en parlant de sa maison d'Astura, autre retraite plus profonde près d'Antium, qu'il remplissait de ses études et de ses ennuis, « là je vis » sans commerce avec les hommes. Dès la première » lueur du jour, je m'enfonce dans la profondeur » des forêts qui m'entourent et je n'en sors que le » soir; je n'ai d'entretien qu'avec mes livres, et cet » entretien n'est interrompu que par mes larmes. » Il portait dans son âme le deuil de Tullia, sa fille, qu'on l'accusait d'aimer jusqu'à diviniser son image. 11 ruinait sa fortune à peine rétablie pour lui élever un temple aux portes de Rome et pour immortaliser ses regrets. « Oui, s'écriait-il dans le délire » de son adoration paternelle, en s'adressant à » l'ombre de son enfant, oui, je veux te consacrer, » ô toi la plus tendre et la plus accomplie des filles I » je veux t'installer dans l'assemblée des êtres » divins et t'ofifrir au culte des mortels ! » Il essayait de calmer son désespoir en écrivant pour lui-même un traité de la Consolation : pages trempées de larmes, dans lesquelles il accumule tout ce que la raison, la philosophie, la religion, la gloire, les lettres , le ciel et la terre peuvent offrir d'efificace pour consoler de la perte de ce qu'on aime, sans pouvoir parvenir à l'oublier».

Ses remords secrets d'avoir, sinon abandonné, du moins négligé la république, et le désir de protester par son estinje pour cette vertu qu'il admirait sans l'imiter, lui dictèrent une magnifique apologie de Caton. Il y avait de la vertu dans cet hommage à la vertu sous les yeux de la tyrannie ; César pouvait s'offenser de cet éloge d'un ennemi, ennemi qui n'était pas grand si César n'était pas coupable. Le dictateur ne s'en offensa pas ; il laissa à Cicéron cette vaine consolation de louer les morts de la liberté, et il trouva le temps, au milieu des soins de l'empire, de répondre de sa propre main à Cicéron par un autre livre intitulé : VAnti-CcUon. Mais, tout en réfutant Cicéron, César, dans ce livre, le comblait de gloire ; il allait jusqu'à déclarer que « celui » qui, comme Cicéron, élargissait par son génie les B frontières de l'esprit humain, était supérieur à » celui qui, comme César, élargissait seulement les » frontières naturelles de l'empire. » " ^

Il écrivit ensuite des méditations philosophiques et des dialogues dans lesquels il naturalisait chez les Romains tous les dogmes de l'antiquité asiatique , égyptienne , grecque , exposant comme un rappor-

teur impartial tout ce que les sages de tous les siècles et de tous les pays ont pensé de plus sensé ou de plus beau pour ou contre la question éternellement controversée de la divinité de l'ârae et du monde, en se prononçant à la fin lui-même pour ee qni bi semble le plus vraisemblable^ le pkis Igeau et le jèm honnête.

Les débuts et les intermèdes de ees méditatîttfi philosophiques, sous des titres divers^, sont pleins de famiHarités et de confidences de cœilr, eonme les délassements de la campagne et les libertés de Tentretien ; on y sent Thomn^ descendu des afiËaifes publiques, triste de rabaissement de son pays, conservant quelque vague espérance de la renaissance des lois, des mœurs, de la liberté, mais détournaDt ses regards de Rome, pour s'abîmer tout entkr dans l'ombre de ses bois, dans la contemplatioii de la nature et dans l'étude des choses étemeltes. Ses inteiiocuteurs de prédilection sont en mièane temps ses amis les plus intimes et les plus illustres :' VarroB, poëte et historien ; Bnitus , philosophe jakustère et élégant , disciple de Platon et de Caton , ami de César, dont on croyait qu'il était le fils, à cause de sa mère Servilie, autrefois aimée du dictateur; Hortensius, rival et ami de Cicéron, le plus grand des orateurs après lui ; et quelques autres Romains, âite du siècle.

La scène est ordinairement sur le sable de la plage retentissante de la mer de Baïa, on soùs les

CICÉRON. 2n

figiiierà entrelacés de pampres de vigne grimpante de la côte de Cumes, ou sur la terrasse ombragée d'orangers de la villa deCicéron, près de Gaète, où l'on cherche encore la trace de ses. pas et de ceux* de ses amis, sur les mosaïques de ses bains , ou enfin sous les chênes verts de sa maison rustique de Tusculum, au bruit et à la fraîcheur des eaux qui descendent des montagnes de Tibur. Il commence comme une vague et nonchalante hésitation d'entretien qm cherche sa route, puis il devient grave avec le sujet, et s'élève à la fin jusqu'à l'élan et jusqu'à l'enthousiasme de la lyre. Nous regrettons que les bornes de nos pages ne nous permettent pas d'en traduire quelques fragments pour nos lecteurs. Ils rappellent le calme et la solennité des dialogues de Platon, qui font faire silence à l'âme avant de lui parler des dieux. Cicéron, dans plusieurs passages qui paraîtraient hardis aujourd'hui, ne craint pas de déplorer la perte de la république, et de porter le deuil de la liberté et de la dignité de Rome. € Dans la nécessité où je suis, dit-il, de renoncer 9 aux affaires pubUques, je n'ai pas d'autre moyen » de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et » consoler les Romains ; je me flatte qu'on me » saœu gré de ce qu'après avoir vu tomber le gou- » yemement de ma patrie au pouvoir d'un seul, je » ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni » hvré sans réserve à ceux qui possèdent l'autorité. » Mes écrits ont remplacé mes harangues au sénat

