‹ Vie du B. Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 34 sur 52 · CHAPITRE PREflIEU · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREflIEU

Le B. Alphonse renonce à son évcche' et retourne dans sa congrégation.

Ije seul motif de robcissance qu'il aevait au Souverain Pontife avait pu déterminer Alphonse à se laisser imposer le fardeau de l'cpiscopat. Il aurait craint de résister à la volonté de Dieu par un refus obstiné. Mais lorsque son grand âge et ses infirmités l'eurent mis dans l'impossibilité de se livrer à toute l'ardeur de son zMe, il crut que le moment était venu oîi il pouvait songer à se soulager d'une charge accablante pour un homme qui, comme lui, y attachait des devoirs aussi étendus. 11 voulut cependant connaître le sentiment de plusieurs théologiens de Naples, en qui il avait une confiance parti culiirc ; un p('re de sa congrégation fut chargé de les consulter^ ils

répondirent : « Que vu sa vieillesse cl ses infir- (( mitt-s, vu le besoin de calmer les inquiétudes (( de son esprit toujours efirayé des obligations (( de l'épiscopat , vu encore ce grand désir qu'il « avait d'une vie solitaire et recueillie, désir qui «le dominait sans cesse malgré lui, il pouvait (( faire sa renonciation en sûreté de conscience. » Le bienheureux ne fut pas satisfait de ces deux derniers motifs qui ne concernaient que son intérêt et sa commodité personnelle : u Rien de « tout cela , disait-il , n'a été admis par le clia- (( pitre nisi de l'enunc. » L'âge avancé et la maladie lui paraissaient les seules raisons qui pussent entrer en considération , parce qu'elles se rapportaient au bien de l'Eglise, dont le service avait à soutirir de son indisposition. Il fit part de ses scrupules au P. Villani , son directeur, et le chargea de consulter encore d'autres personnes dont les lumières et la piété lui étaient bien connues. «Je ne voudrais pas, lui écrivit- « il, que pour m'être soulagé, contre la volonté « de Dieu , du fardeau qui m'accable , le repos « et la douceur de ma cellule devinssent le sujet « de ma damnation. J'étais entièrement assuré « que Dieu voulait, il y a quelques années, que « je fusse évcque , et j'acceptai -, je dois égale- « ment avoir l'assurance que Dieu ne veut plus « que je le sois avant que de me démettre. » Le

résultat des divers conseils fut que pour fixer toutes les irrésolutions du saint évèque, il exposerait au Pape, en toute simplicité, l'état de sa santé et qu'il s'en rapporterait avec une entière confiance à la décision qui lui serait donnée. Clément xiii vivait encore , c'était ce même Pontife qui avait fait Alphonse évêque, il lui fit répondre , a que sa seule réputation suffisait pour « opérer le bien dans le diocèse de Sainte-Aga- (( tlie, et qu'en conséquence il ne devait pas se « mettre en peine de ce qu'il ne pouvait pas faire, (( ni penser à donner sa démission. » Quoicpie peu conforme aux vœux du serviteur de Dieu, cette réponse tranquillisa sa conscience et le détermina à garder encore son évéché. Ceci s'était passé avant la grande maladie d'Alphonse; depuis, ses scrupules sur ses obligations le troublèrent de nouveau. Il en était réduit à se reposer sur les autres de ses fonctions les plus importantes ; il ne pouvait plus se transporter dans les diverses parties de son diocèse, et il fallait qu'il se fit suppléer par des missionnaires pour aller à sa place distribuer à ses peuples le pain de la parole ; qu'il fît faire les visites pastorales par son grand-vicaire , et qu'il eût recours à M"'^ Puoti , archevêque d'Amalphi , pour l'administration du sacrement de Confirmation. Ce prélat professait une profonde vénération pour le saint vieil-

lard, et afin de le soulager, il se prêtait volontiers a parcourir toutes les paroisses du diocèse de Sainte- Agathe. Cependant cette manière de gouverner son église, ne remplissait pas aux yeux du saint éveque , l'idée qu'il s'était formée de ses devoirs. Il s'ouvrit là-dessus à plusieurs personnes qui ne purent jamais le rassurer (i).

Tourmenté et poursuivi sans cesse par cette pensée de sa responsabilité devant Dieu , il écrivit, d'après le conseil du P. Villani, au Pape Clément xiv pour lui exposer sa situation, et surtout l'impossibilité oii il se trouvait de faire la visite de son diocèse : il suppliait le Souverain Pontife de daigner agréer sa démission. Cette dé-

