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IV. Les Jeunes Gens

Le rôle des jeunes dans la révolution est à souligner. — Dans la société bourgeoise, la jeunesse, durement exploitée, est en outre tenue en tutelle. 11 s’agit d’utiliser ses abondantes énergies ou, plus exactement, de les convertir en profits pour la classe possédante. Il s’agit aussi de garantir contre la dangereuse concurrence des nouveaux, les bien installés, fussent-ils, la chose n’est pas rare, de séniles crétins. Une double sélection à rebours s’accomplit ainsi. L’enfance et la jeunesse prolétariennes sont délibérément sacrifiées, vouées de bonne heure à l’exploitation, au surmenage, à la sous-alimentation, à l’ignorance. Les loisirs indispensables au développement complet de l’être humain sont privilèges de riches. Le savoir également. L’adolescent blême, grandi dans la cité ouvrière, n’a d’autfe horizon que les quatre murs de l’atelier ou le grand hall de l’usine — puis une cour de caserne. L’adolescente, si elle échappe à la prostitution, est vouée, après la misère de l’atelier, à celle du logis des pauvres. On l’a dit souvent et c’est toujours exact : Chair à travail, chair à canon, chair à plaisir — pour les riches toujours. Tel est le sort normal de la jeunesse des travailleurs. Dans les classes moyennes et riches, les jeunes ont un tout autre sort, mais demeurent, toutes proportions gardées, désavantagés en présence du mandarinat de l’ancienneté. Cela se comprend : Les classes possédantes entendent, avant de lui accorder certaines possibilités d’action, faire subir à l’exploiteur même un dressage convenable.

La révolution sociale apporte donc aux jeunes une libération immédiate. Ce fut vrai de la révolution française qui brisa notamment les étais de la famille féodale. Et Ton sait que les grandes assemblées de 1789-93 furent, en général, des assemblées jeunes. Quand on les guillotina.

Robespierre avait 34 ans et Saint-Just 27 ans. Danton monta sur l’échafaud à 35 ans, Hébert à 34 ans. Des généraux de la révolution, le vainqueur de la Vendée, Hoche^, est mort à 29 ans; le vainqueur du Rhin, Marceau, à 27

ans. La même observation s’impose en ce qui concerne

la révolution russe. Car il faut aux transformations sociales la débordante énergie, le don de soi, la témérité, la multiplicité des aspirations et des capacités de la jeunesse. — Et car il n’y a pas, dans les vieilles sociétés fondées sur l’exploitation de l’homme par l’homme d’autre libération possible pour la jeunesse des pauvres, condamnés au servage perpétuel, que l’effort révolutionnaire.

En Russie, les jeunesses formèrent, dans la guerre de classes, l’armée active, de première ligne. Les jeunesses prolétariennes et paysannes, auxquelles le remplacement de l’autocratie par une république démocratique n’eut presque rien donné, se battirent pour la terre, pour 1 usine, pour les Soviets; les jeunesses bourgeoises et petites-bourgeoises, les unes expropriées, les autres frustrées de Tespoir de remplir désormais de fructueuses et faciles carrières se battirent contre la révolution. Ici, les jeunes commissaires communistes, les agitateurs, les agitatrices, les soldats rouges, les soldâtes; là, les junkers des batailles d’Octobre à Moscou et à Pétrograd, les aspirants de Kornilov, les étudiants s.-r., les cadets, la jeunesse des

écoles partout réactionnaire...

Des jeunes artisans de la révolution d’Octobre, beaucoup ont fourni en leur courte existence une somme de travail vraiment extraordinaire. Nous avons déjà nommé plusieurs jeunes femmes tombées à vingt ans. Nommons maintenant quelques jeunes gens, leurs frères :

Benjamin Tveritine fut tue le 30 juillet 1918, à vingt ans. C’était un ex-tolstoyen, d’origine bourgeoise, qui avait refusé de se battre pendant la guerre, pour obéir à la loi chrétienne : Tu. ne tiicrus point... En prison, à Tobolsk, étudia, devint marxiste. Se battit dès lors, mais contre la guerre, pour la révolution. Se battit à Moscou pendant les journées d’Octobre, puis en Ukraine, puis en Sibérie. Fut successivement suppléant du Président du Conseil Supérieur de l’Economie de la Sibérie soviétiste, parlementaire

rouge chez les Tchécoslovaques, organisateur de la défense d’Omsk — dont il sauva la réserve d’or, — militant illégal à Ekatérinbourg, chez les blancs (constituants s.-r.). Reconnu là, arrêté et fusillé le soir même sans jugement...

