‹ Vie du bienheureux Alphonse-Marie de LiguoriChapitre 18 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Alphonse fonde sa première j?iaison au milieu des tribulations.

Arrivé à Scala, où Monseigneur Santoro Tallendait , Alphonse s'établit avec ses compagnons dans une pauvre maison ayant pour toute altenance un jardin très - étroit et une petite grotte. Ils n'avaient point d'église , et une des chambres de la maison fut transformée en oratoire. Ce fut le 9 novembre 1732 que se forma ce premier établissement , après qu'Alphonse eut célébré la messe votive du Saint-Esprit , et chanté un Te Deum pour remercier Dieu des grâces par lesquelles le Seigneur avait amené cet heureux commencement : cette cérémonie eut lieu dans l'église cathédrale. La nouvelle congrégation prit le nom du Irès-saint Sauveur. Son objet principal fut dés lors de se vouer k la sanctification des peuples des campagnes , et ,

en général, desames Icsplusabandonnées. Alphonse était âgé de frenle-sepl ans et deux mois : ses compagnons étaient au nombre de douze , dont dix prêtres et deux laïques , qui étaient avocats ; il y avait encore un frère convers : c'était un riche gentilhomme d'Acqua-Viva de Bari , nommé Fite Curtius , lequel^ après une vision céleste qu'il avait eue à Naples, renonça au monde , et voulut se consacrer au service des Pères de la nouvelle congrégation. Rien de plus admirable que la vie qu'on mena dans cette première maison de Scala ; elle était digne de ces pénitens anachorètes dont parle saint Jean Climaque dans son Echelle Mystique. Le logement de chaque individu était très-étroit, incommode, et manquant des choses les plus nécessaires; le lit était une méchante paillasse étendue par terre, et sur laquelle on prenait à peine quelques heures de repos pendant la nuit ; pour toute nourriture on n'avait ordinairement qu'une mauvaise soupe d'un assaisonnement à soulever le cœur, et ensuite quelques fruits communs; le pain était noir, dur à falloir quelquefois le piler dans un mortier , et pétri sans levain par l'ignorance du frère servant , qui n'était pas au fait de ce service. C'était quelque chose de si remarquable , que les habitans de Scala cherchaient à s'en procurer quelques morceaux par esprit de dévotion. Cette chétive et dégoûtante nourriture ne l'était pas encore assez au gré des hommes mortifiés à qui elle était destinée j c'était à genoux

ou

OU dans toute autre posture aussi pénible qu'humilianle , ou après quelques-unes de ces pratiques qui mortifient h la fois le corps et Tesprit, qu'ils prenaient ordinairement leur pauvre repas. On pense bien que dans une telle maison on n'avait pas négligé d'établir l'usage de la discipline; on la prenait au moins trois fois la semaine : chacun aimait à porter en soi la mortification de Jésus-Christ , et la regardait comme la base sur laquelle devait s'établir l'esprit du nouvel institut. L'amour de l'oraison égalait , dans cette sainte communauté , celui de la pénitence ; on y récitait en commun les heures canoniales, posément etavec un grand recueillement intérieur ; trois fois le jour , le matin , après les vêpres et le soir , on faisait aussi en commun une demi-heure d'oraison ; une auli^e demi-heure devait être consacrée à la lecture de la vie des Saints, et un quart d'heure à la visite de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge. Une partie de la nuit se passait aussi devant le Saint Sacrement, que l'ordinaire du diocèse avait permis de garder dans l'oratoire de la maison ; les messes particulières et leurs actions de grâces étaient fort longues , par la haute idée d'un si auguste sacrifice ; en un mot , on était toujours en haleine pour Dieu et son service , et la récréation même , qui était accordée pendant une heure après le repas , devenait une sorte d'entretien spirituel par lesdiscoursédifiansqu'ony tenait uniquement. C'est ainsi qiae dans celte première maison de Scala , qui

fie de Liiniori. JJ

ressemblait assez à une solitude , tout respirait la pauvreté , la mortification , le recueillement et la prière.

