CHAPITRE IV
Chasteté et humilité du B. Alphonse.
iloxis ne citons ici la chasteté du bienheureux Alphonse, que pour rappeler avec quelle sévère vigilance il a toujours eu soin de conserver cette belle et angélique vertu. Jamais elle n'a été ternie en lui par la plus légère tache. Cependant, ô faiblesse de notre nature ! ô nécessité de la grâce de Dieu î cet homme si pur et qui avait traversé toute une longue vie sans contracter la moindre souillure, en matière aussi délicate, se voit, à la fin de ses jours, obsédé de pensées et d'images impures. Mais sa vertu se perfectionna dans rinfirmité , et l'épreuve humiliante de sa vieillesse, fut le complément glorieux de ses mérites.
L'humilité est le fondement nécessaire de la véritable vertu. Selon que l'humilité est plus ou moins profonde, l'édifice spirituel est plus ou moins solide, peut s'élever plus ou moins haut.
Aspirant h la plus sublime perfection, notre bienheureux voulut s'établir sur la véritable base: il fut humble, très humble, et devint très parfait. Dès sa jeunesse, lorsque ses succès et sa naissance lui promettaient tant de gloire, sa modestie lui gagnait l'aifection de tous. 11 ne fut point séduit par les vanités du siècle, et il préféra généreusement l'abjection et l'obscurité de la maison du Seigneur. Et depuis, quel éloignement des honneurs et des louanges ! il se plait au milieu de ce qu'il y a de plus humble et de plus bas parmi les hommes. Ses habits sont d'une pauvreté h le rendre la risée des autres. Avant même quil eut fondé sa congrégation, il se plaçait toujours le dernier parmi ses compagnons de mission. Une fois, tandis que ceux-ci étaient en voiture, il les suivait sur une bcte de somme. Le peuple le prit pour le cuisinier, tellement que lorsque ces bonnes gens l'entendirent faire l'ouverture de la mission, ils se disaient les uns aux autres : « Mais si le cui- « sinier prêche si bien, que sera-ce des autres?»
Bien que recteur majeur, il ne voulait, dans sa congrégation, aucune espèce de distinction, ni de prééminence. 11 ne pouvait souflnr qu'on lui rendît aucun honneur personnel.
Un libraire de Venise qui imprimait ses ouvrages, lui demanda son portrait pour le mettre
à la tête de la nouvelle édition \ il frémit a cette proposition, et se laissant aller à un mouvement de vivacité qui trahissait les bas sentiments qu'il avait de lui-même, « Oui, dit-il, je lui enverrai — (( le portrait d'un vil pécheur ! Je n'ai fait des (( livres que pour la gloire de Dieu, et pour ce « qui est de ma personne, on ne lui doit aucun « honneur : on fora bien de jeter mon corps h « la voirie quand je serai mort. » 11 s'affligeait réellement quand les examinateurs de ses livres inséraient dans leur approbation quelques paroles flatteuses pour lui. « Il était question de « l'ouvrage, disait-il, et non de la personne.»
11 avait fait une règle pour sa congrégation de n'accepter aucune dignité ecclésiastique, et on se souvient avec quelle humilité il redoutait lui-même l'épiscopat. Quand il fut évêque, il se servait, durant l'office, des coussins prescrits par le cérémonial; mais après la messe on le voyait, bien qu'en rochet et en mosette, se mettre à genoux sur le parquet avec une simple chaise devant lui. Un jour h Naples il se plaça de cette manière dans une église : un ecclésiastique , choqué de cette conduite comme d'un défaut de dignité , s'écria avec mépris : « Cet homme (( déshonore l'épiscopat. » Mais quelle fut sa confusion quand il vit cet évêque en soutane et eu camail de serge, cet évêque avili à ses yeux.
recevoir , peu de temps après , les hommages d'une foule de seigneurs du premier rang, qui s'empressaient autour de lui pour avoir l'honneur de lui baiser la main !
On a vu combien sa suite était modeste dans ses visite.s pastorales. C'était souvent sans être accompagné qu'il se rendait de son palais à sa cathédrale. Il ne permettait jamais qu'on lui donnât aucun titre honorifique autre que ceux que l'Eglise attribue aux évêques. Quelqu'un l'appelait un jour : excellence , « Ah ! quelle ((excellence, dit-il, que celle-là, parlez donc (( comme l'Eglise. » Il s'opposa toujours à ce qu'on plaçât ses armes sur aucun des nombreux monuments, tels qu'églises, séminaires, couvents, qu'il avait fait élever h ses frais. On peut dire qu'il mettait une sorte d'exagération dans tout ce qui était propre h détruire ou à empêcher la vainc gloire.