» et au peuple, et j'ai substitué les méditations de » la philosophie aux délibérations de la politique » et aui soins de la patrie. »

Les deux plus importants de ces livres sont ses Recherches sur V existence de la nature des dietix^ et son livre intitulé : De la République. Dans le premier il s'élève par tous les degrés de la pensée de tous les pays, de tous les âges, et à travers toutes les ténèbres et tous les fantômes des superstitions humaines, jusqu'à la notion d'un Dieu unique, parfait, juste, bon, éternellement créateur par sa providence qui monte aux astres et qui descend aux atomes ; principe premier et dernier de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui sera; invisible, impalpable , s'appelant Dieu , le destin, la providence, le créateur, le rémunérateur, et donnant à tout ce qu'il a créé l'existence, la place, le temps, la moralité, la rémunération et la fin en lui, comme il lui a donné l'être.

Ces doctrines chez Cicéron ne sont pas simplement spéculatives, comme on pourrait le croire; elles respirent la pratique religieuse dans toute sa piété la plus efficace et la plus impérative. « Quel- » ques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divi- » nité ne s'intéresse pas à l'homme et ne se mêle » pas de nos actes et de nos destins. Avec ce prin- » cipe, que deviendraient la piété, la sainteté^ la reU- » gion ? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires » qu'il faut savoir exactement accomplir... lien est

» de la piété comme de toutes les autres vertus ; elle ne consiste pas dans de vains dehors ; sans » elle point de sainteté (mot qui signifie moralité » de nos actes) ; sans elle point de culte, et dès lors » que devient l'univers? Quel désordre et quelle » anarchie dans l'espèce humaine ! Quant à moi, » ajoute-t-il, je doute si éteindre la piété envers la » Divinité ne serait pas anéantir du même coup » la bonne foi, la conscience, la société humaine » tout entière, et la vertu qui supporte à elle seule » le monde, je veux dire l'instinct de la justice ! . . . »

Dans son livre sur la république, c'est-à-dire sur les principes, les lois, les formes, les vices et les vertus des gouvernements par lesquels les sociétés se fondent, se soutiennent, meurent ou se perfectionnent, Cicéron s'élève plus haut que dans aucun autre de ses écrits. Nous n'en citerons qu'un seul fragment : le Songe de Scipion^ qui termine le livre. La philosophie, la piété, la vertu, la poésie, le génie de Cicéron y éclatent en -quelques pages où son âme et celle de son siècle se révèlent dans un langage digne de tous les siècles.

Le second Scipion, une des plus pures gloires et des plus grandes vertus de Rome, y est mis en scène par Cicéron. Ce second Scipion raconte à ses amis, dans cet entretien, un songe qu'il a eu en Afrique,

songe dans lequel Tombre de son aïeul Scipion. TAfricain, le vainqueur de Carthage, lui apparaît, lui prophétise sa mort funeste, l'encourage à persévérer dans les services ingrats que tout citoyeo doit à sa patrie, à mépriser la mort, et, ce qui est plu^ sublime encore, à mépriser même la gloire. . . - « Mais, continua mon aïeul, pour que tu sentes » redoubler ton ardeur à défendre l'État, sache que » tous ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur » patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, b où ils jouiront d'une félicité sans terme. Car le » Dieu suprême qui gouverne l'immense univers » ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable » à ses yeux que les réunions d'hommes assemblés » sous la garantie des lois, et que l'on nomme des » sociétés civiles. C'est du ciel que descendent » ceux qui conduisent et qui conservent les natioâs,

» c'est au ciel qu'ils retournent

» Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur » en mon âme. J'eus cependant la force de lui » demander s'il vivait encore, lui, et Paul ÉHOtile » mon père, et tous ceux que nous regardons ecomme » n'étant plus. — La véritable vie, me dit-il, com- » mence pour ceux qui s'échappent des liens dm » corps où ils étaient captifs; mais ce que vous » appelez la vie est réellement la mort. Regarde ! » voici ton père qui vient vers toi !... — le to » mon père, et je fondis en larmes ; mais lui, m'em- » brassant, me défendit de pleurer

