‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 17 sur 56 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le bienheureux Alphonse s' occupe de la fondation de la congrégation du triis-saint Bédempteur et surmonte les obstacles qui s'y opposent.

Au temps marqué , Alphonse revint à Scala selon sa promesse : il prêcha une neuvaine dans la cathédrale , et ce fut avec le plus grand fruit. Il donna aussi les exercices spirituels aux religieuses du trèssaint Sauveur elles confessa. Une d'entre elles, sœur Marie-Céleste Coslarose , fille d'une grande sainteté et favorisée de dons surnaturels , dit un jour à Alphonse, en s'entretenanl avec lui au confessionnal sur des matières spirituelles : « D. Alphonse, le » Seigneur ne vous veut point à Naples : il vous » destine à la fondation d'une nouvelle congréga- » lion de missionnaires appelés à porter du secours » aux âmes les plus abandonnées^ » L'humble

Alphonse, surpris de ce langage , traita la religieuse de visionnaire ; mais celle-ci insiste au point qu'il en résulte entre elle et lui une contestation qui fut assez vive pour que plusieurs personnes en entendissent quelques paroles.

De retour à son hospice, Alphonse s'enferme dans son appartement. Ce qui vient de lui être dit l'affecte d'une manière extraordinaire , son cœur est serré , il ne peut se défendre d'un trouble profond , des pensées contraires se pressent dans son esprit , il est hors de lui-même, et bientôt les senlimens divers quile préoccupent s'échappent enlarmes abondantes. L'heure du repas arrive et il ne paraît point; alors le Père D. Jean Mazzini vient le trouver , lui demande si c'était la dispute avec la religieuse qui était la cause de son affliction, et le supplie de lui en découvrir le sujet , supposé que ce fût quelque chose d'étranger à la confession. Alphonse lui dit alors toute sa conversation avec la sœur Marie-Céleste, ajoutant : « mais que puis-je faire .? la chose )) est impossible sous tous les rapports , vous con- )) naissez mes occupations , mon emploi dans les » missions , et tous les travaux où je suis engagé » pour le bien du prochain. » Enfin , il donnait mille raisons pour démontrer que le projet était absolument inexécutable ; mais à tous ses raisonnemens, il mêlait des paroles qui annonçaient combien il craignait de s'opposer aux desseins de Dieu , lesquels pouvaient bien pourtant se manifester par

la voie de sa pieuse servante. Dans celte incertitude , son agitation et son anxiété allaient presque jusqu'à la défaillance : il fut plusieurs fois sur le point de s'évanouir. Mazzini tâcha de le consoler par tout ce que l'amitié et la religion pouvaient lui suggérer de plus tendre et de plus encourageant. « Qui sait , lui » disait-il, qui sait, mon cher Alphonse, ce que » peut vouloir de nous le SeigneurP II faut y pen- » ser , mais sans trouble et sans appréhension ; — » et mes compagnons , répondait Alphonse , où » sont-ils ? — Me voici pour le premier , répliqua » IMazzini ; Dieu nous en donnera d'autres, si le » projet vient de lui . pour le moment abandon- » nons-nous avec confiance à sa bonté et à sa sa- » gesse, et soyons tranquilles, n Ces paroles mettaient un peu de calme dans l'esprit du saint missionnaire ; mais à mesure que ce que lui avait dit la religieuse lui revenait dans la mémoire , il lui semblait que c'était l'effet d'une imagination exaltée, vu surtout la difficulté et même l'impossibilité d'une si grande entreprise. Cependant Mazzini , homme de bon conseil et dont il connaissait la rare prudence , était d'avis qu'il ne fallait pas mépriser les discours de la religieuse , et s'exposer ainsi à rejeter ce qui pouvait être la volonté de Dieu. Il détermina son ami à consulter monseigneur Falcoja, évêque de Castel-à-Mare de Strabia qui se trouvait à Scala, et monseigneur Santoro , évêque de Scala : c'étaient deux prélats aussi recommandables par la sainteté

de leur vie que par leur sagesse et leur science. Après un mûr examen , ils s'accordèrent à dire que les lumières de la religieuse venaient certainement de Dieu , dont la volonté était qu'Alphonse fut le fondateur d'une nouvelle congrégation , et aussitôt monseigneur Santoro s'empressa de lui offrir un local pour former le premier établissement dans la ville de Scala.

Revenu à Naples , toujours incertain et en proie à la même agitation , notre saint s'adressa à Dieu pour découvrir sa volonté , redoublant pour cela de ferveur dans ses prières et d'austérité dans ses pénitences. Il eut aussi recours aux mérites de quelques saintes âmes qu'il intéressa vivement à sa situation. Dans la crainte de trop donner encore à ses lumières personnelles, il voulut, outre l'avis des personnes qu'il avait déjà consultées, avoir encore celui de quelques personnages de Naples dont la sagesse et la vertu long-temps éprouvées pussent l'établir avec sécurité dans la résolution qu'ils lui inspireraient. Le Père Pagan , son directeur , le Père Manulio de la compagnie de Jésus, et monsieur Gutica , supérieur des missionnaires de saint Vincent de Paul , conclurent unanimement pour le sentiment des deux évêquesFalcojaet Santoro , qui avaient décidé que Dieu voulait qu'Alphonse fût l'instituteur d'une nouvelle congrégation de prêtres.