Comblé des dons de Dieu et environné de Testime des hommes, le B, Alphonse, après la démission de son évéché, n'en fut que plus vil h ses propres yeux et que plus jaloux du mépris du monde. Il se, donnait comme un misérable digne de tous les opprobres, et c'est dans cette pensée qu'il demandait sans cesse que Ton priât Dieu et la sainte Vierge pour lui obtenir une bonne mort. Alors, plus encore (ju'auparavanl,
il abhorrait les louanges. Une personne recommandablc lui ayant dit qu'il avait sanctifie le diocèse de Sainte-Agathe, son front vénérable en fut couvert d'une vraie confusion : on le vit rougir. «Quoi donc, répondit-il, que pouvait faire « un misérable pécheur comme moi ? C'est Dieu « seul qui a tout fait. » Il fit encore une réponse semblable au vicaire général de l'évêque de Nocéra qui lui tenait à peu près le même discours. Quand on lui annonçait la visite de quelque personnage d'un haut rang, il s'affligeait de cette marque de considération. « Et que veut-on de (( moi, disait-il? dites-lui que je suis un pauvre {( vieillard tombé dans l'enfance. » En efifet, il recevait son monde de manière k justifier presque cette fausse opinion. Il imitait le silence de Notre- Seigneur devant Hérode, afin de recueillir le même mépris. C'est ainsi qu'il fut un des plus fidèles imitateurs de l'humilité d'un Dieu, anéanti pour les hommes jusqu'à prendre la forme d'un esclave.
CHAPITÎIE V.
De\fotions particulières du B. Alplionse.
JLj'esprit de foi qui animait le B. Alphonse se faisait surtout remarquer dans les pieuses pratiques qu'il avait embrassées et dans les saintes dévotions que son cœur lui avait inspirées.
On a vu quelle était dans sa jeunesse sa piété envers le très saint Sacrement de l'autel ; alors même qu'il vivait dans le monde ses délices étaient de se trouver auprès de ce Dieu plein d'amour, qui de son côté fait aussi ses délices d'être avec les enfants des Jiommes. Les heures s'écoulaient rapidement pour notre saint dans ces tendres communications avec Nolre-Scigneur dans l'Eucharistie. Devenu prêtre il se rendait très souvent le jour et la nuit au pied des saints autels, interrompant plusieurs fois ou ses occupations ou son sommeil pour cette sainte pratique. Il en fut de même durant son épiscopat ; on le voyait avec grande édification rester tons les jours, pendant un temps fort considérable.
prosterné dans sa cathédrale ou dans les autres églises de son diocèse. Après sa démission, il lui arrivait, malgré son grand uge et ses infirmités, de passer plus de huit heures par jour dans le chœur de l'église de saint Michel. II était tantôt a genoux , tantôt assis , mais toujours avec une telle ferveur qu'on le voyait quelquefois s'agiter avec violence et vouloir comme s'élancer vers l'objet de son amour. On était attendri en voyant la fei;veur avec laquelle il priait. Il était sous l'empire d'un sentiment irrésistible qui élevait , ravissait son cœur hors de la portée des choses terrestres , il était tout absorbé en Dieu. Le Dieu de l'Eucharistie semblait quelquefois n'être plus pour lui un Dieu caché, on aurait dit le voile mystérieux tombé devant lui, et Notre-Seigneur se montrant face à face. « Le « voilà y s'écriait-il dans des transports ineffables, « le voilà , venez voir comme il est beaiiy aimez- (( le donc de tout votre cœur. » Il fut un temps où il fallait Tarracher presque par force à son adoration pour le faire sortir en voiture ; la promenade avait toujours pour but l'église oii le saint Sacrement était exposé. Vers la fin de sa vie , lorsqu'il ne pouvait plus quitter sa chambre, il s'en affligeait uniquement parce qu'il ne pouvait aller satisfaire sa dévotion dans les différentes églises. Il s'en dédommageait dans son
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oratoire où se trouvait le trrs saint sacrement. Il faisait allumer les cierges de l'autel et il récitait pendant long-temps , avec le frère laïc et son domestique, les prières de l'exposition solennelle et beaucoup d'autres encore.
