II. Les Intellectuels
Le rôle des intellectuels dans le mouvement révolutionnaire prolétarien fait encore l’objet de controverses entre communistes. Gardons-nous d’intervenir dans cette controverse autrement que pour indiquer à grands traits l’acquis de l’expérience russe. S’il est vrai que les intellectuels, considérés en tant que classe, c’est-à-dire dans leur plus grand nombre, ont été les ennemis résolus de la révolution sociale, après avoir contribué de toutes leurs forces à la révolution politique de mars 1917, qu’ils eussent voulu bourgeoise et démocratique, — il est vrai aussi qu une magnifique élite d’intellectuels est venue au prolétariat russe, s’est assimilée à lui, s’est mise totalement à son service, contribuant largement à sa victoire. On va le voir, les résultats de l’expérience russe sont précis. L’intellectuel a sa place dans le, mouvement ouvrier révolutionnaire, sa place au premier rang : à la condition de rompre sans retour avec la classe dont il est sorti, bourgeoise ou petite-bourgeoise; de devenir vraiment un révolutionnaire, de servir en toutes circonstances le parti du prolétariat, car pour les révolutionnaires il n’est jamais ques- I
tion de se servir du parti... I
Un intellectuel a été le premier président de l’Exécu- I
tif panrusse des Soviets : lakov Mikhailovitch Sverdlov, |
pharmacien de profession. J’ai sous les yeux une fiche de i
renseignements de VOkhrana qui lui est consacrée. Quelle 0
somme de dévouement, quelle obstination combative chez cet homme dont le fin visage à pince-nez est d’un méditatif. Parcourons la fiche : 1902. Arrêté à Nijni-Novgo-
rod et détenu administrativement pendant deux smnaines.
1903. Soumis à la haute surveillance. — 1907. Membre du Comité social-démocrate de Perm, condamné à 2 ans de forteresse. — 1909. Arrêté peu après sa libération dans une assemblée clandestine à Moscou, condamné à 3 ans de Sibérie. Tuberculeux, gravement atteint, est autorisé à quitter la Russie. — 1911. Revenu en Russie, exilé à Narymsk, placé sous haute surveillance. S’évade le 7 décembre 1912. — 1913. Arrêté le 10 février à Perm. Exilé dans un coin reculé du pays de Toukhoum. Y reste trois ans : jusqu’à la révolution d’Octobre... « Nous avons perdu notre organisateur le meilleur », dit Lénine quand Sverdlov, tuberculeux, succombe en 1919.
Chez ces intellectuels communistes, une révolution intérieure, morale, s’est accomplie. Ils ont dû, selon un mot de Nietzsche, « réduire en cendres le vieil homme pour renaître ». Les biographies de quelques-uns nous permettent de l’entrevoir nettement. On vient de publier à Pétrograd des extraits du journal intime de LicMenstadt-Mazing^ (terroriste en 1906; forçat pendant 10 ans à Schlussesbourg; traducteur de Kant et de Baudelaire; auteur d’un ouvrage remarquable sur la Philosophie de Gœthe; directeur des Editions de la IIP Internationale à Pétrogpd; commissaire de la VP Division rouge au front de à ambourg, tué en 1919) et j’y trouve ces mots écrits à la veille f' d’un départ au front : Il faut aller mourir soi-même avant
d’envoyej* d’autres a la mort, » Dans les Etats-Majors < autres que révolutionnaires, on ne se doute guère qu’il y ait de ces nécessités morales.
Lichtenstadt-Mazine n’était pas une exception. Michel Petrovitch Raïkov, vieux militant, a dépassé la quarantaine à la révolution. A 20 ans, on lui a infligé trois années d’exil. Il a fait ensuite un an de prison. Puis trois ans d’exil. Puis on l’a envoyé pour dix ans chez les Yakoutes.
En Sibérie même, il s’est insurgé contre le régime policier. En 1908, on l’arrête à Pétersbourg : un an de prison. — N’est-ce pas qu’elles sont monotones, toutes ces
notices? Prison, exil, exil, prison... Et ces hommes recommençaient toujours... — Menché\ik internationaliste jusqu’à la révolution d’Octobre, il devient communiste, membre du Service Politique du Conseil Révolutionnaire de l’Armée. En cette qualité, visite tous les fronts. Pendant la marche de Denikine sur Moscou, Baïkov se fait soldat, dans le rang. Et il écrit : « ...Nous devons nous débarrasser de tout intellectualisme, entrer dans le rang, vivre avec la seule pensée d’élever les cœurs et la combativité de la masse... nous confondre avec elle... » Il est mort 4
d’épuisement et de typhus, dans l’abandon, à Kharkov, le 12 janvier 1920.
Le stoïcisme de ceux qui ne vont pas au front n est pas moindre. Alexandre Alexandrovitch Kouzmine, ingénieur et propriétaire à Pétrograd, professeur de mécanique dans les Ecoles Supérieures, passe toute sa vie à conspirer, à professer les mathématiques à des cercles ouvriers illégaux, à cacher les bombes de l’organisation bolchévique de combat dans sa belle maison de riche. Ça lui vaut de faire trois années de cellule, après lesquelles il recommence. Il fomente une grève et fonde un syndicat dans l’usine dont il est administrateur. La grande tourmente sociale venue, Kouzmine donne sa maison à la municipalité de Pétrograd, va travailler dans les usines de l’Oural et meurt à Moscou de dénûment, dans un pauvre logis de hasard. L’année était terrible, et ce stoïque ne voulait rien pour lui-même.