Fort de tant d'approbations respectables , notre saint ne craignit plus de se tromper , et se disposa

à melire eu exécution un projet dans lequel il n'avait en vue que d'obéir à Dieu et de procurer sa gloire. En vain il s'éleva une foule de contradicteurs qui le blâmaient, les uns par la peine qu'ils avaient de perdre un ouvrier de si grand mérite , les autres parce que le succès leur paraissait impossible h un homme qui , par sa pauvreté volontaire, s'était privé de toutes les ressources humaines; il y en avait même qui, prévenus ou ennemis , le taxaient ouvertement d'homme abusé, vain , fanatique, et lui prodiguaient d'autres injures aussi indignes. Son I)ére et tous ses parens formaient également contre son projet une opposition aussi forte que possible : son oncle le chanoine , D. Marc Gizzio , supérieur du séminaire de Naples; le chanoine D. Jules Torni, son ancien maître , tous deux fort considérés à Najjles ; ses collègues des missions apostoliques , le cardinal Pignalelli lui-même, tous se prononçaient contre lui sans aucun ménagement. Ils ne pouvaient croire, après tout le bien qu'ils voyaient faire à Alphonse, que Dieu en demandât davantage. Au milieu de celte espèce de soulèvement général , notre saint demeurait inébranlable , espérant que Dieu ferait triompher ses desseins et daignerait apaiser cette furieuse tempête.

Après avoir épuisé en vain tous les moyens pour détourner son neveu de son entreprise, le chanoine D, Gizzio le conjura de prendre au moins l'avis du Père D. Louis Fiorille, dominicain., réputé gêné-

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ralemeiit comme un grand serviteur de Dieu. Alphonse ne crut point cela nécessaire , vu qu'il avait déjà suffisamment consulté ; mais son directeur approuvant qu'il parlât de son projet au Père Fiorille , il était disposé à se soumettre à celte décision, lorsqu'un jour , tandis qu'il n'était point encore allé voir l'homme de Dieu, il le rencontra chez ce même oncle D. Gizzio ; ils se voyaient pour la première fois , et voilà qu'au premier abord le Père Fiorille , qui ne connaissait point Alphonse , lui dit : Qui êtes-vous ? Puis , sans attendre la réponse , il ajouta aussitôt : « Dieu n'est point content de vous: » il vous destine à de plus grandes choses et vous )) veut tout à lui. » A ces mots , Alphonse le tire à part pour lui expliquer toute l'affaire. « Ce n'est pas » le temps d'en parler, lui dit Fiorille, venez me » voir dans mon couvent. » Peu de jours après , Alphonse se présente chez lui. « Comment sitôt? » s'écria le sage dominicain ; saint Louis Bernard » prit six mois de délai pour répondre à sainte Thé- » rèse, sur un fait semblable ; donnez-moi donc î) plus de temps, w II s'écoule un assez long intervalle, après lequel Alphonse s'étant de nouveau rendu auprès du saint religieux , en reçut cette réponse : « Cette oeuvre est l'œuvre de Dieu , vous » devez vous jeter entre ses bras comme la pierre )) qui tombe du h.iut de la montagne dans le val- )) Ion . Vous éprouverez bien des persécutions ; mais )> ayez confiance en Dieu, il vous aidera. Allez,

» ne me nommez point et ne revenez plus me voir. » En apprenant cette réponse, le Père Pagan confirma notre bienheureux dans son sentiment ,.et Tencouragea fortement pour Texécution, Cependant les contradictions ne cessaient pas, et on s'autorisait même d'une opinion prétendue contraire du Père Fiorille pour condamner Alphonse, qui crut alors qu'il était à propos de demander, par un billet à ce Père, une réponse écrite. Il la reçut conçue en ces termes : « Vous pensez que je vous ai abandonné , j) oubliant une affaire qui est si glorieuse pour le )) Seigneur ; détrompez-vous, elle me tient plus à j) coeur que jamais. Soyez tranquille et surtout con- )) fiez-vous en Dieu : il vous accordera son assisî) tance dans une cause qui lui est si chère. Je n'ai » point de sujets à vous offrir ; si j'en rencontrais w quelqu'un , je vous le présenterais ; je voudrais » redevenir jeune prêtre , pour avoir le bonheur » de vous suivre et de porter vos hardes. Cepen- •» dant , que le défaut de sujets ne vous décourage » pas , le Seigneur vous en fournira ; le mérite sup- » pléera au nombre. Je vous bénis au nom de Jé- )) sus et de Marie : je vous présente mes très-hum- » blés respects , et vous embrasse très-affectueuse- » ment dans la charité de Notre-Seigneur. »

Cettelettreproduisituntrés-grand effet. La plupart de ceux à qui Alphonse la communiqua changeaient aussitôt de langage, et semblaient prendre un véritable intérêt à une entreprise à laquelle ils s'étaient op-

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jjosésjusqu'alors. Onavaitune telle vénération pour le Père Fiorille , que le chanoine Gizzio voululavoir Toriginal de sa lettre, pour justifier pleinement, par l'autorité de cet homme de Dieu , le projet de notre saint en montrant partout cette approbation si puissante sur l'esprit de tous les gens de bien.