Nicolas Tolmatchev, polytechnicien devenu ouvrier • — militant — à l’usine Lessner, à Pétrograd, en 1914-15, militant illégal dans l’Oural l’année suivante, ouvrier et agitateur au parc des tramways de Pétrograd en 1917, un des fondateurs du pouvoir des soviets à Perm, combattant contre les cosaques de Doutov, adjoint au commandant du front de l’Oural, Commissaire d’une division au front de Pétrograd à Yambourg, cerné par l’ennemi à Krasnyié- Gori, le 2ü mai 1919, se brûle la cervelle plutôt que de se rendre. Il avait vingt-trois ans!

Iralov fournit une plus brève encore et plus éblouissante carrière que termine le même geste d’irréductibilité. Participant de la révolution d’Octobre, devient Directeur des Services du Conseil des Commissaires du Peuple de la République de Kazan, prend le commandement d’un régiment de volontaires qui vont se battre contre les Tchécoslovaques sur la Volga — et se^ tue ({uand ses hommes se débandent un jour d’automne, en 1918, à dix-neuf ans!

Georges Alexandrovitch Tsagolov, jeune intellectuel qui avait abandonné la pédagogie pour devenir un des initiateurs du mouvement communiste et soviétiste au Caucase, fut président du Conseil Révolutionnaire des Ossètes. Pris par les blancs et tué (1918).

Tsagolov, à vingt-deux ans, fondait une république des travailleurs dans les montagnes du Caucase. S. G. Lazo, guère plus âgé, devenait en Extrême-Orient un héros légendaire. Alors que la Sibérie orientale, ravagée par les bandes des généraux réactionnaires — Koltcbak, les Japonais, les Tchécoslovaques, Horvat, IJngern, Semenov, — n’était plus qu’un immense champ de terreur, où flambaient les villages, où erraient, avec leurs attirails de torture, les trains de la mort, où les rouges étaient beaucoup plus traqués que les fauves, Lazo y créait une armée rouge, battait Tataman Semenov, nettoyait le pays de blancs jusqu’à l’arrivée des Japonais et de Tchécoslovaques, se réfugiait alors dans la brousse — on dit la tdiga — avec ses

partisans, y survivait à une longue maladie, harcelait les contre-révolutionnaires, rentrait enfin à Vladivostok, lorsque s’y préparait le coup de force japonais, devenait un des leaders du Soviet de la ville. Les 4-5 avril 1920, les Japonais prenaient — par le massacre — le pouvoir à Vladivostosk; le 9, les trois intrépides leaders du Soviet, Lazo, Loutski, Sibirtsev, arrêtés par surprise, étaient emmenés par les vainqueurs à destination inconnue, et disparaissaient. — On n’a jamais su ce qu’ils sont devenus. Alexandre Nicolaevitch Loutski, disparu avec Lazo, était un transfuge de la bourgeoisie, jeune officier devenu membre du Soviet de Kharbine, chef du contre-espionnage rouge en Extrême-Orient, journaliste et polémiste anarchi-

sant de grand talent, dit-on...

...D’autres n’ont pas eu le temps d’agir; ils sont tombés à la tâche dans leur village, un soir d’égorgement, ou bien exécutés dans une cour de prison. On ne peut pas les nommer tous; on ne sait pas d’ailleurs tous les noms. Mais il faut au moins citer un cas, pour dire comment ces choses-là se faisaient :

Le 6 janvier 1920, 17 jeunes gens communistes comparaissaient devant un Conseil de Guerre, à Odessa (la ville était à ce moment au pouvoir des Blancs et des alliés). Neuf étaient condamnés à mort et parmi ces neuf trois étudiantes : Polia Bark, Dora Loiibovskaya, Ida Krasnostchekina. Nous savons les noms de plusieurs jeunes hommes : Dounikovski, Petrenko, Mikhailovitch, Pilzman. Il y avait parmi ces condamnés un couple de fiancés. Au cours du procès, purement formel, les inculpés avaient eu une attitude de défi. A peu de distance d’Odessa, sous Kherson, les rouges venaient d’infliger une défaite aux blancs. Odessa allait être prise. C’était un grand espoir. — Mais précisément pour cette raison, on précipita l’exécution des condamnés. Deux équipes de soldats refusèrent la tâche. Une troisième — car on trouve toujours des brutes, en cherchant un peu — l’accepta. Les neuf condamnés furent abattus à coups de hache dans leur prison même. Leurs dernières lettres ont été publiées. L’une des jeunes femmes « embrasse sa petite maman camarade ». L’autre écrit à sa sœur : « Sois une révolutionnaire et console

maman. Considérez ma mort, comme moi-même, consciemment... »

Consciemment. Ces jeunes vies de révolutionnaires ont grandi, se sont déployées, ont été fauchées en pleine conscience. C’est pourquoi elles ont été une des forces motrices de la révolution.

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