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CHAPITRE XI

Maladies du B. Alphonse,

Xjes austérités et les travaux du B. Alphonse avaient ruiné sa santé. Depuis Ion g -temps il éprouvait des souffrances presque continuelles. JNous avons déjà parlé de la maladie qu'il essuya à Sainte -Agathe et qui l'obligea d'aller changer d'air à Noccra des Païens, ainsi que de celle dont il fut surpris durant sa visite pastorale à Airolles, et qui faillit être mortelle. Les médecins l'avaient déjà condamné , mais lui prédit qu'il n'en mourrait pas, el il vécut en effet encore vingt ans. Enfin, il fut atteint a Arienzo, en 1769, d'une sciatique qui lui causait les douleurs les plus aiguës : on peut dire qu'il eut à supporter cette maladie pendant les dix-sept ans qu'il eut encore à vivre. Il ne put marcher désormais qu'avec effort et en traînant la jambe. Il en était encore à la première période de ce mal , qui s'était annoncé d'une manière très violente, lorsque, la sécheresse désolant son diocèse, il ordonna à Arienzo une procession de pénitence, à la suite de laquelle il fit annoncer une neuvaine en forme

de mission , afin de détourner le fléau, et préparer le peuple à la fête de l'Assomption par ces saints exercices. On pensait généralement qu'il lui était de toute impossibilité de donner lui-même, selon son usage, les instructions de cette neuvaine, et déjà les capucins qui avaient été chargés de tous les préliminaires, avaient fait préparer un de leurs pères pour prêcher tous les soirs. Mais il n'en fut pas ainsi; malgré ses souffrances, Alphonse se traînait tous les jours à l'église, où il passait h peu près cinq heures, dirigeant en personne tous les exercices, récitant le chapelet à haute voix avec le peuple, faisant le sermon et donnant lui-même la bénédiction du très saint Sacrement. Si les consolations furent grandes pour l'esprit, les douleurs le furent aussi pour le corps; déjà afl'aibli parla maladie, il fut accablé ensuite par ces travaux excessifs au milieu des ardeurs de l'été sous un climat des plus chavids de l'Europe ; les sueurs l'avaient extrêmement épuisé , et la fièvre achevait de l'abattre quand un rhumatisme universel vint ajouter à toutes ses douleurs; tout son corps s'était comme retire et racorni, sa tête était tout à fait recourbée sur sa poitrine, et toutes les articulations de ses membres étaient paralysées. 11 resta pendant plusieurs mois dans son lit sans pouvoir fiire le moindre mouvement, et en proie à des souffrances

continuelles : ces souffrances étaient horribles si on venait seulement h le toucher.

Le secrétaire et les chanoines se joignirent aux hommes de l'art pour Tengager a faire venir de Naples des médecins renommés. 11 n'y voulut jamali consentir, répondant, comme il l'avait déjà fait dans une autre circonstance, qu'il devait se contenter des secours qu'il trouvait dans son diocèse; conduite parfaitement conforme à la recommandation qu'il avait faite dans le temps h ses élèves du très saint Rédempteur; il pensait qu'il fallait dans les maladies se borner aux remèdes ordinaires sans se soucier de tout ce que l'imagination des médecins leur suggère pour amuser leurs pauvres victimes. Cependant comme le mal faisait des progrès alarmants, le secrétaire crut devoir envoyer chercher de Nocéra des Païens le père D. André Villani pour déterminer le prélat à recourir aux premiers médecins du royaume. Villani vint, il parla avec autorité, comme directeur, et le saint se soumit sans réplique. Entr'autres remèdes que prescrivirent trois docteurs venus de Naples, les bains chauds furent expressément recommandés. Ils répugnaientk la pudeur virginale d'Alphonse , et il fallut encore que son directeur intervînt pour les lui ordonner. Ses précautions furent extraordinaires pour ne pas blesser la modestie. On avait placé la baignoire

h côté de son lit; il fit toutes sortes d'efibrls pour se placer lui-même dans le bain , il ne put y réussir : il employa alors le secours de son fidèle frère laïc Antoine Romito, et celui-ci fut le seul qui eût en ce moment la permission d'entrer dans sa chambre.