» Dès ^e je pus retenir mes sanglots, je dis : » O mon père, modèle de vertus et de sainteté, » puisque la \ie est en vous, comme me l'apprend » TAfricain, pourquoi resterais-je plus longtemps » sur la terre ? Pourquoi ne pas me hâter de venir » daas votre société céleste?... — Non, pas ainsi, » mon fils, me répondit-il : tant que Dieu, dont » tout ce que tu vois est le temple, ne t'aura pas » «délivré de ta prison corporelle, tu ne peux avoir » accès dans ces demeures. La destination des » liommes est de garder ce globe que tu vois situé » au milieu du temple universel de Dieu, et dont » une parcelle s'appelle la Terre. . . Us ont reçu une » âme !... C'est pourquoi, mon fik, toi et touà les » liommes religieux, vous devez retenir votre âme » dans les liens du corps ; aucun de vous, sans le » commandement de celui qui vous l'a donnée, ne » peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, » vous paraîtriez abandonner le poste où Dieu vous » a placés. Mais plutôt, Scipion! comme ton aïeul » qui nous écoute , comme moi qui t'ai donné le » jour, pense à vivre avec justice et piété ; pense » au culte que tu dois à tes parents et à tes pro- » cheSj que tu dois surtout à la patrie. Une telle u vie est la route qui te conduira au ciel et dans » rassemblée de ceux qui ont vécu, et qui, main- » tenant délivrés du corps, habitent le lieu que » tu vois

» Mon père me montrait ce cercle qui brille par

» son éclatante blancheur au milieu de tous les feux » célestes, et que vous appelez d'une expression » empruntée aux Grecs : la Voie lactée. Du haut » de cet orbe lumineux, je contemplai Tùnivers, » et je le vis tout plein de magnificence et de mer- » veilles. Des étoiles que Ton n'aperçoit point » d'ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur » des corps célestes se dévoila à mes yeux. Elle » dépasse tout ce que l'homme a jamais pu soup- » çonner. De tous les corps, le plus petit, qui est » situé aux derniers confins du ciel, et le plus près » de la terre, brillait d'une lumière empruntée. Les » globes étoiles l'emportaient de beaucoup sur la » terre en grandeur. La terre elle-même me parut » si petite, que notre empire, qui n'en touche qu'un » point, me fit honte.

» Comme je la regardais attentivement : Eh bien, » mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc tou- » jours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle » demeure supérieure et sainte tu es appelé? . . .

» Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans » mon admiration. Lorsque je pus me recueillir : » Quelle est donc, demandai-je à mon père, cette » harmonie si puissante et si douce au miUeu de » laquelle il me semble que nous soyons plongés?

» Je le vois, ditl'Africain ; tu contemples encore la » demeure et le séjour des hommes. Mais, si la terre » te semble petite comme elle l'est en effet, relève

CICÉRON. 24i

» tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes » les choses humaines. Quelle renommée, quelle » gloire digne de tes vœux, veux-tu acquérir parmi » les hommes ? Tu vois quels imperceptibles espaces » ils occupent sur le globe terrestre, et quelles » vastes sohtudes séparent ces quelques taches que » forment les points habités. Les hommes, dis- » perses sur la terre, sont tellement isolés les uns » des autres qu'entre les divers peuples il n'est » point de communication possible. Tu les vois » semés sur toutes les parties de cette sphère, per- » dus aux distances les plus lointaines, sur les plans » les plus opposés. Quelle gloire espérer de ceux » pour qui Ton n'est pas?

» Quand même les races futures répéteraient à » l'envi les louanges de chacun de nous, quand » même notre nom se transmettrait dans tout son » éclat de génération en génération, les déluges et » les embrasements qui doivent changer la face de » la terre, à des époques immuablement détermi- » nées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, » je ne dis pas étemelle, mais durable. Et que t'im- » porte d'ailleurs d'être célèbre dans les siècles à » venir, lorsque tu ne l'as pas été dans les temps » écoulés, et parmi des hommes tout aussi nom- » breux et incomparablement meilleurs?

» C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce » séjour où se trouvent tous les biens des grandes

» âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la gloire » humaine, et qui peut à peine durer quelques jours ^ » Mais, si tu yeux porter tes regards en haut et les » -fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, » ne donne aucun empire sur toi aux discours du » vulgaire. Élève tes yœux au-dessus des récom- » penses humaines, et que la vertu seule te montre » le chemin de la véritable ^oire et t'y attire » pour elle-même . C'est aux autres à savoir ce qu^ils » devront dire de toi. Ils en parleront sans doute ; » mais la plus belle renommée est tenue captive » dans ces bornes étroites où votre monde est ré- » duit, elle n'a pas le don de l'inunortalité, efle » périt avec les hommes, et s'éteint dans l'oubli de » la postérité.

