‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 12 sur 56 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Travaux apostoliques du bienheureux Alphonse.

Notre saint avait inspiré , comme nous l'avons dit , une grande confiance au cardinal Pignatelli : il en reçutim témoignage distingué par le choix que le prélat fit de lui pour donner les exercices spirituels au clergé de la ville de Naples , qui comptait dans son sein tant de prêtres recommandables. L'humilité lui eût fait décliner une commission trop importante à ses yeux pour sa jeunesse et son inexpérience , l'obéissance la lui fit accepter ; il s'en acquitta avec un succès qui combla de consolation rarchevêque, et remplit la haute idée qu'on avait généralement conçue de la vertu apostolique de son éloquence.

Depuis cette époque un vaste champ s'ouvrit devant son zèle. 11 prêchait tous les jours dans l'église où se faisait l'adoration de Quarante Heures, et c'était touj^ours devant un très-nombreux auditoire , saintement empressé de recueillir les paro» les de salut qu'il faisait entendre. Il j venait des gens de toutes les classes : les personnes du savoir le plus étendu et du goût le plus délicat aussi-bien que le simple peuple, y trouvaient un égal intérêt.

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Un grand littérateur, fameux satirique, ne manquait jamais de s'y rendre : Alphonse l'ayant un jour rencontré , lui dit plaisamment : « Votre assi- » duité â mes sermons m'annonce quelque intenn tion hostile; prépareriez-vous par hasard quelque » satire contre moi ? — Non certes , répondit Pau- » tre ; vous êtes sans prétention , et on n'attend pas » de vous de belles phrases : on ne saurait vous atla- » quer quand on vous voit ainsi vous oublier vous- » même , et rejeter tous les ornemens de l'homme 5) pour ne prêcher que la parole de Dieu ; cela dé- V sarmerait la critique elle-même. » En effet , son éloquence était vive et touchante , mais simple , naturelle , et soutenue par un grand fonds de doctrine autant que par la beauté et l'énergie des sentimens; son geste était aisé et expressif , mais modeste ; sa voix flexible et pénétrante , mais sans aucune affectation, et c'était le sentiment seul qui la dirigeait. Il fuyait avec soin toute espèce de recherche , ne prêchait que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié , dédaignant , comme saint Paul , tous les vains ariifices de la sagesse humaine. Aussi les cœurs les plus endurcis cédaient admirablement à Ta puissance toute divine de son ministère ; tous lès jours étaient marqués par des conversions aussi éclatantes que durables : celle de deux malfaiteurs de profession et brigands fameux, méritesurtout une mention particulière. Ces hommes , vieillis dans le crime , viennent, pour la première fois , entendre lezéléprédï-

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cateur : ils sont touchés , rentrent en eux-mêmes , cl embrassent , pour le reste de leur vie , les austérités d'une pénitence si rigoureuse , que leur mémoire est encore aujourd'hui en vénération dans leur pays. Tant de zélé valut enfin à Alphonse une récompense bien précieuse pour son ame sensible, la seule récompense qu'il pût humainement ambitionner ; il gagna le cœur de son père. On a vu que celui-ci était si fort irrité contre lui, que, pendant une année entière, il ne lui avait pas adressé un seul mot ; jamais même ensuite la réputation de Téloquence de son fils ne lui avait fait naître le désir d'aller l'entendre. Enfin unjourla foule, ou plutôtla grâce, l'entraîne dans l'église : il est surpris et presque fâché d'y trouver Alphonse en chaire ; cependant il reste , et bientôt voilà que ce père si terrible est désarmé : une douce onction , une lumière ineffable sont entrées dans son ame à la voix de ce fils qu'il a si durement traité. Il ne peut s'empêcher de s'écrier en sortant, et comme par un mouvement de confusion et de reconnaissance : a Mon fils m' a fait connaître Dieu. » Il sent toute l'injustice de sa conduite, en témoigne son regret à Alphonse etlui en demande pardon.