Il s'efforçait d'augmenter sans cesse parmi les fidèles le nombre des pieux adorateurs de la divine Eucharistie, établissant partout où il donnait nijssion , et dans les autres pays où il en avait le moyen , l'usage des visites journalières du saint Sacrement le soir et en commun : il rendait toujours en chaire de solennels hommages à Notre-Seigneur sur nos autels. On savait si bien quel était son zèle à cet égard, que le vicaire général eapitulaire de Sainte-Agathe voulut le prévenir dès qu'il apprit sa nomination h cet évcché : il prescrivit la visite journalière dans toutes les paroisses. Alphonse confirma cette ordonnance , et il y eut dès-lors des évcques qui voulurent retracer dans leurs diocèses l'édifiant exemple qu'ils avaientadmiré dans celui deSainlexVgathe. Ce fut pour propager toujours davantage cette dévotion au saint Sacrement que notre saint composa son livre si pieux des P^isites : nous en parlerons particulièrement dans la suite*, aujourd'hui arrêtons-nous seulement à reconnaître les sentiments qui le lui ont inspiré. Voici comment il parle lui-même dans riutroduction : (il! est
« certain que parmi toutes les pratiques de piété « il n'en est point, après la sainte communion, <( de plus agréable à Dieu et de plus avantageuse (( pour nous que de rendre de fréquentes visites (( à Notre-Seigneur Jésus-Christ résidant sur les
(( saints autels Sachez que vous
« obtiendrez peut-être plus en un cpiart d'heure « d'oraison devant le saint Sacrement que dans
« tous les exercices spirituels de la journée
« Pour moi, il faut que je manifeste ici une vérité (( par reconnaissance pour le Sauveur dans la « sainte Eucharistie; c'est que c'est par cette dé- « votion à visiter le saint Sacrement que, malgré « beaucoup de froideur et d'imperfections , je a ne me trouve plus aujourd'hui dans le monde, « oïl j'ai eu le malheur de vivre jusqu'à l'âge de
(( vingt-six ans. »
Si notre saint était fervent en adorant Notre- Seigneur dans la divine Eucharistie, combien ne devait -il pas l'être davantage en le recevant dans la communion? Nous avons parlé de la piété qu'il portait à la sainte table avant qu'il fut élevé au sacerdoce; depuis, étant simple prêtre et étant évêque, il Ji'a jamais manqué, même dans ses voyages, de célébrer tous les jours la sainte messe , si ce n'est durant ses dernières années lorsqu'il n'aviit pas la force de se tenir debout. Nous avons dit qu'il conununiait tous les jours à
cette époque -, il lui en eut tellement coûte d'être empêché de monter a l'autel ou de communier, que dans le temps de ses missions il revenait toujours pour la semaine sainte dans une de ses ' maisons , alin d'être a même de célébrer les saints mystères en particulier , et qu'il lui est arrivé que le vendredi-saint , ne pouvant pas même faire la communion , il en avait éprouvé dès la veille une fièvre ardente qui nécessita une forte saignée et ne se calma que le samedisaint après qu'il eut communié. Le lecteur se souvient de la fidélité de notre bienheureux à observer et a faire observer les rubriques de la messe. Dans sa vieillesse c'était avec une très grande difficulté qu'il faisait les génuflexions ; néanmoins il portait, ou plutôt il laissait tomber son genou jusqu'à terre en commençant la messe, et il fallait ensuite qu'on Taidàt pour se relever-, mais on avait remarqué qu'après la consécration il n'en était plus ainsi. La présence de Notre- Seigneur lui communiquait même au physique quelque chose de surnaturel : un feu divin éclairait son visage, il ne paraissait plus dans son état ordinaire, et il a été vu ne plus toucher des pieds a terre et s'élever à une certaine hauteur , à la grande admiration d'une nombreuse assistance. Alphonse nourrissait une dévotion particulière pour la passion de notre divin Rcdcmp-
teur. Un crucifix qu'il avait toujours dans sa chambre , et sur lequel ses regards se reposaient souvent avec amour, ramenait toujours ses pensées vers ce sujet presque continuel de ses méditations. Il redoublait d'austérité tous les vendredis , et surtout durant la semaine sainte : pendant les trois derniers jours de cette semaine, il était comme abîmé dans la contemplation des souflVanccs de Nolrc-Seigneur pour le salut des hommes. Il avait singulièrement à coeur l'exercice du chemin de la croix : il avait obtenu la permission de placer les tableaux indulgentiés des stations dans les dortoirs de toutes ses maisons , et il était assez ordinaire que tous les jours il les parcourut avec les prières usitées. Lorsqu'il ne lui fut plus possible de marcher il se fit traîner dans son fauteuil , et ce mouvement étant sur la fin devenu trop fatiguant pour lui il n'y renonça qu'en y suppléant par le moyen d'un crucifix béni h cet effet par le père gardien des mineurs conventuels ; il gagnait dans sa chambre les indulgences attachées à l'exercice du chemin de la croix en récitant les prières prescrites pour cela devant ce crucifix qu'il tenait dans ses mains.