(0 Li pensée de la responsabilité d'un évêque était accablante pour le B. Alphonse. M^' Albertini, évêque de Caserte, était venu lui faire une visite : ce prélat demanda au saint qui lui parlait sans cesse de ses peines, combien il y avait d'âmes dans son diocèse : — « Trente « mille âmes, répondit Alphonse. » — « C'est également «■ la population, à peu de chose près, de mon diocèse, reprit ^ révê([ue de Caserte.» — « Ah ! monseigneur, s'écria 4< avec un mouvement d'inquiétude le serviteur de Dieu, f< nous avons l'un el l'autre un poids de trente mille livres 4< sur lis épaules ; que nous serons à plaindre si une seule « de ces àines vient à se perdre par notre négligence! » repartie à peu près semblable à celle du savant et pieux cardinalBcllarmui au cardinal Baionius, son digne collègue.

marche fut connue des curés du diocèse de Sainte- Agathe ; ils écrivirent à leur tour au Pape pour le conjurer de leur conserver leur évèque; Clément XIV partageait la haute estime de son prédécesseur pour la sainteté d'Alphonse , et le cardinal Castelli , préfet delà congrégation des évêques et réguliers , fut chargé de répondre : « Qu'une seule prière du saint évêque, adressée « à Dieu de son lit, était plus méritoire pour lui (( et plus utile à ses ouailles que mille visites et u mille disciplines jusqu'à l'eiFusion du sang. »

Après une semblable réponse, notre saint fit tous ses efforts pour se résignera porter une croix qui lui était si pesante. 11 employait toute sa force d'àme a surmonter ses scrupules continuels. C'était pour cette conscience délicate un état toujours plus violent; d'ailleurs ses douleurs physiques augmentaient de jour en jour ; les pères de sa congrégation et plusieurs évêques lui conseillaient de renouveler sa supplique. Comme on insistait là-dessus, le saint, après avoir écouté tranquillement tout ce qu'on voulut lui dire^ répondit que le parti qu'on lui proposait ne servirait de rien : « Si j'envoie mon abdication , ditce il , le Pape ne l'acceptera pas, il faut donc (( prendre patience et attendre son successeur. » A ces mots on ne put s'empêcher de sourire ; Alphonse était âgé de soixante et treize ans, et de

plus casse par les plus accablantes infirmités , le Pape au contraire était robuste, plein de santé el avait dix-sept iins de moins que lui. Cependant le bon vieillard attendait la mort du Pontife pour commencer à sc^ reposer; cela se vérifia : au bout de cinq ans, Clément xiv n'était plus et Alphonse avait encore devant lui douze années de vie. En attendant il s'occupa toujours avec la même activité du soin de son diocèse. 11 prêchait de temps en temps, et on trouvait avec admiration que dès qu'il commençait son sermon, il montrait toute la force et l'agilité d'un jeune homme , lui qui habituellement ne pouvait se soutenir ni faire un seul pas sans un secours étranger. Il paraît qu'il connaissait surnaturellement que sa mort était encore éloignée ; déjà, trois ans avant qu'il écrivît h Clément xiv pour sa renonciation , il s'était exprimé clairement a ce sujet; un père de sa congrégation lui témoignait la peine qu'éprouvaient ses élèves de ne pouvoir le conserver encore long-temps ; « cependant , répliqua Alphonse « avec vivacité , il me reste encore beaucoup h (( vivre. » Et comme l'autre, après quelques moments de silence , revenait h l'expression des mêmes sentiments , il recul encore cette même réponse , si peu conforme h ce que la situation du saint semblait annoncer.

Cependant après treize années d'épiscopat, lors-

que depuis six ans le poids de sa dignité lui était devenu insupportable à cause de ses infirmités , le serviteur de Dieu vit l'exaltation de Pie vi sur la chaire de saint Pierre. Il s'empressa de supplier le nouveau Pape d'accepter sa démission ; Pie vi était d'abord décidé à lui refuser cette dt^mandc, et Alphonse ayant eu connaissance de cette disposition du Saint Père, lui écrivit pour lui protester de son obéissance filiale et de son entière résignation à tout ce qui serait ordonné de sa personne. Néanmoins le Pape ayant été exactement informé de l'état oii se trouvait réduit le serviteur de Dieu, accepta sa démission, et lui fit écrire, le 17 juillet 1775, par le cardinal Giraud : a Sa Sainteté a « appris avec la plus vive douleur le fâcheux état (( qui vous détermine à lui offrir votre démission. (( Convaincue comme elle l'est de vos mérites et de <( votre vigilance pastorale , elle ne peut qu'é- « prouver un très grand regret sur votre renon- (( ciation au gouvernement de votre église. Mais « reconnaissant combien sont justes les motifs (( qui vous y engagent, elle ne veut pas prolonu ger plus long-temps les peines de votre esprit u et accepte votre démission. » Notre saint avait gouverné treize ans l'église de Sainte-Agathe ; sa renonciation fut pure et simple, sans qu'il se réservât aucune pension , ni demandât le titre d'évêque in pariibus , comme il est d'usage on Italie.