Cependant notre saint était prêtre depuis un an , et son humilité le retenait encore loin des redoutables fonctions du confessionnal. Il fallut que le cardinal Pignatelli lui enjoignît, en vertu de la sainte obéissance, d'user des pouvoirs qu'il avait de con

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fesser: il ne fut ni moins zélé, ni moins heureux dans ce ministère de réconciliation que dans celui de la chaire; il accueillait ses pénilens avecbonlé, les écoutailavec patience, les reprenait avecdouceuretsavail les pénétrer de tous les sentimens de componction nécessaires au bien de leurs âmes ; leur persévérance dans le bon chemin couronnait presque toujours les soins quMl leur donnait ; il ne se bornait pas à la conduite d'un petit troupeau qu'il se fût choisi ; mais il recevait indistinctement tous ceux qui s'adressaient à lui, au point que le jour ne pouvait suffire et qu'il passait h les entendre une partie de la nuit. Il est vrai qu'il avait la plus grande estime de ce ministère ; il ne cessait, dans sa vieillesse , de le recommander comme le plus profitable pour tout le monde ; « par là , disait-il souvent , les pécheurs font immédiatement leur paix avec Dieu , et l'ouvrier évangélique n'a rien à perdre de son mérite par les séductions de la vanité. » Il ne pouvait souffrir ces confesseurs qui reçoivent leurs pénitens avec un air sourcilleux et rebutant , et ceux encore qui , après les avoir entendus , les renvoient avec dédain comme indignes ou incapables des divines miséricordes. Quelque sévère qu'il fut pour lui-même, il avait, surtout pour les pécheurs , une mansuétude indicible : c'était quelque chose d'infiniment attirant que la manière dont il en usait à leur égard : sans transiger, quant au péché, il était tout cœur et tout charité pour le pécheur. Aussi , dans ses ser-

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mons , il ne séparait jamais la justice de Dieu de sa miséricorde , persuadé que c'était là le moyen de porter les âmes à la pénitence ; le même principe , ou plutôt le même sentiment, le dirigeait au confessionnal : il se souvenait que s'il était le juge de son pénitent , il en était aussi le père , et que c'était un ministère de réconciliation et non de" rigueur qui lui avait été confié.

Il condamnait très- expressément le rigorisme de certains esprits chagrins et grondeurs, dont la dure morale est diamétralement opposée h la charité évangélique : « Plus une ame , disait-il , est enfon- » cée dans le vice et engagée dans les liens du pé- » ché, plus il faut tâcher, à force de bonté, de » l'arracher des bras du démon pour la jeter dans » ceux de Dieu ; il n'est pas bien difficile de dire » à quelqu'un : Allez-vous-en , vous êtes damné , )) je ne puis vous absoudre ; mais si l'on considère » que cette ame est le prix du sang de Jésus-Chrisl, » on aura horreur de cette conduite ; » et il disait déplus dans sa vieillesse : ce qu'il ne se souvenait » pas d'avoir jamais renvoyé un seul pécheur sans » l'absoudre , bien moins encore de l'avoir jayi mais traité avec dureté et aigreur. » Ce n'est pas qu'il donnât indifféremment l'absolution à ceux qui étaient bien disposés et à ceux qui l'étaient mal , ni qu'il la donnât toujours la première fois ; mais, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, il donnait aux pécheurs les moyens de sortir de leur état , et tan-

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dis qu'il leur témoignait la plus grande charité el les remplissait de confiance dans les mérites du Sauveur , il lui arrivait toujours de leur inspirer un sincère repentir. Il avait coutume de dire : « Si vous )) ne montrez un charitable intérêt pour Tame de » votre pénitent, il ne quittera pas son péché. »

Le saint savait allier la douceur à une juste sévérité dans rimposition de la pénitence : son principe était de n'obliger à rien qui ne dût certainement s'accomplir, et de ne point charger les âmes d'obligations qu'elles n'acceptent qu'avec répugnance , et que par là même elles abandonneront volontiers. Les pénitences qu'il donnait ordinairement étaient de revenir se confesser au bout d'un certain temps, de fréquenter la confession et la communion , d'assister à la messe tous les jours en méditant sur la passion de Notre -Seigneur , comme aussidevisiterleSaintSacrementetla sainte Vierge, réciter le chapelet et autres choses semblables , qui étaient autant de moyens qu'il donnait pour sortir du péché. Quant aux macérations , il les conseillait , mais ne les prescrivait pas. « Si le pénitent , « disait-il, est vraiment, contrit, il embrassera de » lui-même la mortification; mais si on lui en fait » une obligation , il laissera la pénitence et repren- » dra le péché. » Par cette douce conduite , il affectionnait les pécheurs au sacrement de Pénitence, et parvenait à les arracher à l'iniquité. C'est ainsi qu'une multitude de gens de toutes les classes,