On peut bien croire qu'Alphonse u'étatt pas audessous de ses compagnons dans les saintes pratiques qu"'ils avaient embrassées : il les surpassait en tout ; mais le soin qu'il donnait h sa sanctification propre ne nuisait en rien à son zèle pour le salut des âmes , et surtout pour celui des pauvres habitans des campagnes , qui étaient l'objet principal de son institut. Non conteut de tout le bien qu'il pouvait faire à Scala , en instruisant les ignorans et en recevant une foule immense qui se présentait à son confessionnal , il allait encore parcourir avec ses compagnons les villages des environs , où ses fatigues apostoliques produisirent le plus grand bien. Ce fut bientôt dans toute la contrée comme un peuple nouveau qui l'habitait , tant les conversions y furent nombreuses. C'était un inépuisable sujet de consolation pour Monseigneur Santoro , évè{jue de Scala , qui , plein de reconnaissance pour toutes les grâces accordées à son peuple , ne cessait de remercier le Seigneur de lui avoir envoyé, dans la personne d'Alphonse , un homme puissant en œuvres et en paroles , et qu'on ne pouvait que combler d'éloges pour avoir été trouvé digne d'être l'instrument de tant de merveilles. En effet, le prélat professa dés lors pour le saint missionnaire une admiration aussi profonde qu'elle était bien méritée.

Tandis que l'œuvre de Dieu s'établissait ainsi sous des auspices si heureux et si consolans , il y avait à Naples un déchaînement sans exemple contre le saint instituteur. L'opinion précédemment égarée sur son compte n'avait pu être entièrement ramenée ; aussitôt que l'on apprit sa retraite k Scala , l'improbation générale se manifesta avec une sorte de fureur ; il n'y avait presque personne qui lui fît grâce de quelque injure : c'est un fou ! disait-on de tous côtés , et chacun à sa manière déversait sur lui le blâme et le mépris , déplorant , avec une pitié barbare , ce qu'on appelait sa légèreté , son peu de bon sens , son fanatisme, après , ajoutait-on, qu'il avait donné tant de preuves de sagesse. Parmi ces impitoyables et injustes détracteurs , ses propres confrères de la Propagande se montraient les plus acharnés , malgré tous les efforts du chanoine Torni , leur supérieur , pour les disposer favorablement. « Qu'Alphonse soit un hom- )) me de Dieu , disaient les plus modérés , on n'en » doute pas ; mais il n'y a pas moyen de l'excuser « d'illusion et de travers d'esprit. » Ces messieurs ne pouvaient supporter l'idée qu'un membre de leur congrégation , reconnu pour un des plus distingués , s'affichât ainsi publiquement pour ce qui leur paraissait une extravagance. Ils en croyaient leur honneur compromis , et afin de se mettre à couvert autant que possible , ils prenaient à tâche d'accabler Alphonse de toutes sortes de ridicules et

de le décrier partout avec le dernier mépris, le donnant même comme un homme qu'ils avaient à peu prés expulsé de leur congrégation , et qu'ils désavouaient déjà pour leur confrère.

Alphonse ne fut pas médiocrement affligé à la nouvelle de l'horrible injustice dont il était l'objet. Bien que fortifiée par la grâce, l'humanité n'est pas impassible , surtout quand on est atteint dans son honneur par un coup qui peut être si préjudiciable au ministère évangélique dont on est revêtu. Il se plaignit doucement au chanoine Torni , dans une lettre où respirait une douloureuse , mais sainte sensibilité. Torni, qui l'aimait avec la tendresse d'un père , s'efforça de le consoler par une réponse con- 1 eue en ces termes : « Je n'ai pu retenir mes larmes » en lisant la touchante lettre dans laquelle vous )) me dépeignez vos angoisses. Je prie le Seigneur y) de vous donner, comme je l'espère de sa bonté , j » la force d'ame dont vous avez besoin pour sup- » porter courageusement les tribulations dont la » divine Providence permet que vous soyez éprou- » vé ; je demande en même temps l'accomplisse- )) ment de tous les desseins du Ciel sur vjotre per- )) sonne.

» Il me serait cruel que vous pussiez penser que 5) j'ai partagé en quelque manière les senlimens qui j) ont éclaté contre vous ; si cela était , je m'en, î) croirais coupable comme d'une impié^^é.. J'ai tou- )) jours eu pour vous une tendre affection , et loin

)) qu'aujourd'hui mon cœur soit changé à votre ^•) désavantage, je vous aime plus encore que par » le passé. Noire congrégation ne peut pas cesser )) de vous considérer comme un de ses membres » les plus chers , et jamais on n'entreprendra rien :» contre vous sans l'autorisation du cardinal-ar- )) chevéque , dont la volonté est expresse à cet » égard. Soyez assuré que tant que je serai supé- )) rieur , je ne souffrirai pa« qu'il soit pris aucune » mesure à votre préjudice. •>■>