» Lorsqu'il eut ainsi parlé : Scipion, lui dis-je, » s'il est vrai que les services rendus à la patrie » nous ouvrent les portes du ciel, votre fils, qui » depuis son enfance a marché sur vos traces et sur » celles de Paul Emile, et n'a peut-être pas manqué » à ce difficile héritage de gloire, veut aujourd'hui » redoubler d'efforts à la vue de ce prix inappré- » ciable,... — Courage 1 me dit-il, et souviens-toi » que si ton corps doit périr, toi, tu n'es pas mor- » tel. Cette forme sensible, ce n'est point toi ; oe qui » fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que » Ton peut .montrer du doigt. Sache donc que tu es » divin ; car c'est être divin que de sentir en soi la » vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gou-

» Yemer, de régir, et de mouvoir le corps qui nous » est attaché, comme le Dieu vérilabie gouverne ses » mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut » l'univers en partie corruptible, l'àme immortelle » meut le corps périssable. Exerce-la, cette âme, » aux fonctions les plus excellentes. 11 n'en est pas » de plus élevée que de veiller au salut de la patrie. » L'âme accoutumée à ce noble exercice s'envole » plus facilement vers sa demeure céleste ; elle y » est portée d'autant plus rapidement, qu'elle se » sera habituée, dans la prison du corps, à prendre » son élan, à contempler les objets sublimes, à » s'affranchir des liens terrestres. Mais, lorsque » la mort vient à frapper les hommes qui se sont n^ vendus aux plaisirs, qui se sont faits les esclaves 9- infâmes de leurs passions, et qui, poussés aveuli glément par elles, ont violé toutes les lois divines » et humaines, leurs âmes dégagées du corps errent » misérablement autour de la terre, et ne reviennent » dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs » siècles.

» A ces mots il disparut, et je m'éveillai.... » Que dirait-on de plus beau et de plus pur en morale aujourd'hui? Le pressentiment de Cicéron devançait le monde de vingt siècles.

Pendant que ce grand homme se consolait ainsi dans l'entretien de son âme avec elle-même, avec les grandes âmes de tous les siècles et avec la Divinité, de la serNÎtude et de la dégradation de sa patrie. César achevait en quatre ans la courte carrière de tous les tyrans. Le crime de ses assassins vengeait sur lui le crime du Rubicon. Ses assassins étaient Brutus, Cassius, Casca, et toute la jeunesse patricienne, lettrée et républicaine de Rome. Nourris des leçons de l'inflexibilité antique et des exemples d'Harmodius et d'Aristogiton, ces jeunes gen* rougissaient de vivre sous un maître qui leur avait enlevé toute la dignité de la vie. Ils croyaient que le sang du tyran purifiait le poignard. Vertu fausse et cruelle qui pervertissait en eux jusqu'à la nature, qui changeait des citoyens en meurtriers, qui poussait les amis de Brutus jusqu'à l'assassinat, et luimême, fils peut-être de César, jusqu'au parricide! L'antiquité admirait encore ces assassinats pour la liberté. L'humanité actuelle ne s'y trompe plus. La liberté, la patrie, l'immortalité même, n'acceptent pas pour leur rançon une goutte de sang distillant du fer des assassins. La rançon du genre humain tout entier serait trop chère à ce prix !

Les conjurés," soit qu'ils crussent à trop de faiblesse , soit qu'ils soupçonnassent une vertu plus pure à Cicéron, leur ami à tous, ne lui confièrent pas la conjuration. Ils se cachèrent de lui, de peur d'être ébranlés par ses scrupules. Rome était lasse de sontdolâtrie pour César ; les plébéiens, qu'il avait caressés pour les opposer au sénat, commençaient à sentir la pesanteur du joug militaire ; les patriciens, auxquels il était revenu et qu'il rassasiait de dignités et de largesses, rougissaient de les devoir à leur bassesse; le sénat votait, mais murmurait; les soldats aspiraient déjà à se vendre plus cher à un autre acheteur. Brutus et ses amis s'échaufifaient à la lecture des historiens, des philosophes et des poètes qui divinisaient les libérateurs des peuples. L'opinion conspirait assez universellement avec eux pour qu'ils n'eussent pas besoin de confier à de nombreux comphces un projet qui serait applaudi par la multitude aussitôt qu'il serait exécuté.

Ils cachèrent leurs armes sous leur toge, attendirent César au sénat, se précipitèrent au-devant de ui à son entrée dans la salle, comme pour l'entourer d'un empresseftient plus impatient et plus servile, baisèrent le pan de sa robe, lui tendirent des pétitions comme un piège à sa clémence, ne lui montrèrent groupés autour de lui que des fronts connus

et des \isages amis, ralentirent ainsi sa marche Yers son siège dans le sénat, et, le frappant à l'en^i de vingt-sept coups de poignard, retendirent sans vie au pied de la statue de Pompée. Le sénat, saisi d'effroi au commencement de ce tumulte, dliorreur au milieu, de joie à la fin, s'enfuit par toutes les issues, sans savoir s'il fallait témrwgner la sat»faction ou l'exécration du meurtre.

Brutus, Cassius et les conjurés sortirent en appelant le peuple à la liberté. Le peuple, moitié vengé, moitié attendri, les applaudit et les laissa seuls monter au Capitole. Antoine, lieutenant de César, et qui avait lui-même conspiré autrefois contre sa vie, maître des troupes, fut chargé par le sénat de préserver Rome de l'anarchie. 11 suivit avec habileté tous les mouvements successifs de l'émotion du peuple : le premier jour, ami douteux des conjurés; le second, protecteur armé du sénat; le troisième, portant le deuil de César; le quatrième, vengeur de son cadavre en déployant du haut de la tribune aux harangues sa robe ensanglantée et percée de cocrps aux yeux émus de la multitude ; bientôt arbitre et maître de tout, tenant Rome dans Tindécision entre la passion de la liberté et les regrets de la servitude, et forçant Brutus et ses amis à s'éloigner de la ville qu'ils avaient délivrée, àe peur d'y être immolés eux-mêmes par le parti de César qtri avait repris vigueur dans son sang. Tel fut ce crime. Il rappela à la tyrannie par la pitié : juste expiation

de ceux qui croient faire justice et qui font horreur parTassassinat!