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parnji ceux surtout dont la vie avait été la plus criminelle , revinrent à Dieu sous la direction de notre saint , et édifièrent dans la suite encore plus qu'ils n'avaient scandalisé , bien que quelques uns d'entre eux eussent , avant leur conversion , affiché Timmoralité la plus révoltante ; il en venait à ce résultat si consolant , en leur recommandant surtout la mortification des passions et de la chair, et la méditation des vérités éternelles, a Par la méditation, w disait-il , vous verrez vos défauts comme dans un » miroir; par la mortification , vous les corrigerez : » il n'y a point de vraie oraison sans mortification , » et point de mortification sans esprit d'oraison, w De tous ceux que j'ai connus qui ont été de vrais n pénitens , il n'y en a point qui n'aient été fort » zélés pour ces deux exercices. » Il employait encore , comme un grand moyen de revenir parfaitement à Dieu , la fréquente communion et la visite journalière au Saint Sacrement. Rien ne peut égaler l'idée qu'il avait de cette dévotion : u Quelles » délices, avait-il coutume de dire lorsqi^l était » encore laïque , quelles délices que d'être pros- » terne devant le saint autel, d'y parler familié- )j rement à Jésus renfermé , pour l'amour de njous , » dans l'auguste Sacrement ! de lui demander par- » don des déplaisirs qu'on lui a donnés , de lui ex- » poser ses besoins comme un arni fait à un ami , » et de lui demander son amour et l'abondance » de ses grâces ! »

Tel fui l'invariable système de conduite d'Alphonse à r«^gard de ses pénilens , qu'il recherchait surtout dans la classe du pauvre peuple. Il ne rejetait pas les personnes d'un rang élevé, il croyait même qu'il était important de les recevoir «i cause de l'autorité de leurs exemples ; mais il ne leur accordait jamais aucune espèce de distinction , et l'attrait de sa charité le portait spécialement vers les âmes trop souvent abandonnées des gens de la dernière condition ; aussi on le voyait quelquefois sur les places publiques et autres lieux des plus fréquentés comme à la poursuite des plus pauvres, tels que Lazzaroni et autres de ce genre : il cherchait à s'en faire entourer, et les portait ensuite, par ses salutaires avis, à venir recevoir la grâce du Seigneur dans le sacrement de Pénitence.

Ce n'était pas encore assez pour son ardente charité : il imagina de réunir, durant les soirées d'été, une partie de ses pénitens dans quelque endroit solitaire et écarté de la ville ; il choisit successivement différentes places publiques situées au voisinage des églises, et là, au milieu d'une foule de gens de la dernière classe , on le voyait se faire un plaisir de leur apprendre les premiers principes de la religion. Quelques saints prêtres et de pieuxlaïques voulurent s'associer à celte bonne œuvre, qui prit bientôt un grand accroissement , mais le démon la traversa : l'homme ennemi inspira des craintes à l'autorité sur ce rassemblement , et il fallut y renoncer. Les