Le serviteur de Dieu avait en même temps une autre maladie plus grave encore que son rhumatisme. Il sVtait formé une plaie considérable sous la mâchoire , près de Tésophage ; elle provenait de courbure de la tète qui s'appuyait sur la poitrine et des poils de la barbe qui n'étaient jamais coupés qu'avec des ciseaux. 11 en sortait une humeur fétide qui avait fini par corroder non-seulement la peau, mais encore une partie des os de la poitrine; cette double plaie était menacée de la gangrène et causait les plus vives inquiétudes sur la vie du bienheureux. On en fut tellement alarmé , qu'après lui avoir donné le saint viatique le matin , on lui administra encore l'extrême-onction le soir. Déjà un religieux dominicain, en qui il avait une grande confiance, lui suggérait les oraisons jaculatoires qu'Alphonse avait lui-même composées pour qu'on les lui répétât durant son agonie, et en eflet, il ne restait presque plus d'espérance. Cependant le secrétaire voulut tenter une dernière ressource ; il envoie chercher à Naples un célèbre méde-

€in , celui-ci trouve le moyen d'empêcher la gangrène et obtient, au bout de quelque temps, la guérison complète de la plaie.

Nous ne saurions dire quels furent les mérites de notre saint dans le cours de cette cruelle maladie, qui se prolongea presque pendant une année entière. C'était peu pour lui qu'une parfaite résignation k la volonté de Dieu , il conservait encore une tranquillité, une sérénité d'esprit admirables au milieu des douleurs les plus aiguës ; pas un mot de plainte ni d'impatience , pas un seul trait d'une vivacité déplacée , pas le plus petit reproche pour les personnes qui le servaient ; il était toujours content de leurs soins ; il y avait dans son âme une douceur et une sorte de gaieté paisible qui ne l'abandonnaient pas un moment. Immobile et cloué, pour ainsi dire, sur un lit de douleur comme sur une croix, il ne demandait jamais rien , attendant en silence qu'on vînt lui rendre les services dont il avait besoin ; il ofifrait l'image la plus touchante de la douleur et de la patience. Ceux qui venaient le voir se retiraient pénétrés de respect et d'admiration pour une vertu ainsi éprouvée. Un chanoine de Girgenti en fut tellement frappé que , plein d'un Saint enthousiasme, il écrivait en ces termes à un de ses amis : « J'ai vu Naples , j'ai admiré la « magnificence de Rome ; mais la vie de monsei-

« gnciir Liguori m'a fait une bien plus grande (( impression : c'est un spectacle qui efface h mes « yeux toute la beauté de Naples et de Rome. J'ai (( vu un saint éveque des premiers siècles , il était « dans son lit en proie à de cruelles infirmités , « mais son visage était riant et son àme tran- (( quille, la gloire de Dieu et le gouvernement « de son diocèse l'occupaient continuellement. « C'est une extrême sobriété dans le sommeil et (( dans la nourriture , c'est une pauvreté absolue « en toute chose , au point que pour le garantir « du froid, il n'y a sur son misérable grabat qu'une (( vieille couverture sur laquelle on a étendu sa (( soutane. Quelle admirable indigence ! et quel (( homme que celui-là ! » Alphonse dans sa maladie ne s'était relâché , quant à ses austérités et mortifications, en rien de ce qui était compatible avec son état. Il n'omettait aucune de ses prières et pratiques de dévotion ordinaires , il communiait tous les jours à l'une des messes que l'on disait dans sa chambre ; il se faisait lire pendant plusieurs heures la vie des saints , ainsi que des livres de spiritualité ; on le voyait souvent les yeux tendrement fixés sur son crucifix ou sur un tableau de la Vierge de bon Conseil, qui était sur un autel en face de son lit; de temps en temps on l'entendait pousser d'alFectueuv soupirs vers son Dieu, et lui adresser des actes d'amour avec