Cependant les membres de la Propagande ne pouvaient se persuader que ce ne fût pas un coup porté h l'honneur de leur congrégation que l'établissement de celle d'Alphonse. Ils ne cessèrent pas de lui être contraires ; mais les approbations respectables qu'avait obtenues le serviteur de Dieu , avaient concilié à ses desseins la bienveillance du cardinalarchevêque , qui s'en déclara hautement le protecteur, et prit sa défense en toute occasion. Bien des gens , à l'exemple du prélat , passèrent du blâme à la louange ; tout ce qui n'était pas passionné se plaisaità reconnaître le doigt de Dieu dans l'œuvre projetée ; ce n'était pas un médiocre sujet de consolation pour Alphonse. Il se regardait comme absolument incapable d'accomplir un si grand ouvrage ; mais étant entre les mains de Dieu , il ne doutait nullement du succès, persuadé que plus l'instrument serait vil et méprisable , plus la puissance divine en serait glorifiée. Il allait donc quitter la ville de Naples et mettre aussitôt la main à l'oeuvre ; mais voilà qu'il s'élève un nouvel obstacle.

Désespérant de pouvoir ébranler autrement la résolution d'Alphonse , son père alla le surprendre

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un jour dans sa cliambre , pour faire un dernier effort sur son cœur. Là, il fit parler lour-à-tour tous les senlimens les plus vifs et les plus touchans ; sa tendresse et sa douleur, ses craintes et son désespoir , la pitié et l'indignation, les droits de la nature et ceux de la reconnaissance , c'étaient autant de motifs qui réclamaient avec force dans l'ame sensible d'un si bon fils : c'était quelque chose d'aussi terrible que le jour qu'il voulut quitter le siècle pour l'Eglise ; c'était quelque chose de plus terrible encore , car il voyait devant lui , non un père irrité et sévère qui annonçait la volonté inflexible d'un maître, mais un vieillard affligé , qui déjà avait fait avec tant de douleur un premier sacrifice, en donnant son fils au service des autels , et qui en ce moment les yeux remplis de larmes , demandait avec sanglots qu'au moins ce cher fils , qui avait cessé d'être son espérance pour le monde , ne cessât pas d'être sa consolation pour sa vieillesse. Ce pauvre père priait , conjurait Alphonse d'avoir compassion de lui : il le prenait dans ses bras , et, le pressant contre son cœur, il lui disait sans cesse d'une voix déchirante : «Mon fils, pourquoi veux- » tu m' abandonner ? mon Alphonse , pourquoi me » laisses-tu?» Celte attaque imprévue livrée au tendre cœur du meilleur des fils, el qui dura près de trois heures, excitait en lui un contraste déchirant de pensées et de senlimens contraires. La demande de son père lui paraissait si juste et si raisonnable !

il lui était si dur d'être obligé de se roidir ainsi contre tous les sentimens les plus doux et les plus lègiâlnes de la nature ! il était si cruel pour lui de sacrifier toute la tendresse d'un ffère si aimé et si digne de l'être î mais , d'un autre côté , la volonté de Dieu qui l'appelait loin de sa famille , était si manifeste , il était tellement résolu d'obéir à la voix du Ciel, que, placé ainsi entre son amour et son devoir, il fut, malgré son grand courage , saisi d'un tremblement universel en se prononçant contre son péfe, et il tomba aussitôt après dans d'horribles convulsions. Il a avoué lui-même dans la suite , que ce fut la tentation la plus violente de sa vie ; il rendait grâces à Dieu qui l'avait soutenu dans cette terrible occasion , persuadé que la constance et la fermeté dont il avait eu besoin , étaient impossibles à ses seules forces. Presque aussitôt après cet effort douloureux , pour ne pas perdre le fruit d'une victoire gussi belle et aussi difficile , il partit précipitamment sans prendre congé de personne , excepté du cardinal-archevêque dont il alla demander la bénédiction, et de ceux de ses amis qui étaient associés à ses projets. C'est ainsi qu'après avoir aban~ donné pour Dieu les richesses , les plaisirs et les honneurs de la terre, il osa encore abandonner son père, ses proches, ses amis et sa patrie. Ce fut vers le commencement du mois de novembre 1732 qu'il quitta inopinément Naples, s'acheminant , avec le petit nombre de ses compagnons , vers la ville de Scala.

TR05SIEME PARTIE.

ALPHONSE FONDATEUR û'i'^E CONGRÉGATION RÉGCtlÈBE.

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