Le chanoine Torni était sincère dans cette lettre ; il s'intéressait vivement à la situation d'Alphonse , qui fut beaucoup consolé par la tendre amitié de cet homme respectable. Le serviteur de Dieu crut avoir retrouvé la paix : mais l'orage ne devait pas s'arrêter si tôt. Toujours plus fortement préoccupés de la persuasion que leur Corps était déshonoré , par ce qu'ils donnaient pour la folle entreprise de leur confrère , les membres de la Propagande demandèrent qu'il fût privé de la chapellenie dont il jouissait en cette qualité , et flétri d'une honteuse radiation sur le tableau de leur société. Ils soutinrent leur demandç sans pudeur ni ménagement, et leurs instances furent portées à un tel degré de violence , que le chanoine Torni se vit contraint de souffrir qu'on affichât , en son nom , à la porte de la Congrégation , une annonce qu'on ne peut s'empêcher de regarder comme le comble de la déraison. Elle portait en propres termes : « D'après l'or-

» dre de notre P. supérieur, lundi 23 février 1733 , » aura lieu un scrutin général , au sujet de Don w Alphonse de Liguori , tant pour décider s'il doit )) être expulsé de la congrégation , que si on doit )) le priver de sa chapellenie. n

En cédant aux passions de la multitude, Torni s'affligeait de l'excès où il était entraîné; prévoyant avec douleur les conséquences de celte déplorable affaire , il voulut soulager à la fois son cœur et sa conscience , en réclamant auprès du cardinal-archevêque par un rapport fidèle de tout ce qui se passait ; il représenta avec quelle effervescence générale et quelle criante injustice on poussait indécemment une persécution à toute outrance contre un confrère des plus recommandables. «On voit que w c'est une rage , disait-il au cardinal ; ils ne sont » pas contens d'avoir flétri sa réputation , ils veu- 3) lent encore lui enlever le pain, en le privant de sa » chapellenie. » Le cardinal entra dans tous les sentimens du chanoine ; mais il ne jugea pas à propos de prévenir la détermination de la Congrégation en interposant aussitôt son autorité : « Qu'ils » délibèrent, répondit-il, et je saurai ensuite or- » donner ce qui conviendra. Ne vous affligez p )int )) et ne craignez aucune suite. »

La Congrégation s'assembla au jour indiqué ; pour celte fois personne n'avait manqué de se rendre. L'irritation des esprits était h son comble : ils étaient tous animés d'une ardeur incroyable h perdre

leur compagnon et leur frère, celui-là mèrae qui si souvent avait fait triompher la grâce dans leurs missions, et dont les vertus et les lalens avaient si fort honoré leur société. Déjà ils demandaient tous , par acclamation , qu'Alphonse fût chassé comme indigne , et privé de son bénéfice ; mais afin de porter un coup plus sûr , ils voulurent procéder régulièrement. On en vint au scrutin secret , et Texpulsion d'Alphonse fut décidée à Tunanimilé. A juger des senlimens par ce qui se passa dans celle circonstance, on aurait dit que Ces hommes aveuglés avaient résolu d'épuiser l'outrage contre ]e serviteur de Dieu. Un vieillard qui avait assisté à cette délibération passionnée , racontait qu'un des premiers de la Congrégation s'étant avancé pour déposer son vole , s'écria au milieu de l'assemblée : (c Je n'ai jamais voté la peine capitale pour personne ■» dans la Congrégation ; mais aujourd'hui , afin M d'humilier ce superbe , je le fais avec plaisir ; )> et en disant cela il laissa tomber dans l'urne, au vu de tout le monde , la boule noire qu'il tenait dans sa main. Le vieillard n'a pas voulu nommer l'individu dont il citait le langage ; mais on a soupçonné , avec fondement , le chanoine Don Gi/zio, le même dont nous avons parlé précédemment , et qui était d'autant plus indisposé contre Alphonse , que celui-ci était son élève et son neveu. Cette séance, où l'on vit tout ce que peut sur des hommes sages d'ailleurs l'aveuglement d'une passion irritée ^ pré-

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senla le speclade le plus odieux peut-être qu'on ait jamais vu dans une semblable assemblée.