Notre bienheureux n'avait pas moins de dévotion pour la croix elle-même : il en faisait célébrer la fctc avec solennité dans son diocèse.
Doux grandes croix avaient été placées par son ordre Tune à l'escalier l'autre a la salle k manger du palais épiscopal , il les baisait toujours avant et après son repas , quand il sortait de l'évêclié ou qu'il y rentrait. Lors de sa démission il fit présent de l'une de ces croix aux religieuses de Sainte-Agathe , et l'autre fut donnée au chapitre d'Arienzo , qui la conserve encore dans la sacristie.
Outre le crucifix qui devait se trouver dans toutes les cellules des diverses maisons , il avait encore prescrit qu'il y aurait h côté de chaque lit une petite croix que ses élèves tiendraient dans leurs mains pendant le sommeil. Il leur inculquait de ne jamais laisser passer un seul jour sans penser à la passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ, et il leur faisait faire tous les jours l'oraison en commun sur ce sujet depuis la septuagésimc jusqu'à Pâques.
Il tâchait d'inspirer cette dévotion aux peuples : il voulait qu'une foule d'objets qu'ils ont souvent devant les yeux leur rappelassent les souffrances et la mort d'un Dieu sauveur. « Est-ce « des épines que vous voyez ? pensez que Notrea Seigneur en fut déchiré. Est-ce une arme « tranchante? pensez à la lance qui a percé son « cœur. Le bois vous rappelle la croix sur ln- « quelle il est mort; le fer les instruments de
ALPHONSE-MARIE DE LIGUORl. 537
«ses bourreaux; les pointes aiguës les doux qui « l'ont attaché sur Tautel de son sacrifice ; que « de choses vous disent ce qu'il en fut de votre (( Dieu aux jours de sa passion ! Sachez entendre « ce langage, il est salutaire , et ne vayez pas pasce ser avec indifférence Tagneau que l'on conduit « à la boucherie ; mais , comme saint François , « pensez alors que ce fut ainsi que l'Agneau de (( Dieu fut conduit k la mort. )> il ramenait toujours dans chaque sermon quelque chose de la passion , outre qu'il prêchait fort souvent sur ce sujet, il faisait ou faisait faire tous les vendredis de mars , dans les églises de son institut , comme il l'ordonna aussi dans son diocèse, un exercice sur les mystères douloureux de Notro- Seigneur. On remarquait que quand il parlait là dessus ce n'était jamais sans une très grande émotion de sa part, et sans qu'il arrachât des larmes aux auditeurs.
Il avait obligé tous les prédicateurs du diocèse de Sainte- Agathe de fixer toujours certains jours dans leurs stations pour prêcher sur la passion ; il pensait qu'on ne devait jamais donner même les exercices spirituels sans traiter ce sujet. On se souvient de ce qui se pratiquait à cet égard dans les missions qu'il dirigeait , et de la cérémonie solennelle de la plantation des cinq croix sur le Calvaire , cérémonie à laquelle il prenait
lui-même une part si édifiante en portant sur ses épaules le bois sacré. Etant a Sainte-Agathe il fit faire un grand tableau de Jésus crucifié ; le corps de Notre-Seigneur était représenté tout déchiré de coups et couverts de plaies cVaprcs l'apparition qu'en avait eue sainte Thérèse. On tira plusieurs copies de ce tableau. Elles étaient destinées pour les missions. On sait que c'est un usage reçu en Italie comme en Bretagne de mettre sous les yeux du peuple , en pareille occasion , la représentation des sujets les plus frappants que l'on traite en chaire : les copies du tableau exécuté par ordre d'Alphonse devaient être exposées pendant tout le temps que l'on parlerait des souffrances de Jésus-Christ. Elles produisirent de si grands effets dans les divers pays , que M''^ Bergamo^ évêque de Gacte, prélat ami du saint, le même dont nous avons parlé ci-dessus et qui est mort en odeur de sainteté , voulut en avoir par devers lui une copie dans la vue de s'en servir pour le bien de ses ouailles. En envoyant dans les diverses maisons le tableau dont nous parlons , Alphonse écrivait à ses élèves : « Il est bon qu'à l'occasion des sermons sur « le jugement ou sur l'enfer on présente au pcu- « pie l'image d'une àme damnée, ou toute autre (( semblable qui inspire de l'effroi , mais il ne « faut pas trop compter là-dessus ; les couver-
« sions opérées par la crainte ne sont pas dura- « blés. La crainte se dissipe , et le pécheur re- (( tourne à son vomissement. J'ai fait peindre « cette image de Jésus crucifié afin que vous le « montriez au peuple avant que de le faire mé- ({ diter sur la passion ; il ne peut manquer de « s'attendrir à ce spectacle ; les larmes qu'il « excite partent du cœur , c'est l'amour qui en « ouvre la source ; et les conversions opérées « par l'amour envers Jésus-Christ sont constantes « et durables. L'amour est bien plus fort que la « crainte , tellement que celui qui s'attache (( sincèrement à Dieu n'a plus de crainte. »
Enfin , la dévotion de notre saint pour les souffrances de Notre-Seigneur lui avait inspiré de composer sur ce sujet jusqu'à trois ouvrages différents : \c?, Reflexions sur Ici passion de Jésus- Christ y — \ Amour des âmes — et les Traits de feu. Il n'y a qu'à lire ces livres pour avoir une idée de ce qu'il ressentait de tendre et de généreux pour son Dieu en les écrivant. C'est un cœur brûlant d'amour et rempli de reconnaissance qui a pu seul conduire sa plume et répandre tant et de si beaux sentiments sur toutes les pages.