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rexpression la plus animée d'un profond sentiment ; son âme s'entretenait dans une union continuelle avec Dieu. L'excès de ces souffrances ne lui arrachait que des cris d'amour : <( Mon « Dieu! disail-il souvent, je vous remercie de ce (( gue vous me donnez quelque part aux douleurs « que vous avez vous-même endurées sur la « croix. — O mon Jésus ï je veux souffrir comme « vous avez voulu souffrir vous - même , seule- « ment donnez-moi la patience ! — Puis, comme « saint Augustin ; Seigneur ^ ici bas , brûlez , <x coupez, ne m'épargnez point , mais épargnez- « moi dans Ve'ternité. — On nest point malheu- « reux de souffrir, les malheureux sont les (i damnes qui souffrent sans mérite. — O mon « Jésus ! mon espérance, l unique remède à tous « mes maux ! » — Se voyant déjà comme dans les bras de la mort, il s'écriait avec joie: a Oh! (( qu il est doux de mourir attaché à la croix! » — On a pu remarquer combien dans cette situation la pauvreté et les souffrances lui étaient clicres, et comi3ien elles le consolaient : a Un pauvre m qui aime Dieu, disait- il, meurt plus content « que tous les riches du monde , une heure de « douleur vaut plus que tous les trésors de la « terre.)) 11 était tourmenté d'une cruelle insomnie : (( Jouirais besoin de goûter un peu de som- <x meil, disait-il de temps en temps, mais Dieu ne

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« le veut pas, et moi je ne le veux pas non plus. 9^ Dans cet étal d'accablement cl de douleur, il s'occupait encore des allaires de son diocèse avec un zMe et une activité incroyables; il donnait audience h tous ceux qui se présentaient, dictait les réponses à taules les lellres qu'on lui adressait, voulait être informé de tout, donnait sur toutes choses les ordres et les instructions convenables. Il a pu alors remédier encore h bien des inconvénients et faire beaucoup de choses utiles, tout en recommandant sans cesse à son grand-vicaire et h d'autres prêtres de sa confiance de veiller à sa place au bien spirituel de ses ouailles.

Quand la fièvre cl le rhumatisme l'eurent quitté et que sa plaie fut cicatrisée, il recouvra en partie l'usage de ses membres. Il put alors se tenir hors du lit et se remuer dans sa chambre à l'aide de quelque soutien; mais il ne lui fut plus possible de relever ni de tourner la tête. Elle était tellement inclinée par devant, que le menton s'appuyait sur la poitrine, et que, regardé par derrière, il paraissait un corps sans tête. Quand on en fit la vérification, on reconnut que les six vertèbres du col et les cartilages ne formaient pins qu'un seul os; il demeura dans cet état pendant dix-sept ans qu'il vécut encore. Ce fut pour lui une très grande incommodité ; outre qu'elle l'empêchait de s'étendre dans son

lit, il était obligé de se placer sur une chaise extrêmement basse, en se renversant en arrière, afin de pouvoir, avec grande peine, avaler quelques gorgées d'eau. Cependant un père de la compagnie de Jésus lui conseilla de boire a Taide d'un petit chalumeau ; il fit l'essai de cet instrument et l'adopta. Les chanoines et les autres personnes qui fréquentaient sa maison trouvèrent fort indécent qu'il se servît d'un tuyau de bois , et lui firent présent d'un chalumeau d'argent ; il ne le voulait pas , mais on lui fit accroire que ce n'était que du métal d'Allemagne et il l'accepta : cependant il ne tarda pas à se douter de la supercherie et il revint au tuyau de bois. L'argent , disait-il plaisamment, lui brûlait les doigts quand il prenait son café.