A la nouvelle que sa démission avait été acceptée, Alphonse s'écria avec un transport de joie: «Que Dieu soit loué, il m'a ôté une montagne « de dessus les épaules. » Et après avoir rendu à Dieu de très humbles actions de grâce, il écrivit au Pape une lettre de remercîments pleine de tous les sentiments de respect et de reconnaissance -, pour toute faveur il demanda le privilège d'un autel portatif dans sa chambre, soit pour lui , soit pour les autres , ses infirmités ne lui permettant plus de se rendre à l'église pour la célébration des saints mystères. A cette grâce le Pape en joignit une autre, il lui assigna 800 ducats de pension sur l'évcché de Sainte- Agathe. Les ministres de la chambre de Sainte-Claire, à Naples , en apposant le sceau royal au brevet de cette pension, trouvèrent qu'elle était trop modique, et l'augmentèrent de cent ducats; mais Alphonse ne voulut jamais rien retirer au-delà de ce qui lui avait été assigné par le Souverain Pontife.

Lorsque l'on connut la renonciation d'Alphonse , ce fut une douleur générale dans tout le diocèse de Sainte-Agathe ; on regrettait en lui le bon pasteur et le père le plus tendre. Le chapitre de la cathédrale lui envoya h Arienzo une dépulation de chanoines; les prêtres, les laïques se portaient en foule dans son palais pour lui

exprimer combien ils appréciaient la perte qu'ils allaient faire. Le saint repondait sans cesse h tout le monde : « J'ai soulagé ma tête du Mont-Tabur « (montagne entre Capoue et Noie); quel compte «un évéque n'a-t-il pas à rendre h Dieu! je ne « conçois pas comment il peut avoir un moment <( de sommeil tranquille. »

A l'époque de son départ, l'insigne pauvreté du serviteur de Dieu éclata d'une manière vraiment touchante. 11 avait ordonné h ses gens de faire présent a sa cathédrale de toute l'argenterie qu'il y avait dans son palais ; deux fourchettes et une cueiller furent toutes les richesses que l'on trouva en ce genre. Il demanda, à titre d'aumône , qu'on lui permît d'emporter avec lui le matelas dont les médecins lui avaient prescrit l'usage depuis sa grande maladie , ainsi que ce sac grossier qui avait été si long-temps son unique couche. Tous les témoins d'une conduite aussi héroïque furent attendris jusqu'aux larmes. L'objet de plus grande valeur qu'il ait emporté de son diocèse c'est le chalumeau d'argent que le chapitre lui avait fait faire quelque temps auparavant; il l'avait refusé d'abord, mais en partant il fut forcé de l'accepter , d'autant plus qu'il ne savait pas bien quel en était le métal. Pour les autres meubles qu'il conserva nous nous plaisons aies nommer, quelque vils qu'ils soierït en eux-

mêmes ; ils offrent le modèle de la plus admirable pauvreté. Une corbeille les renfermait tous : c'était une lampe de laiton, un fourneau en brique et une chocolatière de fer-blanc. On voyait, à la suite d'une voiture de louage, un cheval qui portait le lit et tout le pauvre mobilier du saint prélat. Au moment du départ la foule était immense sur son passage •, on voulait le voir encore une fois , recevoir encore une fois sa sainte bénédiction ; chacun, les pauvres surtout, fondaient en larmes. Ceux-ci l'accompagnèrent en grand nombre bien avant sur la route ; la plupart même suivirent la voiture jusqu'à Saint-Michel des Païens. Pompe touchante! glorieux et digne cortège d'un évêque qui quitte son diocèse ! Quoi de plus beau que de le voir ainsi , au milieu des pauvres de Jésus- Christ , accompagné des regrets et des larmes d'un peuple inconsolable !

Alphonse arriva sur la fin du mois de juillet 1775 a la maison de sa congrégation de Saint- Michel des Païens. Tous les pères de cette maison étaient venus au-devant de lui; en les abordant il leur demanda comme une grâce de vouloir bien le recevoir parmi eux. C'était pour lui un inappréciable bonheur de pouvoir finir ses jours dans le sein de sa congrégation, au milieu des prières et des bonnes œuvres de ceux en qui il voyait ses enfants bien aimés. 11 lui était si doux

de penser qu'il allait se retrouver avec eux , qu'il ne pouvait en contenir sa joie; en montant les marches du chœur de leur église , il s'écria avec expression : « La croix que je porte sur ma poi- (( trine était bien pesante quand je montais les (( degrés du palais épiscopal , mais elle est bien « légère aujourd'hui, gloire au Père, au Fils et (( au Saint-Esprit. » Arrivé dans le sanctuaire, il se prosterna devant le saint Sacrement, et on lui entendit dire en ce moment : « Seigneur, je vous (( rends grâce de m'avoir délivré d'un fardeau que « je ne pouvais plus supporter. » Il reçut les félicitations des prêtres et de toutes les personnes distinguées de la ville de Nocéra des Païens, et on apprit de sa bouche qive s'il croyait goûter le reste de sa vie un peu de repos, ce n'était pas pour cela qu'il avait donné sa démission, mais uniquement pour les motifs de conscience les plus purs et les plus délicats.

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