La pieuse fidélité de notre bienheureux à honorer la passion de Notre -Seigneur Jésus- Christ devait lui inspirer une tendre dévotion
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pour son Sacre-Cœur, pour ce cœur adorable , dont l'amour immense envers les hommes dévoua le fils de Dieu à tant de souffrances et h une mort si cruelle. Dès qu'Alphonse apprit que le Pape Clément xiii avait approuvé la fctc du Cœur de Jésus, il se hùta d'obtenir la permission de la faire célébrer dans son diocèse. Il composa et fit imprimer des prières pour préparer les fidèles à cette fête ; il prêchait tous les jours de l'octave. M""^ Gianini , évcque de Letteré , ayant entendu un sermon du bienheureux sur le Sacré-Cœur, en fut si touché, que par un mouvement presque indélibéré , il tomba h genoux en présence de tout le peuple attendri autant qu'édifié.
Le bienheureux Alphonse avait une dévotion toute particulière pour le mystère de l'Incarnation ; elle se manifestait par un redoublement d'austérités et de prières dans le saint temps de l'avent. C'était alors le grand et presque l'unique sujet de ses méditations, et il voulait que dans sa société on ne s'occupât guère que de cet adorable mystère dans les oraisons qui se faisaient en commun. La nuit de Noël était pour lui une nuit de douces larmes, de saints transports, d'admirables extases. Alors sa piété, surtout dans la célébration de la messe , connnuniquait un involontaire attendrissement à tous les assistants. Notre saint a composé une fieus^nine
de Noël pour honorci' la nativité de Notre- Seigneur.
Nous avons dit au commencement de cet ouvrage que la pieuse mère de notre saint lui avait inspiré dès le berceau une tendre dévotion envers la Reine du Ciel \ ces soins fructifièrent admirablement et Alphonse devint toujours un plus grand serviteur de Marie. Il était encore dans le monde et jamais il ne laissait passer un seul jour sans aller adresser ses prières à la sainte Vierge dans une église ou au moins au pied d'un autel qui lui fussent dédiés. Déjà même il jeûnait en son honneur tous les samedis au pain et h l'eau, ce fut là une pratique constante de toute sa vie, excepté pendant ses dernières années, lorsque son direcleur l'obligea de prendre au moins un potage à son repas. Alors encore, il refusa le samedi le chocolat que les médecins lui avaient prescrit , a cause de son extrême faiblesse. Ce jour-là les macérations de tout genre étaient et plus rigoureuses et plus fréquentes. Même pratique à toutes les veilles des principales fêtes de la sainte Vierge. C'était de plus par une ncuvainc qu'il s'y préparait toujours. 11 portait un chapelet suspendu à sa ceinture, même quand il fut évêque ; il était d'une grande s'xactiludc à réciter tous les jours la première partie du rosaire avec cinq psaumes en Thon-
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neiir du nom de Marie. Il était dans l'usage d'interrompre sa conversation pour réciter la salutation angélique toutes les fois que l'horloge sonnait , eût-il été dans la compagnie la plus distinguée; il prétendait qu'un Ave Maria valait plus que le monde entier : il n'omettait jamais non plus de dire V Angélus trois fois le jour, se mettant à genoux dès le premier son de la cloche , et cela étant évêque et quelque part qu'il fut, même au milieu des rues. Quand il fut devenu sourd, il exigeait qu'on l'avertît du son de la cloche ; s'il était à table il cessait aussitôt de manger et tombait à genoux, h moins que ses infirmités ne l'en empêchassent, comme cela arriva dans les deux dernières années de sa vie. Rien de plus édifiant que la ferveur avec laquelle il s'acquittait de ces petites pratiques, que l'habitude rend quelquefois comme machinales ; il lui est arrivé d'entrer en extase en récitant Y Angélus. Sa confiance fi.liale envers la sainte Vierge le portait h recourir sans cesse à sa protection maternelle. 11 ne sortait jamais de la maison et n'y rentrait jamais sans aller lui faire une visite. 11 n'entreprenait pas la plus petite affaire sans implorer son secours. 11 l'appelait avec amour sa mère , sa protectrice , son espérance après Dieu.