Cependant on ne pouvait enregistrer la délibération et lui donner son effet , qu'après l'avoir soumise à la sanction du cardinal -archevêque , qui l'avait ainsi ordonné. On députa en conséquence quelques confrères qui, avec le chanoine-supérieur, se rendirent à cette fin auprès du prélat : ils exposèrent ce qui venait d'être décidé. Le cardinal en manifesta un grand déplaisir. « Pourquoi , dit-il , » en venir à une telle extrémité ? Si Dieu bénit Ten- )) treprise d'Alphonse , ce sera une grande gloire » pour vous; si au contraire Dieu ne veut pas de j) (»eae œurre , qu'en rêsultera-t-il de si fâcheux ? » Tout au plus on dira qu'il a tenté une bonne )) chose et qu'il n'a pu réussir. Je ne conçois pas )) en quoi vous trouvez là votre déshonneur, n Puis avec an ton d'autorité digne de son caractère : « Au » reste , messieurs , dit-il , je suis le premier supéj) rieur de la Congrégation , je veux qu'Alphonse )) y soit réintégré et continue à jouir de sa chapel- )) lenie : je défends de plus qu'il soit fait sans mon » agrément aucune démarche ultériein-e contre » luri. » Cette réponse interdit les députés : ils se retirèrent confus; mais ils ne conçurent pas de meilleurs sentimens envers Alphonse , et persistèrent à ne vouloir pas le regarder comme un des leurs.

Torni se fit un devoir de rendre compte à notre saint de ce qui venait de lui être intenté ; mais en

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se réjouissant de l'heureux dénoûmenl qu'avait donné à cette étrange affaire l'opposition dont le cardinal l'avait protégé : ce Je n'ai pu , ajoute-t-il , )> faire davantage pour votre service : vos enne- •>•> mis n'ont pas réussi , ils ne réussiront jamais , î) tant que je serai supérieur. Je prie Dieu de met- » tre les mêmes sentimens dans le cœur de celui )) qui me succédera. »

Le P. Pagan écrivit à Alphonse une lettre de consolation sur les peines que ces indignes tracasseries devaient lui causer : « Il est heureux , lui dit- » il , que le cardinal vous ait rendu justice ; en ■)•) effet , il ne doit pas y avoir de punition là où il « n'y a pas de faute. »

Pour le serviteur de Dieu , il est admirable de voir de quelle manière il s'exprime lui-même sur la conduite de ses confrères h son égard. Ecrivant à son nouveau directeur , Monseigneur Falcoja : « Torni me mande, dit-il , que déjà la Congrégation » m'avait été la chapellenie et rayé de la liste de 51 ses membres ; mais le cardinal a cassé cette dé- » cision et ordonné qu'on ne fit rien sans son or- 5) dre. J'ai écrit à SonEminencé pour la remercier, 5) et au chanoine Torni, qui me dit n'avoir pu faire )> davantage en ma faveur. » C'est ainsi qu'il ne hn échappe pas un mot de plainte : il parle comme s'il n'avait souffert aucun outrage , et sans se prévaloir aucunement de son innocence et de son droit. Le démon , jaloux du bien qui allait résulter

des travaux apostoliques d'Alphonse et de ses compagnons , tenta de semer la zizanie dans la société naissante : il eut voulu l'étouffer au berceau. Déjà la haute réputation d'Alphonse et les salutaires effets qu'avaitproduits le nouvel institut, avaient attiré plusieurs sujets qui étaient venus s'y agréger. Voyant augmenter considérablement le nombre de ses confrères, le sage fondateur voulut leur donner une règle pour établir l'ordre convenable dans la Congrégation , et en assurer l'existence sur des bases solides. Il croyait trouver toujours dans ses compagnons la même unanimité de sentimens , ainsi qu'une parfaite conformité à ses vues ; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'en altérant la confiance due à leur chef, l'esprit particulier qui s'était glissé parmi les siens y avait produit une déplorable contrariété d'avis. Les uns pensaient qu'outre le ministère des missions , il fallait encore embrasser l'enseignement des lettres ; les autres s'opposaient à la grande pauvreté qu'on avait observée jusqu'alors , tandis qu'il y en avait qui , donnant dans l'extrémité opposée , voulaient que chacun vendit ce qu'il possédait en propre des biens de famille, et qu'à l'exemple des premiers fidèles, le produit en fût versé entre les mains du supérieur. Celte dissension affligea Alphonse, qui en prévit aussitôt tous les résultats ; mais il voyait aussi tojjs les inconvéniens qu'il y avait à condescendre le moins du monde à quelqu'un de ces avis particuliers , et