Antoine s'était habilement associé, pour rester l'arbitre de Rome, un autre lieutenant de César, son rival dans l'armée, nommé Lépide, qui commandait Tannée prête à partir pour l'Espagne. Us grossirent leurs forces de tous les vétérans disséminés dans les provinces, et laissèrent une apparence de souveraineté au sénat. Pendant cette espèce d'interrègne entre la république et la dictature qui suivit le meurtre de César, Brutus et Cassius se retirèrent à Lanuvium, petite ville de la campagne de Rome. Cicéron laissa éclater sa joie de la constitution rétablie. Il pressa les conjurés de saisir le moment prêt à échapper à ceux qui hésitent et à restaurer l'antique liberté. Brutus, plus philosophe et plus orateur que politique, semblait avoir dépensé toute son énei^e dans le coup qui avait abattu le t}Tan. n écrivait, raturait, Ihnait, soumettait à l'examen âe Cicéron, retranchait, récitait, et perfectionnait encore un long discours, accusation de César et justification de ses meurtriers, qu'il se proposait de tire au sénat et au peuple au mois de juin, quand le sénat reprendrait ses séances. Vain orateur, qui ne savait pas que les rhéteurs veulent des paroles, mais que les révolutions veulent des actes !

Les amis de César et Antoine lui-même caressaient de leur côté Cicéron. Ils s'eflEbrçaient de Tentraîner de leur côté par l'offre répétée de la plus haute magistrature*. Il avait recouvré innocemment toute sa liberté par le coup qui l'avait affranchi de Tamitié humiliante de César et de sa reconnaissance embarrassée envers le dictateur. Il resta inflexible à la tête des bons citoyens et des partisans d'une république stable, patricienne et modérée. Il continuait à résider dans sa maison de campagne et à écrire pendant que Rome attendait son sort sans savoir se le faire à elle-même.

« Est-ce là ce que nous devions voir? écrivait-il » à Atticus. Quoi! l'œuvre de Brutus se réduit donc » à le faire vivre oisif dans sa maison de Lanuvium, » et à perpétuer par Antoine et par Lépide le règne » de César, plus maître après sa mort qu'il ne le fut » pendant sa vie? »

Ces vains reproches ne rendaient ni la popularité ni l'audace à Brutus et à Cassius. Ils irritèrent Antoine contre lui. La colère des vétérans, soufflée par Antoine, le menaça jusque dans sa retraite de Tusculum : on parlait à Rome d'aller l'incendier. Il songea à se réfugier une seconde fois en Grèce. Il s'embarqua même à Naples et suivit les côtes d'Italie jusqu'à Reggio en Calabre ; là, il eut une entrevue avec Cassius et Brutus. Ils lui apprirent que l'opinion revenait à Rome au parti de la liberté, et qu'on y invoquait son nom comme celui du seul

homme dont les conseils pouvaient inspirer à la fois courage au sénat et sagesse au peuple. Il redescendit à terre et se rapprocha de Rome. Les citoyens se précipitèrent partout sur ses pas, comme au premier retour de son exil. Rome semblait veuve de son génie quand il s'éloignait d'elle. 11 revint à Tusculum, n'osant pas entrer encore dans Rome tant qu'Antoine y dominait.

Mais déjà le crédit d'Antoine baissait dans le peuple, dans le sénat et dans l'armée. Une autre popularité plus ferme et plus prestigieuse pour les Romains s'élevait sur sa ruine : c'était celle du jeune César-Octave, fils d'une nièce du grand César et que le dictateur avait déclaré son héritier dans son testament . Cet adolescent, absent de Rome avec sa mère au moment de la mort de César, était revenu d'abord timidement demander à Antoine l'héritage de son oncle. Antoine l'avait méprisé et menacé. Sa jeunesse, son nom, son titre d'héritier et de fils adoptif de César, les larmes de sa mère, l'injustice d'Antoine, avaient intéressé les Romains. Le mépris pour Antoine, l'espérance qui s'attache à l'enfance, les largesses du testament de César aux soldats, que son héritier promettait d'accomplir, avaient fait le reste. Octave, accompagné de sa mère, se montrant à Rome, parcourant les provinces, implorant le peuple, invoquant les vétérans, promettant aux républicains de leur rendre la liberté antique et de les délivrer de l'ignoble soldatesque d'Antoine, était

devenu en peu de temps pour les uns le vengeur futur de César, pour les autres le restaurateur inespéré de la république. Il affectait de voir la patrie tout entière dans le seul Cicéron. Il prenait de Cicéron ses oracles ; il entretenait une correspon-* dance avec lui; il venait lui rendre visite dans sa ifetraite ; il le traitait en fils qui s'inspire de la sagesse d'un père ; il lui jurait de n'employer la puissance que son héritage, son nom, son parti, la faveur des Romains lui donneraient qu'à rétablir, sous le patronage de Cicéron, l'autorité du sénat, l'empire des lois, l'exercice de la liberté antique.