Son directeur lui dit un jour que quelque-
fois la sainte Vierge daignait apparaître à ses serviteurs et qu'il espérait qu'elle lui accorderait la même faveur, au moins à l'heure tle la mort. « Ecoutez , répondit Alphonse , «quand j'étais jeune, je m'entretenais souvent (( avec la bonne Mère, elle me donnait des « conseils sur tout ce qui intéressait ma con- (( grégation. — Et que vous disait-elle? répliqua <( le directeur. — Oh ! répartit le saint, elle me (( disait de si belles choses! elle me disait de si (( belles choses ! » Il ne fut pas possible d'obtenir une autre réponse. Mais il est encore très précieux pour nous qu'on ait recueilli ces paroles que nous venons de citer, et qui nous révèlent quelque chose des grâces qu'il a reçues de la sainte Vierge ; grâces qui furent , sans doute, la récompense, non pas seulement de sa dévotion envers la Reine du Ciel , mais encore de sa grande pureté de corps et d'esprit, base nécessaire de toute dévotion solide.
Le rapport sous lequel le B. Alphonse aimait le plus a honorer la sainte Vierge , c'était celui de ses souffrances à cause de la passion de son divin Fils ; il invoquait souvent dans ses sermons la mère des douleurs ; il invitait les pécheurs à solliciter par son intercession le pardon de leurs crimes. « Au pied de la croix, disait-il, comme « dans un douloureux enfantement, elle nous a
(( adoptc's pour ses enfants dans la personne de (( saint Jean. Par le glaive qui a percé son cœur « elle est devenue pour nous une mère de mi- (c séricorde , qu'elle soit donc notre refuge dans «les pressants dangers de pauvres pécheurs (( comme nous. » A cet effet il faisait placer, dans les missions, une statue de JNotre-Dame des douleurs a côté de la chaire. La foule allait sans cesse y prier ex^citée par les paroles et l'exemple du pieux missionnaire. Il donnait toujours un sermon sur le patronage de la sainte Vierge : avant lui ce sermon n'avait pas lieu dans les missions, aujourd'hui c'est un usage reçu en Italie comme en France, on lui en doit l'institution. Nous ne saurions dire tout l'effet qu'il produisait en prêchant sur la sainte Vierge. Il parlait avec une si grande confiance et une si touchante dévotion de sa bonne Mère, que souvent des pécheurs jusque là endurcis et presque désespérés, vaincus en quoique sorte par l'espoir de la protection miséricordieuse de Marie , se sentaient comme renaître à tles sentiments inconnus , et étonnés de se trouver ainsi changés , pleins de courage et de résolution , ils demandaient avec empressement d'être reçus à pénitence.