Le vieil écrivain Vladislav Alexandrovitch Goldberg a la même fin. Sa vie, ballottée depuis 1 âge de 16 ans entre les prisons polonaises, — dans lesquelles on le prive de nourriture pour le faire parler : il manque mourir et se tait — et la brousse sibérienne (trois ans de prison, cinq ans d’exil) est un roman. Miné par la tuberculose, à peine rétabli dans les sanatoria d’Italie et de Suisse, devient bolchévik en Crimée, en 1918, rédige les premiep journaux communistes du pays, y organise, vieil écrivain qui crachait ses poumons, les premières troupes rouges.
Mort d’épuisement et de faim à Moscou, le 25 mars 1919.
Tous ces hommes sont restés volontairement des obscurs. L’auteur anonyme de la notice biographique de
Nicolas Nicolaievitch Latov le souligne : « ...il avait horreur de l’arrivisme... il se dérobait aux postes en vue... Marxiste, ayant fait des études de droit et quatre années de travaux forcés, Latov devient infirmier aux mines de la Léna pour vivre avec les mineurs. C’est un des premiers adversaires de la « révolution démocratique s> en Sibérie, un des premiers organisateurs, plus tard, du syndicat du textile d’Ivanovo-Voznessensk. Commipaire de la Justice à Samara, membre d’un Tribunal Révolutionnaire à l’armée, volontairement resté en Sibérie, chez les blancs, est capturé, égorgé.
De Franz Soukhoverov, on ne sait que peu de chose. Son existence a été trop multiple. On la résume en chiffres. Il porta une dizaine de noms. Fit quatre ans de prison, neuf ans d’action illégale, fut exilé cinq ans à Astrakhan, trois à Narymsk, treize fois arrêté, quatre fois évadé, deux fois jugé. Le parti l’envoya travailler illégalement en Sibérie, sous Koltchak. Fusillé le 13 octobre 1918.
...Il n’est jamais trop tard. De vieux intellectuels^ vont au-devant de tous les risques, assument toutes les tâches. C’est l’ingénieur Hippius (Eugène Alexandrovitch) qui hante le front sud et oriental jusqu’au moment où le typhus l’enlève. « On voyait partout ce grand vieillard à cheveux blancs, vêtu d’un long manteau de soldat, couleur de terre, une large casquette sur les yeux, des bottes rousses, des grenades françaises dans ses poches, un gros revolver Colt ballant à la ceinture. » Il apprenait à creuser des tranchées, à construire des abris... Un autre, le vieux médecin Gabriel Lindov, longtemps guesdiste en France, disparaît en janvier 1919, au front de l’Oural. Un troisième, l’ingénieur Paradovski, fusillé à Krasnoïarsk, par les Tchécoslovaques, le 25 octobre 1918, n’avait adhéré au
parti que vieillard. ,, , ,
Tous ces hommes d’intelligence, de savoir, d abnégation, l’ennemi de classe les extermine impitoyablement chaque fois qu’ils tombent en son pouvoir. Les Anglais occupant Bakou, fusillent parmi les 26 commissaires du Peuple et militants responsables du Caucase un des grands leaders de la révolution, Stepan Chaoumian. Les Tchécoslovaques fusillent Jacques Doubrovinski, le créateur du
régime des Soviets à Krasnoiarsk, à qui ils avaient promis la vie sauve. Les Tchécoslovaques fusillent Ivanov (Arkadi Fédorovitch), commissaire des Finances des Soviets en Sibérie, venu chez eux en parlementaire et poliment reçu par le colonel Gaida (24 oct. 1918). Les bourreaux de Koltchak — et quels bourreaux — exécutent August Hermanovitch Grasit, jeune journaliste et technicien, arreté a Omsk. 40 détenus rouges de la prison d’Omsk en sortent le 12 novembre 1919, attachés cinq par cinq, encadrés de soldats; hors de la ville, on les fait coucher dans les fossés, la face contre terre et l’on se met à les tuer à coups de sabre, de latte, de baïonnette, de crosse de revolver. Les soldats de Rodzianko ou de Youdenitch capturent à Louga André lozevson, ancien anarchiste, ancien émigré (huit mois de prison à Naples), maintenant communiste, instructeur des Ecoles Militaires, enquêteur du Tribunal Révolutionnaire, et le pendent, le 26 septembre 1919.
Il en est qui sont frappés à l’arrière, si tant est qu’il y a un arrière dans la guerre civile. Moïse Salomonovitch Ouritski, président de la Tchéka de Pétrograd, est assassiné le 30 août 1918 par un « socialiste-populaire ». Ouritski, docteur en droit et officier, avait connu trois exils: cinq ans chez les Y'akoutes, plusieurs années à Vologda et à Arkangelsk. Pendant les journées d’Octobre, il appartenait au Comité Central du parti bolchévik. Pendant la dissolution de la Constituante, il était commissaire du Palais de Tauride où elle siégeait.
Ces vies d’intellectuels révolutionnaires n’ont, répétons-le, rien d’exceptionnel. Ceux-ci sont morts. Mais ceux qui continuent la tâche ont vécu de même. La prison, le bagne, Texil dans les bourgades perdues du pays yakoute, la pauvreté, la faim, l’isolement et, par-dessus tout, le perpétuel recommencement de la lutte, l’étude, l’organisation, la propagnde, le don de soi incessants, voici les éléments caractéristiques de ces riches existences.
Entre ces intellectuels communistes et les profiteurs de la politique que Ton rencontre ailleurs, aucune comparaison n’est évidemment possible. Rienvenus soient parmi tous les révolutionnaires, en tous pays, les intellectuels qui, dans l’esprit, ont un peu de l’esprit de ceux-là!
fc.iiyi .«■fil"