Cicéron, lors même qu'il ne l'aurait pas cru, était obligé de le croire. Sa passion pour le rétablissement du gouvernement libre, son amitié ponr Brutus, sa juste haine et sa terreur trop fondée d'Antoine , ne lui laissaient d'autre levier que ce jeune homme pour soulever Rome contre ce vil tyran qui avait hérita du despotisme de César, sans hériter de sa douceur, de sa grâce et de son génie. Il se lia donc, pour le salut de la république, avec Octave, et se déclara ouvertement son patron. Dès qu'on sut que Cicéron adoptait la cause du jeune César, celle d'Antoine fut perdue dans ropinion de l'Italie. L'autorité morale de ce grand homme contre-balançait ime armée.

Antoine, abandonné des légions voisinas de Rome, s'éloigna, la rage dans le cœur, pour aBcr en chercher d'autres vers les Alpes. Octave ttiarciit

CIjGÉRON. 28!

contre lui au nom du sénat avec les consuls, et le défit auprès de Modène . Antoine , vaincu, mais retrou* yant dans la défaite Ténergie du désespoir, franchit les Alpes avec une légion de ses soldats, caressa son rival Lépide, qui commandait une autre armée romaine dans les Gaules, et redescendit en Italie arec cent mille hommes pour la disputer à Octave. Le sort du monde resta en suspens pendant quelques meus.

Cieéron, rentré dans Rome, y soufflait le feu sacré de la liberté dans douze harangues inunortelles, au sénat et au peuple, contre Antoine ; haranguas qu'on appela les PhilippiqueSj par allusion aux harangues d'un autre orateur, Démosthène, contitg Philippe, roi de Macédoine, qui menaçait la liberté d'Aihènes comme Antoine menaçait celle des Romains.

Ces douze harangues de Gicéron, fruits de sou géme mûri par les années, de son patriotisme humilié par la servitude, de sa colère attisée par la terreur et comme par le pressentiment des crimes d'Antoine et de sa femme Fulvie, plus scélérate encore que son mari, enfin par ce désespoir de la vertu qui, n'ayant plus rien à ménager pour sauver un reate de vie, veut du moins immortaUser sa mémoire, sont le cri de mort de Cieéron, destiné à retentir au delà de sa tombe. Le raisonnement, la passion, la prière, l'imprécation, l'invective, la fureur sacrée qui sanctifie l'injure, l'apostrophe aux

2o2 VIE DES GRANDS HOMMES.

Romains, rinvocation aux dieux, le défi au poignard, rhéroïsme de Tâme, du cœur, de l'accent, du geste, y sont tour à tour ou tout ensemble allumés de la flamme de l'éloquence pour relever les Romains de leur prostration et pour leur rendre, par l'excès du mépris contre leur tyran, sinon le courage de la liberté, du moins la honte de leur servitude. C'est le plus long et le plus sublime accès de colère qui ait jamais retenti parmi les hommes I

Rome et le sénat se relevèrent en effet quelques mois à ces accents, mais pour retomber.

Pendant que Cicéron, à soixante - quatre ans passés, s'efforçait ainsi de rendre à sa patrie le feu inextinguible en lui de la jeunesse , Octave, pour lequel il combattait à Rome, négociait à Modène avec ses deux rivaux, Lépide et Antoine, trouvant plus sûr de partager l'empire que de le jouer dans une bataille douteuse, sûr aussi que son nom et sa politique le lui donneraient plus tard tout entier.

Cicéron, informé de cette trahison et de cette ingratitude de son jeune pupille, écrivait en vain à Brutus et à Cassius de revenir précipitamment en Italie avec leurs troupes d'Afrique pour sauver encore une fois la république. Leur crime pesait sur eux ; ils n'osèrent pas reparaître sur la terre où le cri du sang de César s'élevait de plus en plus contre eux..

Octave, Antoine, Lépide , convinrent d'une entrevue dans une petite île entourée par le fleuve du Réno, auprès de Bologne. Ils y délibérèrent seuls pendant trois jours et trois nuits, et convinrent de former entre eux un triumvirat ou un gouvernement à trois tètes, se partageant le monde romain en trois parts dont chacune était un empire. Mais c'était peu que de se partager ainsi la république, il fallait s'en assurer la paisible possession en immolant tous les bons et grands citoyens capables de la défendre ou d'inquiéter leur tyrannie. Le sang de trois mille trois cents citoyens romains qu'ils se sacrifièrent mutuellement fut le sceau de leur traité. As en dressèrent ensemble la liste, discutèrent, ajoutèrent , retranchèrent , trafiquèrent de la vie et de la mort de leurs amis ou de leurs ennemis, jusqu'à ce que chacun d'eux eût accordé aux autres le sang du plus cher de ses amis, pour en obtenir en retour le sang du dernier de ses ennemis.