Avant qu'il fut évéque, il prêchait tous les samedis sur les grandeurs de Marie dans les églises de sa congrégation 5 il en fit autant dans
sa cathédrale ou dans les autres églises du lieu de sa résidence quand il fut dans son diocèse. Il continua de même dans l'église de Saint-Michel tant qu'il put se soutenir. Il avait réglé que ce serait là la pratique générale de toutes les maisons de l'institut. Il croyait que ses élèves devaient cet hommage h la Reine du Ciel , parce qu'elle était la protectrice spéciale de sa congrégation , et qu'il voyait dans cette pratique un excellent moyen d'inspirer au peuple une dévotion si sainte et si salutaire : <( Des novateurs , (( disait-il , se sont élevés qui prétendent que le (( culte de la très sainte Vierge est injurieux à « Dieu; ils lui refusent tout pouvoir, ils rejetce tent son intercession. C'est à nous qu'il apparue tient de venger notre mère de cet outrage , « en montrant combien elle est agréable et « puissante devant Dieu. )) C'est d'après cette pensée qu'il exaltait et glorifiait continuellement dans ses instructions du samedi , le pouvoir et l'intercession de la sainte Vierge , recommandant envers elle une grande dévotion , et s'attacliantà établir avec saint Bernard, par l'autorité des autres pères de l'église , qu'un serviteur de Marie ne peut pas périr. « Les grâces que lui « obtient une protection puissante et la fidélité « qui lui est nécessaire pour conserver cette pro- « tection , sont, disait-il , de surs garants de son
f)4G VIE DU BIENHEUREUX
(( salut clcrnel. Marie, s'écrialt-il encore soitce vent vers la tin de sa vie , et avec un accent tout (( joyeux, Marie est la tendre mère du genre (( humain , elle est le refuge des pécheurs ! » II donnait une image de la sainte Vierge h tous ceux qui venaient le voir, et son amc se répandant dans les plus doux sentiments , sa bouche trouvait des paroles les plus affectueuses pour exciter les autres à lui vouer un tendre amour et une sainte confiance. «Allez h elle, disait-il, dans u tous vos besoins , et placez en elle toutes vos (( espérances.» Ses ouvrages, ses sermons, nombre de prières qu'il a composées , les visites à la sainte Vierge qu'il a placées h la suite de chaque visite du saint Sacrement, font foi de son extraordinaire dévotion à la mère de Dieu Son livre des gloires de Marie surtout, est un beau témoignage de son zèle et de son dévouement pour sa glorieuse protectrice.
11 apprit qu'un ecclésiastique de la Pouillc avait avancé des propositions erronnées contraires à la sainte Vierge : ce fut pour lui un véritable sujet d'inquiétude, mais il ne se contenta pas de réparer le mal par de secrets gémissements et par vm redoublement de ferveur ; il écrivit avec force a l'archevêque de Naples , au grand aumônier et à un autre évequc qui était à Naples, pour les engager à s'élever contre l'or-
reur naissante et à en arrêter les progrès. Son cœur était tellement ému de douleur par l'outrage que venait de recevoir son auguste souveraine, qu'il fondait en larmes en écrivant ces lettres. Il disait à ceux qui étaient avec lui , que si elles ne suffisaient pas il était résolu de faire les démarches les plus extraordinaires pour la défense d'une gloire qui lui était mille fois plus chère que la vie. Il aurait répandu son sang avec joie pour un semblable motif. Des hommes étrangers à la véritable dévotion rêvaient, en contradiction avec l'esprit de l'Eglise , une réforme insensée dans le culte de la sainte Vierge; Alphonse indigné d'une prétention qu'il regardait comme une impiété manifeste , publia une courte mais énergique réfutation des idées nouvelles que l'on s'efforçait d'introduire parmi les fidèles. La sainte Vierge, bien que simple créature , lui paraissait une créature si excellente et si parfaite , ses prérogatives lui paraissaient si grandes et si élevées, qu'il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'en elle tout était divin, excepté elle-même ; en conséquence jamais il n'aurait pu souffrir que l'on cherchât à retrancher quelque chose des hommages que lui rendait l'Eglise. Ce zèle ardent lui avait mérité d'être comparé aux plus illustres et aux plus dévoués serviteurs de la
sainte Vierge. On Ta surnomme quelquefois le r>ernardin de Sienne de son siècle.
x\lphonse avait beaucoup de dévotion pour les saints Apôtres : il avait établi dans sa congrégation l'usage de se choisir chaque mois un apôtre que l'on prenait pour protecteur dans rexcrcice de la vertu que l'on avait particulièrement a pratiquer durant ce mois. Il persévéra lui-même dans cette pratique jusques h sa mort. Saint Joseph et sainte Thérèse eurent aussi une grande part a ses hommages et à sa confiance. 11 composa une neuvaine en l'honneur de chacun de ces deux saints , il les déclara patrons de son institut , et il en faisait toutes les années solenniscr la fête dans ses diverses maisons; il les invoquait souvent lui-même, et jamais il ne commençait aucun écrit , aucune lettre missive , pas même ime simple note qu'il n'eut placé en tête , avec les lettres initiales des noms de Jésus et de Marie, celles des noms de saint Joseph et de sainte Thérèse. C'est ce que nous retrouvons sur une lettre autographe du saint, que nous tenons de l'obligeance des pères du très saint Rédempteur, ainsi que sur les nombreuses copies que nous avons sous les yeux.