Cependant Alphonse ne pouvait plus célébrer les saints mystères, et cette privation lui était on ne peut plus sensible ; ses amis, touchés du chagrin qu'il en éprouvait, lui proposèrent de demander au Pape la permission de se servir d'un chalumeau pour le précieux sang : il répondit que c'était là un privilège réservé a la seule personne du Souverain Pontife , et qu'il préférait ne pas offrir le saint sacrifice que de recourir h un semblable moyen. Depuis long-temps il se contentait de comniuiiier tous les jours à une

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messe qu'on lui disait dans sa chaml)rc , lorsqu'un religieux augustin vint le prier de prêcher dans son église à l'occasion de la fête de Notre-Dame de Bon Secours. « J'y irai volontiers , répondit (( Alphonse ; plut à Dieu que je pusse aussi (( aller dire la messe dans votre église ! ce se- {( rait pour moi une grande consolation ; mais <( ma tète qui se renverse sur ma poitrine s'y (( oppose. » A ces mots le religieux l'assura que, malgré cette incommodité, raccomplissement de son vœu n'était pas impossible ; qu'en s'établissant&ur un siège fiiit exprès, et en se faisant aider d'un prêtre assistant, il pourrait, sans inconvénient, prendre le précieux sang dans le calice. Alphonse goiita cette idée, il consulta plusieurs théologiens pour savoir si cela était permis, et sur leur réponse affirmative, ainsi qu'après une expérience plusieurs fois renouvelée, il se détermina, avec ime joie indicible, à monter a l'autel , et il continvia depuis a user toujours de cet expédient sans qu'il lui soit jamais rien arrivé de fâcheux.

Tandis qu'il en était réduit îi cet état d'infirmité il ne se dispensa d'aucun des devoirs de son ministère : examen des jeunes clercs et des confesseurs , conférences sur les cas de morale , composition d'ouvrages utiles et autres travaux ; ses occupations étaient, à peu de chose près, les

mêmes qu'avant sa maladie. Il voulut reprendre le ministère de la parole, et il reparut en chaire , où il ne pouvait arriver qu'en se faisant conduire et soutenir par quelqu'un. On était dans l'admiration de l'entendre encore prêclier avec tant d'onction et de véhémence. On venait h ses sermons avec toujours plus d'empressement à mesure qu'on voyait approcher le temps ou sa voix cesserait d'être entendue. 11 y avait quelque chose d'infiniment touchant et vénérable dans ces derniers accents d'un saint évêque qui, sous le poids des plus accablantes infirmités, lorsque déjà son corps, victime des plus longs travaux, était comme sur le point de succomber pour jamais, semblaitse ranimer encore et retrouver dans son zèle et sa charité des forces et un courage que lui refusait la nature. C'était un spectacle bien frappant que celui d'un vieillard dont la vie pleine de vertus était à elle seule une grande et belle leçon, et qui, avant d'entrer dans son éternité, se retournait en quelque sorte vers les hommes pour leur rappeler encore les vérités salutaires qu'il leur annonça si souvent, et qui furent constamment la règle de sa conduite. Ces vérités l'ont toujours inspiré, elles sont le fondement de ses espérances ; il a dit : Nous entrerons dans la maison du Seipieur, et il croit fermement à cette parole j aussi, sur le bord de la tombe qui semble

prête k se fermer sur lui, il atteste avec contiance et la vanité des biens de la terre qu'il a toujours méprisés, et la réalité des biens du Ciel pour lesquels il a combattu sans eesse et qui doivent être son éternelle récompense. Et comment ne seraiton pas frappé de le voir et de l'entendre ? Sa présence dans la chaire évangélique est une protestation publique de fidélité au Dieu qu'il a servi pendant une longue vie, sa voix est un dernier cri d'amour pour lui. En exhortant les peuples à la vertu, ne semble-t-il pas prendre en quelque sorte acte du passé pour parler avec plus d'autorité? Ne semble-t-il pas leur dire : (( Croyez-en mon expérience , il est bon de s'at- {( tacher au Seigneur? Pour moi, je lui consacre « jusqu'au dernier souffle de ma vie : j'ai toujours « vécu pour lui et je ne m'en repens pas. J'at- « tends sa venue avec amour et confiance. J'ai « combattu un bon combat , fai acheK>e' ma course, (( fai gardé ma foi , et dans V avenir c'est une (( couronne de justice qui m'est réservée et que le ii juste juge me donnera au jour où il m'appel- « lera , et non pas seulement à moi, mais à ceux « qui aiment son avènement. »

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