Cicéron était le premier sur la liste. Octave, avec un reste de pudeur, le défendit longtemps, représentant quelle ignominie s'attacherait à un gouvernement dont le premier acte serait l'immolation du plus grand citoyen et du plus grand génie de Rome. Les Philippiques criaient assez vengeance dans le cœur d'Antoine. Les deux proscripteurs ,

collègues d'Octave, lui représentèrent sans doute que l'équilibre des forces était nécessaire à leur accommodement pour qu'il fût durable ; que Cicéron jouissait d'une autorité morale trop grande par sa renommée et par son génie dans la république ; que celui des trois triumvirs dont il se déclarerait Tami i'emp<H*terait bient6t sur les deux autres ; qu'il e&trajnerait avec lui l'opinion et la îoTixme, et que l'équilibre détruit par le poids de ce grand homme replongerait eux dans le néant, l'Italie dans TanasTchie. Octave céda à la puissance de cette logique d'assassin et à la convoitise du monde. Il jugea que Rome valait bien ce crime, et il permit à Antoine de se venger.

Les triumvirs renfermant leurs proscriptioBB dans le silence jusqu'à leur arrivée , de pear que leurs victimes n'échappassent par la fuite à leors sicaires, s'avancèrent lentement vers Rome. On n'ébruita que les noms de dix-sept grands proscrits dont les tètes devaient orner leur triomphe sur la république. Cicéron était encore le premier, il apprit son arrêt sans oser y croire. Octave commencerait-il par un parricide ? N'était-il pas, lui Cicéron, son second père? Il espérait, contre toute espérance, en lui ; mais il craignait tout d'Antœne, et surtout de Fulvie, sa nouvelle épouse. Les hommeé

pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de force contre leur passion.

Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands esprits, parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa vie. Il perdit les jours et les heures à débattre avec lui-même et avec ses amis lequel était préférable à son âge de tendre stoïquement le cou aux égoi^eurs et de mourir en laissant crier son sang contre la tyrannie sur la terre libre de la patrie, ou d'aller mendier en Asie le pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas errèrent, comme ses pensées , du rivage de la mer à ses maisons de campagne, et de ses maisons de campagne au rivage de la mer.

Enfin il voulut éloigner le moment de la résoluti<m suprême en s'éloignant de Tusculum, trop voisin de Rome. U quitta ce séjour avec son frère Quintus et avec son neveu, qui le chérissait comme un père. Il se retira dans sa maison plus reculée d'Astura, séjour de deuil où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa fille Tullia : râpreté du Keu et la profondeur des bois semblaient l'abriter contre la scélératesse des hommes.

Cette maison était sur le bord de la mer de

Naples. II y passa quelques jours à écouter au loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui s'approchaient de Rome ; il semblait résolu à y attendre la mort, sans se donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près. Cependant son frère , son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de seconde famille que la reconnaissance, les ois et les mœurs attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie ; que Caton, en mourant, avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la république par une impatience ou par une lassitude de vertu ; que, s'il était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux ; que, Brutus et Cassius vivant encore et rassemblant en Afrique des légions fidèles à la mémoire de Pompée et à la république , prêtes à combattre les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus; ou que, s'il fallait périr, du moins il fallait périr avec la justice, la vertu et la liberté.

Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. Il quitta sa retraite d'Astura avec son frère et le cortège de ses esclaves et de ses familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait quitté Rome et Tusculum aux premières rumeurs de sa proscription ne lui ^vait pas permis d'emporter l'argent nécessaire pour une longue expatriation. A peine était-il sur la route, qu'il réfléchit à l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille et ses amis pendant son exil : il fit arrêter sa litière (fort brancard fermé par des rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voiture aux riches Romains ) , puis il fit approcher celle de son frère Quintus qui marchait derrière lui.

Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin , et les porteurs éloignés ; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin par les portières. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre et le plus oublié des deux, retournerait seul à Antium, leur pays natal; qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il rejoindrait en toute hâte Cicéron dans sa maison de la côte de Gaëte, où il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme s'ils avaient eu le pres-

sentiment de leur étemelle séparation, se récrièrent sur l'extrémité de leur malheur qui ne leur permettait pas même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras Ton de l'autre, se séparèrent et se rapprochèrent plusieurs fm comme dans un dernier adieu.

Quintus retourna vers Astura, pour regagner par les sentiers des montagnes sa maison d'Àntium a?M son fils. Cicéron poursuivit sa route vers le bord de la mer et s'embarqua sur une galère. Il possédait dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'efi voit encore aujourd'hui son tombeau s'élever connae un écueil de la gloire auprès des écueils de l'Océan, une maison de campagne embelUe de tous les luxes et ornée de toutes les délices d'une résidence d'été pour les grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt Umpide et silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par k demi-cercle d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les flots. Les vents étésiens , qui soufiQent du nord pendant la canicule, en rafraîchissaient la température; des jardins en terrasse descendaient d'étage en étage

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de la maison aérée à la plage humide ; des cayemes naturelles, acheyées par l'art, pavées de mosaïques, entz^coupées de bassins où Teau de la mer, en pénétrant par des canaux invisibles, renouvelait la fraieheur, y servaient aux bains. Un temjde domea* tique, vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille Tulb'a, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à demi voilés par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement cette côte.