Ce n'est pas un faible témoignage de la foi et de la piété de notre saint que son respect et son obéissance pour le chef de l'Eglise. Quels
exemples de soumission n'a-t-il pas donnes? Le Souverain Pontife parle , et il accepte l'épiscopat malgré son extrême répugnance ; ce n'est pas encore la pensée du Pape qu'il se démette de son évêché , et il reste sous le fardeau , bien qu'il soit accablé ; il est frappé d'un coup terrible qui l'exclut de sa congrégation , et il se résigne ; il ne lui échappe pas un mot de murmure contre la main souveraine qui , avec une sévérité incroyable, est venue le frapper dans ce qu'il avait de plus cher. Il gémit, il est vrai, du malheur qu'il éprouve , il déplore l'erreur du Pontife trompé par la calomnie ; mais il proclame la sagesse et la pureté de ses vues y il lui demeure inviolablement attaché , et dans sa volonté il adore la volonté divine. C'est ainsi qu'accoutumé à ne voir jamais dans la personne du Pape que le vicaire de Jésus -Christ , il lui obéissait en toutes choses avec une exactitude scrupuleuse et qu'il ne permettait pas même que l'on manifestât en sa présence aucune espèce de désapprobation de ses ordres. S'il lui arrivait d'être en doute sur son droit en quelque matière qu'il craignît être uniquement du ressort du Saint Siège, il s'en rapportait h la décision de Rome. 11 ne savait pas h qui du Pape ou de l'évêque appartenait la collation d'un bénéfice qui vint h vaquer dans son diocèse, et dans le
doute il prit le parti de demander à Rome le» bulles d'institution. Il se plaisait à rendre en toute rencontre hommage et obéissance aux décisions du chef de TEglise. Telles étaient ses dispositions k cet égard qu'il ne voulut jamais faire imprimer aucun ouvrage de théologie sans l'avoir auparavant soumis à son jugement irréfragable. Dans sa piété filiale pour le père commun des fidèles, il déplorait comme un malheur toutes les attaques dirigées contre la chaire du prince des Apôtres. Il jugeait, avec raison, que contester h cette chaire sainte quelques-uns de ses droits et de ses prérogatives , et surtout sa préémiilence souveraine sur toutes les églises particulières et l'autorité divine des jugements qui en émanent, c'était tendre, peut-être sans le vouloir, vers le même but que poursuivent avec des intentions coupables tous les ennemis de Dieu. Porter atteinte au Saint Siège apostolique , c'était , à son avis , frapper au cœur la religion de Jésus-Christ , et vouloir ébranler cette inébranlable colonne de la vérité que Dieu lui-même a élevée au milieu du monde pour faire luire la lumière aux yeux de tous les hommes, et qui soutient a elle seule l'Eglise universelle, dont elle est le centre nécessaire et le fondement divin. 11 s'élevait avec force contre toute restriction imposée à la puissance aposto-
liqiie du Pontife romain , en qui elle réside essentiellement dans toute sa plénitude. Il disait, en parlant du pouvoir suprême du Pape , dans une lettre au professeur en droit canon du lycée archiépiscopal de Naples : « Je suis prêt à dé- « fendre ce pouvoir au péril de ma vie , car sans
« lui l'autorité de l'Eglise serait anéantie
(( En supprimant ce juge suprême de toutes les « controverses la foi est perdue , l'absence de ce (( juge est la cause de la 'grande confusion et « diversité de sentiments que l'on trouve parmi « les hérétiques, parce qu'a défaut du juge étau bli de Dieu chacun se constitue arbitre de sa « propre autorité. » Il s'efforça d'opposer une digue au torrent des doctrines anti-catholiques qui commençaient alors à se répandre même en Italie. Quoique avancé en âge et, comme on sait, accablé d'infirmités, il entreprit de venger le Saint Siège des attaques de Fehronius ., qui venait de publier son livre contre l'autorité du Pape. La réponse d'Alphonse est une réfutation directe des opinions du novateur. Nous parlerons plus tard de cet ouvrage de notre saint, ainsi que de plusieurs autres qu'il a composés pour la défense de l'autorité du chef de l'Eglise. Nous dirons seulement ici que ces écrits lui attirèrent quelquefois des injures de la part de ses adversaires ; il les supporta avec patience et n'en de-
meura pas moins ferme dans ses principes. Il les défendait par esprit de religion, et il était inaccessible à toutes les atteintes de l'esprit de parti. Cependant s'il était sans ressentiment contre des hommes passionnés qui l'outrageaient , il s'attachait aussi avec un religieux intérêt à tous les savants qui partageaient ses opinions , et entretenait avec eux un commerce utile à une cause sainte. Tel était son attachement pour cette cause de la vérité , que se trouvant dans un état violent de souffrance et en grand danger de la vie , il trésaillit de joie et parut reprendre ses forces un jour qu'on lui parla du zèle de ses élèves pour la doctrine catholique de la suprématie du Pape.