III. Les Femmes
C’est, je crois, un mot de Mirabeau : « Tant que les femmes ne s’en mêlent, il n’y a pas de révolution véritable. » Rien n’est plus vrai. Si les ouvrières, les ménagères, les mères, les compagnes, les amantes demeurent passives, la société ne peut pas être transformée. La révolution russe a été si complète, si profonde, parce que, depuis un lointain passé, les femmes participaient a sa préparation, les femmes s’émancipaient en la préparant — et parce que, les jours décisifs, elles s’y donnèrent en grand nombre. A toutes les pages de Thistoire du mouvement révolutionnaire russe, on retrouve des noms de femmes. Le 24 janvier 1878, Véra Zassoulitch commençait en tirant sur le préfet de Pétersbourg, Trepov, la riposte terroriste à la répression. Le 1" mars 1880, Sophie Perovskaia donne, en levant son mouchoir, le signal de l’exécution du tsar Alexandre IL N’oublions pas Jessy Guelfman, qui se sacrifia au mouvement de la Narodnaia Volia, les terroristes s.-r. mortes sur l’échafaud (Konnoplianova), Marie Spiridonova qui fut une grande figure de la révolution avant de se pénétrer contre le bolchévisme des rancunes d’un parti évincé du pouvoir par ses propres fautes (s.-r. de gauche). N’oublions pas Jeanne Labourbe. Rappelons seulement les noms des militantes communistes les plus connues : Alexandra Kollontaï, Angelica Balabanova,
Lilina, Menjinskaia.
Ce sont des noms connus, mais nous en voulons d autres. La notoriété est injuste. Elle va, dans les sociétés modernes, à ceux qui parlent, écrivent, agissent sur les premiers plans de la scène historique. Et ceux-là ont leur mérite, mais ils ne feraient rien sans les autres... Les autres, la masse, les inconnus, les guère connus qui font
tout. . ^
Or, l6S femmes dans la révolution d Octobre ont parti-
cipé à toutes les phases de l’action, dans tous les domaines, en si grand nombre qu’on pourrait dire en masse. Aucun type de bolchévik n’était plus commun, de 1918 a 1921, que celui de la militante, organisatrice, agitatrice ou soldate. — La guerre civile absorbait toutes les forces
du prolétariat, hommes et femmes les plus jeunes, les meilleurs se battirent... Et voici des jeunes femmes :
Rosalia Gourari, militante des environs de Kharkov, que préoccupaient surtout les questions d’art. Fondatrice des Proletkults en Ukraine et d’un groupe d’éducation : L’Art pour le travail, à Odessa, tuée, à 21 ans, au front de Pétrograd..
Mokievskaia était, dit-on, une « charmante et joyeuse jeune femme ». Le peu qu’elle a vécu montre qu’elle était intelligente, énergique et cela ne va ni sans charme ni sans joie. En 1917, elle fut chef du ravitaillement du gouvernement de Ekaterinoslav; puis elle commanda un train blindé. Tuée.
Ada Lebedeva est une grande figure du début de la révolution sibérienne. Ce fut la fondatrice, à Krasnoiarsk, du Parti Socialiste-Révolutionnaire de Gauche, un des leaders du premier Soviet de la ville, l’ardente porte-parole des s.-r. de gauche au 1®' Congrès des Soviets de Sibérie. Un peu plus tard, elle adhérait au Parti Communiste, prenait le commandement des troupes rouges à un moment particulièrement critique, défendait contre les blancs la flotille de l’Iénissei, était capturée, torturée et mise à mort par les cosaques, le 27 juillet 1918, à Krasnoiarsk.
Marie Oscarovna Abeyde n’a guère dépassé 20 ans quand les gens de Koltchak la fusillent à Ekaterinbourg, le 8 avril 1919. Déjà, elle avait passé par le front tchécoslovaque, été deux fois arrêtée, s’était deux fois évadée pour recommencer l’action clandestine. A Samara, le jour de l’entrée des Tchécoslovaques, Abeyde écoute à travers la cloison ses logeurs délibérer s’il faut la tuer. Mais « c’est une si brave fille » qu’elle est, cette fois, épargnée...
De quelques-unes, il ne reste qu’un nom, un vague portrait (de tant d’autres pas même cela ne demeure...) : Galia Timoféevna, qu’une camarade de captivité dépeint « dans la chambre des condamnés à mort que sa présence éclairait, studieuse et tellement heureuse de vivre » et qui n’en devait sortir, emmenée par les haidamaks de Petlioura, que pour recevoir un coup de baïonnette dans la gorge (Kiev, 1918); Stéphanie Doronina, militante, sœur d’un militant, exécutée en Sibérie pn'sque en même temps
que son frère; Ammettchenko, fusillée à Yalta, avec son mari, le 15 oct. 1919...
Telles sont les jeunes. La génération précédente des révolutionnaires n’est pas moins bien représentée par des femmes infatigables que de longues années d’action illégale ont éprouvées. Samoïlova (Concordia Nikolaevna) travailla illégalement pendant près de vingt ans. (Morte du choléra à Astrakhan, en juillet 1921). — Knipovitch (Lidia Mikhaïlovna) avait appartenu à la Narodnaia Volia, c’est-à-dire au premier grand parti révolutionnaire russe et milité toute sa vie. Morte à Simféropol en 1920. — Dériabina (Séraflma Ivanovna) était bolchévik depuis 1905, depuis sa sortie de gymnase. Son existence entière s’était écoulée entre la prison, le cercle ouvrier clandestin, l’exil, sans qu’elle eut trouvé le temps d’avoir une vie privée. La révolution de mars 1917 lui rendit la liberté. Un an après, les Tchécoslovaques l’arrêtaient, l’enfermaient dans un de leurs « wagons de la mort », mais n’avaient pas le temps de la fusiller. Dériabina, à bout de forces, recommençait son travail d’organisatrice et d’éducatrice, traversait la Kama sur la glace pour se rendre à un Congrès des Soviets — et mourait de tuberculose le
6 avril 1920.
Les documents que nous avons sont secs. Parfois, cependant, quelques lignes, quelques faits y donnent la brusque révélation de l’intense vie intérieure de chacun des êtres qui constituent cette foule. Et l’on découvre alors chez ces femmes, qui semblent faites pour la plus âpre lutte, une richesse de sentiment proportionnée à leur richesse d’énergie. — Olga Dilevskaïa, — égorgée en mars 1919 par des insurgés blancs sur une place publique de Tioumen, — pressentant son arrestation imminente, avait écrit quelques jours auparavant à une amie : « Si je disparais, recueillez ma petite Irina. Cajolez-la un peu tous les soirs, avant qu’elle s’endorme, comme je le fais moimême. Je ne puis admettre l’idée qu’elle soit privée de tendresse... » Et Jenny Listopad, membre, sous le régime du hetman Shoropadski et de l’occupation allemande, du Comité Révolutionnaire clandestin d’Ukraine, témoin a Odessa des excès, des abus, des erreurs inévitables de la
guerre civile (1919), atteinte dans son idéalisme, se suicide. Le suicide n’est pas une solution révolutionnaire. Mais, dans la défaillance qu’il atteste, assez rare d’ailleurs, nous voyons ici la preuve d’une haute valeur morale commune chez ces révolutionnaires.