C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour j attendre l'heure du départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à plusieurs journées d'étape de Rome. La Campanie était libre de troupes, et tout annonçait que les sicaires d'Antœne n'y marcheraient pas aussi vite que sa vengeance.

Hais sa vengeance le devançait. A peine Quintus et son fils étaient-ils arrivés secrètement dans leur ville paternelle d'Antium, pour y vendre leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la trahison domestique révéla leur présence aux émich «aires des triumvirs et qu'ils furent égorgés, le pè« et le fils, dans leurs propres foyers, pour le crime de leur nom.

A cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère et navigue jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire voile vers l'Afrique. Il s'y fait descendre à terre, malgré les instances de& pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du cœur et de la reconnaissance d'Octave.

Il reprit, à pied et en silence, le long de la plage, le chemin qui ramenait vers Rome. Sa galère le suivait à quelque distance sur les flots. Après. avoir marché ainsi quelques milles, abîmé dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses rameurs d'approcher de la plage et se confia de nouveau aux flots. Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite , il avait résolu un moment de rentrer à Rome et d'aller s'ouvrir luimême les veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant, d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une furie qui ne le laissât reposer jamais!... La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il navigua quelque temps indécis en vue du rivage, puis, rappelé encore par on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa maison de cam-

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pagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses serviteurs lui obéirent en gémissant ^t en pleurant sur son trépas. La galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.

Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçaient, interprétaient, solennisaient tous les grands actes tragiques des citoyens ou des empires, avertirent et consternèrent les serviteurs de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux, oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple, s'élevèrent du toit avec de grands cris et, voltigeant au-devant de la galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord. Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et, s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de sa toge , afin de ne pas voir la dernière lueur du jour. Mais les corbeaux qui l'avaient repoussé de la plage l'avaient suivi vers sa maison. Soit que ces

oiseaux familiers eussent de la joie de revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux soldats d'Antoine répandus dans les campagnes et se glissant comme des assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient conmie par un instinct caché. L'un d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la hrise de mer, se percha jusque sur le ht de Cicéron, et, tirant avec son bec le pan de son manteau ramené sur sa tète, il lui découvrit le visage et sembla le presser de sortir d'une maisoD qui le repoussait.

À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à eux-mêmes d'avoir pour le salut de leur maître moins de prudence et moins de zèle que les brutes : « Quoi ! se dirent-ils entre » eux, attendrons-nous, les bras croisés, d'être les » spectateurs de la mort de ce grand homme, peie » dant que les bêtes elles-mêntes veillent sur lui et » semblent s'indigner des crimes qu'on prépare ? • Animés par ces reproches mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une douce violence, le forcent à remonter dans sahtière, et le portent, par les sentiers détournés et ombragés des jardins , vers le rivage où la galère l'attendait i l'ancre.

A peine avaient-ils fait quelques pas, qu'une bande de soldats conmiandés par Hérennius et

Popiliu8, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leurépée à tous les crimes et qui n'ont d'autre cause que celle qui les solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre, et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent vers la maison. L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le grand orateur dans une accusation de parricide. Il était pressé d'effacer la mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur. Il somma les serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent, disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par lui comme un fils dans la science et dans les lettres, nommé Philologus , indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle son patron et son second père descendait vers la mer. A ce signe mortel, Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de la litière et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au rivage,

A ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort, Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir : il ordonne à ses esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On

lui obéit, n attend sans pâlir ses assassins, il appuie son coude sur son genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque, et, regardant d'un œil intrépide Hérennius et PopiUus, il leur évite la peine de l'arracher de sa litière , et leur tend la gorge comme un honune qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.

Hérennius lui tranche la tête et la porte lui-même à Antoine, pour qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du triumvir, le prix du crime auquel il a voué son épée.

Antoine , qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple, a C'en est assez ! » s'écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui l'avait fait si souvent pâlir lui-même ; a voilà les proscriptions finies ! » témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicéron valait à elle seule une multitude de victimes, et délivrait son ambition de la dernière vertu de Rome !

Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains coupées, sur la tribune aux

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harangues : suppliciant ainsi la plus haute éloquence qui fut jamais , par les deux organes de la parole humaine, le geste et la voix. Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance : elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la plaça sur ses genoux, la soufiQeta, lui arracha la langue des lèvres, la perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames romaines, et prolongea, comme les Furies dont elle était l'image, le supplice au delà de la mort. Honte éternelle de son sexe et du peuple romain !

Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république. Octave l'emporta. La tyrannie, qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse de la liberté, devint une institution. Elle dispensa le peuple de toute vertu. Elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le supplice en masse du genre humain.

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