ecclésiastiques qui en faisaient partie ne se séparèrent pas pour cela, et le désir de s'édifier mutuellement les porta à se réunir avec Alphonse , plusieurs fois le mois , dans la maison de l'un d'entre eux. Ils y passaient ordinairement au moins une journée entière , s'y livrant en commun à tous les exercices de la vie religieuse , tels que la récitation de l'office, l'adoration du Saint Sacrement , les pénitences corporelles , les lectures , les entretiens spirituels , et surtom l'oraison mentale qui remplissait presque tout le temps que leur laissaient les autres pratiques de leur retraite. Ils portaient cet esprit d'oraison dans toutes leurs actions. Pendant leur repas il y avait ordinairement , au milieu de la table , un plat vide placé devant une petite statue de l'Enfant Jésus, qui semblait ainsi présider parmi eux. Ils déposaient dans ce plat une partie de leurs alimens , déjà fort modiques , et c'était là ce qu'ils appelaient la portion du bon Jésus, laquelle devenait ensuite celle des pauvres en qui ils honoraient les membres souffrans de leur Sauveur. Enfin , il résulta de ces réunions une espèce de communauté religieuse trèsfervente et même asse^ austère , car ces saints prêtres s'étaient prescrits la discipline en commun, indépendamment de ce que leur ferveur pourrait leur inspirer de faire en particulier dans ce genre. Alphonse était l'ame de ces réunions , et se trouvait toujours le premier dans la perfection des vertus qui s'y pra'iiquaienl. Ce n'était pas assez pour lui de

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déchirer son corps par des disciplines fréquentes et jusqu'à l'effusion du sang , il fallait encore h son amour des mortifications, de rudes cilices, des chaînes de fer , des corsets de crins : il était même insrénieuxà inventer contre lui de nouveaux instrumens de douleur , autant que les mondains le sont à chercher de nouveaux plaisirs. Il savait en cela profiter avec adresse du momentfavorable pour n'être point vu, et l'on ne se serait pas douté de tant d'austérités , si les regards de ses compagnons toujoBrs fixés sur lui , ne fussent parvenus quelquefois à lui en surprendre le secret. Cependant , dès les premiers jours de sa cléricature , sa mère avait trouvé sur son linge des traces sanglantes de ses mortifications; car dés lors il avait déjà pris à tâche de crucifier sa chair jusqu'à lui refuser le moindre soulagement qui ne fût pas rigoureusement nécessaire à sa santé : il lui arrivait de passer les nuits en oraison et les jours sans nourriture. Tous les samedis il jeûnait au pain et à l'eau en l'honneur de la sainte Vierge , et il ne portait jamais que des habits grossiers et abjects , ayant l'air de l'ecclésiastique le plus pauvre de la ville de Naples.

Quelque édifiante que fût la pieuse association des compagnons d'Alphonse, on leur fit une tracasserie assez ridicule , sous prétexte que le chant des psaumes incommodait les voisins. Pour couper court à toute contestation , Alphonse prit le parti d'acheter, à ses frais , une maison convenable où

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ils pussent se réunir sans crainte d'êlre troublés dans leur vie solitaire et pénitente : celle maison élait située loin de la ville , hors de la porte Saint- Janvier.

Cependant notre saint n'avait pas perdu de vue Tinstruction du bas peuple. Il partagea , à cet effet, un grand nombre de ces pauvres gens entre plusieurs de ses pénitens les plus zélés et les plus instruits dont il fit autant de catéchistes. Ces petites réunions se multiplièrent toujours davantage, et bientôt elles n'eurent plus lieu dans des maisons particulières, mais, avec l'approbation du cardinal Pignatelli , dans des chapelles et oratoires. C'est de là qu'est venu ensuite ce qu'on appelle à Naples Tinstruction des chapelles , bonne œuvre qui se soutient encore aujourd'hui , parce qu'elle a élé reconnue d'une très-grande utilité : on en doit l'établissement au zèle d'Alphonse (1).

Un homme apostolique , missionnaire de la Chine , le P. D. Matthieu Ripa, vint à Naples , emme-

(1) On compte actuellement dans la ville de Naples environ soixante-quinze de ces réunions de cent trente à cent cinquante personnes cliacune. Ce sont toujours des prêtres qui y président. Ils n'y bornent pas leur zèle à l'enseignement des premiers élémens de la religion ; mais ils y administrent les sacremens de Pénitence et d'Eucharistie , dirigent les exercices de piété qui sont très-multipliés les jours de fête et de dimanche , et ne négligent rien de ce qui peut porter à la vertu : ils y réussissent. Cette œuvre est depuis long-temps un sujet de consolation pour les archevêques de Naples , et produit , parmi ces pauvres gens 4u peuple, des hommes très-éminens en sainteté. yie de Liguorù G

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