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il résolut de ne fléchir en rien pour tout ce qui pouvait l'éloigner tant soit peu de son premier plan » jugeant qu'il était de la sagesse et de son devoir d'y persister invariablement ; il fit donc tous ses efforts pour persuader à ses compagnons , premièrement , combien il leur importait d'observer en tout une parfaite uniformité de vie , aussi - bien qu'une véritable pauvreté, restreinte cependant dans certaines bornes ; et ensuite combien l'enseignement public les détournerait des missions qm devaient être l'objet principal , et même l'objet unique de leur congrég'ation , vu qu'elle était appeléede Dieu au secours des pauvres âmes les plus abandonnées, surtout dans les campagnes, et qu'assez d'autres, dans les villes et ailleurs , s'occupaient de l'éducation de l'enfance dans l'étude dfis lettres et des sciences htimaines. Mais toutes ses raisons ne purent rameneF les esprits , ni concilier les sentimens, et il se vit bientôt abandonné de tous les siens , à l'exception du laïque Don César Sportelli et du frère convers Vite Curlius , l'un et l'autre hommes éminemment vertueux , et que rien ne put jamais séparer du saint fondateur (1).

(1) Dieu a récompensé par une bienheureuse mort Pinébranlabîe fidélité de ses deux serviteurs, César Sportelli et Vile Curtiiis : ils ont l'un et l'autre laissé après eux une précieuse odeur de sainteté. Malgré les lois de la nature , le corps du premier se conserve encore intact après bien des aiMiées, et le bienheureux Alphonse a écrit lui-même la vie édifiante du second. On peut la lire en italien à la fin des Méditations du Père Sarnelli.

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Alphonse ne put s'empécher d'être sensible k un coup qui renversait en un moment un ouvrage qui déjà lui avait coûté tant de peines; c''élait, il est vrai, un grand dessein qu'il avait formé ; mais le Ciel l'avait ainsi voulu , et depuis , ce dessein avait entièrement occupé son infatigable sollicitude. Déjà il paraissait avoir réussi dans l'exécution , lorsque soudain tout s'évanouit, sans laisser , ce semble , aucune espérance. Le nouvel établissement ne s'estil donc élevé que pour tomber aussitôt? Pourquoi le zélé le plus pur est-il récompensé par une si cruelle humiliation ? Tout n'a-t-il pas été entrepris pour la gloire de Dieu et par son ordre .^ Et pourquoi son bras s'est-il retiré si vite , livrant ainsi son œuvre à la malice de l'enfer et son serviteur aux traits de l'homme ennemi ? Telles étaient les tristes pensées qui agitaient le saint fondateur. Si , d'un côté , il était plein de confiance dans la protection divine , d'un autre côté, son cœur oppressé et plein d'amertume était en proie à un affreux décoiiragement. Le démon lui représentait son œuvre comme frappée en naissant de stérilité et de malédiction , sans qu'il pût se promettre qu'elle se relèverait jamais. Il était tenté de croire que Dieu n'approuvait pas son entreprise et qu'il devait y renoncer , au lieu de s'obstiner pour soutenir l'impossible. Dans cet état , on pense combien dut souffrir la pauvre humanité ! Ce n'était plus celte douce paix des premiers |ours de Scala , mais une agitation , un trour

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ble intérieurs que la vertu pouvait bien modérer , mais ne calmait pas entièrement; ce n'était plus cette espèce de charme si naturel et si légitime qu'il éprouvait avec tant de consolation , en voyant se former son premier établissement , mais une véritable horreur de sa situation ; les murs de sa demeure lui étaient devenus odieux: il ne pouvait plus se supporter dans cette maison naguère habitée par une communauté qui le comblait d'espérance , et depuis déserte et désolée. Il lui semblait entendre toutes les railleries et les mauvais propos dont il allait être le sujet : il voyait ses ennemis se déchaîner contre lui avec une sorte de rage , en se réjouissant de son ignominie ; et malgré toute la force de son ame , il ne pouvait se défendre d'un profond abattement dans cet assemblage de contrariétés. Il ne se trompa pas sur l'opinion des hommes : dès qu'on apprit à Naples le malheur d'Alphonse, tous les anciens improbateurs de son entreprise semblaient triompher, comme si l'événement fût venu iustifier toutes leurs prévisions et satisfaire tous leurs vœux. « Voilà la congrégation dissoute aussitôt » que formée , disaient-ils avec une sorle de com- » plaisance ; cela était inévitable , il fallait d'au- » très ressources que celles d'Alphonse pour une » telle entreprise ; il fallait une autre capacité : j) était-il bien homme à devenir fondateur ? Mais » il a rejeté tous les bons conseils , il a mieux ai- » mé en croire, le ridicule enthousiasme d'une reli-

