CHAPITRE III
Charité du B. Alphonse.
X ouTE la vie du bienheureux Alphonse est un témoignage frappant du grand amour dont il brûlait pour Dieu. Si la fidélité à observer les préceptes divins est une preuve que Ton a la charité, que dire de celui qui, non content d'accomplir la loi, a pratique le conseil avec autant de perfection que notre bienheureux? ((.Seignew^ « pouvait-il dire avec le Roi-Prophète , j'ai couru « dans la voie de vos commandements dès que « vous avez dilaté mon cœur par la charité. » L'horreur que lui inspirait le péché lui avait souvent fait dire avec énergie : « J'aimerais mieux « être consumé tout vif dans une fournaise arden- « te, que de commettre un seul péché mortel. » L'idée de TofFense de Dieu le faisait frémir , il en fuyait jusqu'à l'ombre. Attentif h se purifier toujours davantage , il recourait très fréquemment au sacrement de pénitence : ce fut tous les jours dans ses derniers ans. Et telle fut la
pureté de sa vie , que sept de ses confesseurs ont unanimement attesté qu'il n'avait souillé son innocence baptismale par aucun péché délibéré, encore que véniel. Mais aussi quelle vigilance sur lui-même ! quelle application constante a se rendre agréable à Dieu ! Avec quels soins il conservait continuellement sa présence ! quelles étaient multipliées et quelles étaient ferventes ses oraisons diverses ! Nous l'avons constaté plusieurs fois, souvent il entrait en extase, abîmé dans le sentiment profond qui l'attirait vers le Dieu de son cœur , et cela dans les circonstances même les plus inattendues. Un jour d'été, tandis qu'il était allé dans le couvent des Dominicains de Naples , il s'arrête dans la cour , et voilà que pendant plus d'une heure il y demeure immobile sous les rûyons d'un soleil ardent , mais qui l'était moins encore que les feux de sa charité. Outre ses soins continuels , de temps en temps il ranimait dans le silence et le recueillement de la solitude , les flammes divines qui brillaient son cœur; aucune communication avec les gens de dehors ne venait jamais interrompre ses entretiens avec le Ciel durant les exercices spirituels qu'il fiiisait tous les ans , et la retraite d'un jour tous les mois. Un missionnaire apostolique, D. Jean des comtes d'Appiani , ayant passé à Uicetto un jour que le saint était en retraite, il
ne put obtenir un seul moment d'audience , et malgré le plus vif désir, il fut ol)ligé de partir sans l'avoir seulement vu. Cependant le bienheureux Alphonse, toujours préoccupe de l'amour de Dieu, saisissait avec empressement l'occasion d'avoir avec le prochain quelque entretien spirituel , afin de faire jaillir de son cœur quelques étincelles qui pussent communiquer h d'autres cet amour sacré. L'archevêque de Palerme vient le visiter : Alphonse en le recevant lui serre la main, et lui dit qu'il lui souhaite un grand amour de Dieu et le véritable esprit de Jésus-Christ. Ces paroles sont prononcées avec un ton si énergique et si pénétrant, que l'archevêque en est attendri jusqu'aux larmes. 11 parlait de son amour, surtout en chaire , avec des transports inexprimables ; des soupirs ardents s'échappaient avec violence de sa poitrine, son visage était enflammé, et son corps s'agitait avec vivacité livré à un saisissement extraordinaire. Piien ne pouvait satisfaire l'excès de ses sentiments pour Dieu, et son cœur gémissait dans la pensée que ce n'était jamais assez. Ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu : il desirait d'aimer Dieu autant qu'il est aimable. Ces divines amabilités il se plaisait à les retracer sans cesse, et il ne le faisait jamais sans fruit pour ceux qui l'entendait.
La charité envers le prochain est comme un
écoulement de ramour que notre cœur nourrit envers Dieu : c'est assez dire qu'Alphonse aimait le prochain avec une grande perfection. En effet, tout le cours de sa vie ne fut qu'un continuel et laborieux exercice de cette charité pour ses frères : souffrances , chagrins , Bitigues , obstacles k vaincre , dangers à courir , il se dévoua à tous les genres de travaux pour la sanctification des âmes. La vie ne lui paraissait d'aucun prix lorsqu'il était question du bien du prochain-, on craignait que la peste qui afltligeait Messine ne se répandît dans le royaume de Naples^ et il fit vœu de se consacrer, ce malheur arrivant, au service des pestiférés.
Il priait souvent pour la conversion des infidèles et des pécheurs, et pour la persévérance des justes. Il avait de plus établi dans sa compagnie des prières communes pour tous les différents ordres de la société : le dimanche, c'était pour le Pape, les éveques et les princes chrétiens; le lundi, pour les hérétiques et les infidèles; le mardi, pour les religieux et religieuses; le mercredi, pour les ouvriers évangéliqucs, et pour les pères et mères de famille; le jeudi, pour les innocents, pour les pécheurs endurcis ou repentants, pour les malades, les agonisants et pour les âmes du purgatoire, ainsi que pour obtenir aux enfiints qui sont encore dans le sein de leur mère la grâce
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du baptême* ie vendredi, pour obtenir la ferveur aux membres de sa compagnie; le samedi, pour les personnes dévotes à la sainte Vierge, pour les bienfaiteurs de sa congrégation, et pour les parents de ceux qui la composaient. Outre ces pratiques générales, il en avait imposé de particulières pour les âmes des trépassés; il était d'un grand zèle pour exciter la piété en leur faveur.
On se rappelle la charité du serviteur de Dieu pour les besoins temporels du prochain. Le souvenir de ses sacrifices durant la famine de 1764, dans le diocèse de Sainte- Agathe , ne s'effacera jamais de l'esprit de ces peuples. Il fut vraiment le père des pauvres et le consolateur de toutes les misères qu'il pouvait soulager. Nous ne citerons ici qu'un seul trait. Tandis qu'il gouvernait encore son diocèse, trois soldats déserteurs furent saisis dans une petite chapelle près de Sainte-Agathe , et condamnés à mort. Avant d'exécuter ce jugement, on en donna communication officielle au saint évêque, afin qu'il décidât s'il y avait lieu, pour les condamnés, h se prévaloir du droit d'asile. 11 desirait ardemment de sauver la vie à ces malheureux, mais la vérité et la justice l'empêchaient de donner une décision en leur faveur. Il s'en affligeait mortellement, et différait toujours de prononcer sur la question qui lui était soumise ; on s'avisa de lui
conseiller d'en finir par un mensonge officieux : il repoussa en frémissant cette proposition, et fit de vifs reproches h ceux qui la lui faisaient. Cependant, voilà qu'un ofiicier arrive de Naples pour réclamer sa décision. Pressé de la sorte, Alphonse retient l'officier dans son palais, et écrit aussitôt aux ministres du Roi pour demander au nom de Jésus-Christ et de la sainte Vierge la grâce des condamnés. En attendant la réponse, il priait avec ferveur pour le succès de sa demande. Ferdinand iv fut touché de la piété et de la douleur du saint évêque, et accorda la grâce pleine et entière des trois malheureux. Non content de leur avoir sauvé la vie, Alphonse voulut encore sauver leur âme. Il les retint, h ses frais, pendant plusieurs jours h Sainte-Agathe pour leur donner le temps de se confesser et de faire une bonne communion.
La charité de notre bienheurex éclata surtout par sa patience à endurer et h pardoinier les outrages. Il était d'un caractère vif et ardent, son tempéramment était naturellement fougueux et irascible. Mais il sut si bien se contenir que, dans une foule d'occasions capables de le transporter de colère, il conserva une impassibilité admirable. On l'aurait cru ilegmalique et indiflérent. Etant à Arienzo, il fut dans le cas d'adresser une correction paternelle à un de ses diocésains.
Celui-ci, entrant en fureur, répond par les plus grossières injures. Alphonse multiplie ses égards à mesure que l'autre s'irrite davantage; il lui parle avec une extrême douceur, et contre sa coutume , il l'accompagne jusqu'à l'escalier quand il se retire. Un prêtre à qui il avait refusé une place dont il le croyait indigne, vint aussi se venger en l'accablant d'invectives. Le saint écouta avec patience, et se contenta de lui dire : (( Ne vous mettez pas en colère, mais résignez- « vous à la volonté de Dieu. » Un autre prêtre dont le frère avait été chassé du diocèse par ordre d'Alphonse , se rend au palais épiscopal , aborde le saint prélat avec un air égaré et furieux, comme s'il voulait lui porter quelque coup, et se déchaîne en injures contre lui, tellement qu'un autre prêtre, témoin de cette scène, croit devoir s'interposer pour réprimer ce furieux et le faire sortir. Il ne savait, disait-il, ce dont il devait le plus s'étonner ou de l'audace de cet insolent ou de la patience du saint prélat. Nous ne pouvons rapporter toutes les circonstances dans lesquelles notre saint a tenu la même conduite. Nous dirons seulement qu'il a toujours été très généreux à pardonner les injures. Il fit élever presque à ses frais les enfants d'un de ses plus grands persécuteurs qui , en mourant , les avait laissés en bas âge. 11 fit une fois de vifs re-
proches h quelques membres de sa congrégation qui avaient de la répugnance h venir au secours d'une personne qui leur avait fait beaucoup de mal, et il ordonna, duns une autre occasion, que Ton se vengeât d'une véritable persécution par tous les genres de service que Ton était à même de rendre.