» gieuse , dont les prélendues révélations flattaient » sa vanité et son fanatisme , que tout ce que le M bon sens et ses amis pouvaient lui dire , et voilà ■>•> que cet homme réputé si sage s'est trouvé hon- » teusement dupe des illusions d'une femme qui , )) bien que vertueuse , ne méritait pas tant de î) créance. Il a suivi le mouvement d'une aveugle )) présomption , qui ne lui laissait voir aucune dif- » ficuUé insurmontable pour lui : il s'est cru ca- » pable parce qu'il a voulu s'élever; sesprélenw lions sont aussi inexcusables que ridicules : il » mérite son humiliation. » C'est ainsi que l'on parlait à Naples , applaudissant sans retenue au malheur d'Alphonse , et le rendant la fable et le jouet du public. On répandit même le bruit que le Pape lui avait ordonné de ne plus songer à un projet que l'événement avait condamné d'une manière si peu équivoque , et que Monseigneur Falcoja, évéque de Castel-à-Mare, blâmé pour avoir eu trop d'influence sur des démarches inconsidérées , avait été expressément interdit pour la direction de la conscience du faux instituteur. Les chaires évangéliques elles-mêmes ne furent pas silencieuses sur ee qu'on appelait la juste punition d'un fol orgueil ; ©n osa s'y permettre des allusions d'autant plus indécentes qu'elles n'étaient que de calomnieuses et basses personnalités contre le zèle et la vertu; par une indiscrétion inconcevable on n'avait pas craint, quoique peut-être avec de bonnes vues , de citer

nommément le serviteur de Dieu comme un exemple déplorable des écarts où peut entraîner une vertu qui n'est pas fondée sur Thumililé. Enfin , dans les conversations particulières surtout , les outrages furent portés si loin , que le cardinal-archevêque lui-même ne fut pas épargné : on lui fit un grief de ce qu'il avait protégé l'œuvre de notre saint ; mais le prélat , sans accorder aucune attention à tout ce que la malignité pouvait débiter sur son compte, fit appeler chez lui le serviteur de Dieu pour l'encourager contre toutes les contrariétés qui lui survenaient , et l'affermir dans sa première résolution de ne point se désister de son entreprise. « Allez , ayez confiance , lui dit- il , Dieu » vous protégera en dépit de tous vos ennemis , et » ne manquera pas de vous envoyer de nouveaux » sujets qui vous dédommageront amplement de » ceux que vous avez perdus. » Alphonse n'avait pas attendu ces encouragemens pour retrouver sa constance accoutumée , contre laquelle tant de fois tous les efforts de l'enfer étaient venus échouer. Au fort de sa douleur , il avait été chercher des consolations et des conseils auprès de Monseigneur Falcoja : d'abord il en avait été mal reçu. Le prélat fatigué de tout ce qui venait d'arriver , était toutà-fait dégoûté du projet de la nouvelle congrégation, et presque fâché d'y avoir pris part; il ne montra à Alphonse que de Tindifférence et de la froideur ', puis il lui dit d'un ton fort sec ; « Père Al-

» phonse , Dieu n'a besoin ni de vous , ni de volrff » œuvre ; s'il veut , il peut sans vous former cet » établissement et d'autres encore. — Je le sais , » Monseigneur , répliqua humblement le saint pré- » tre , Dieu n'a besoin ni de moi , ni de mon œu- » vre ; mais moi j'ai besoin de Dieu et de son » œuvre ; et j'espère , quoique seul , accomplir » encore sa sainte volonté ; car, au demeurant , je :» n'ai point quitté Naples , je n'ai point renoncé au )) monde pour devenir fondateur , mais unique- )) ment pour faire la volonté de Dieu et procurer )) sa gloire. » Monseigneur Falcoja ne put s'empêcher d'être touché de cette édifiante réponse , et changeant tout-à-coup de langage, il reprit aussitôt avec une profonde émotion : « Eh bien! confiez- vous )) eii Dieu , mon cher Alphonse , car Dieu ne man- » quera pas de bénir vos saintes dispositions. » Et il l'encouragea fortement ensuite, en lui confirmant l'assurance de son assentiment le plus absolu. Cet entrelien valut à notre bienheureux un grand soulagement et une augmentation de forces , pour supporter le coup qui l'avait frappé et qu'il sentait si vivement.

Il est vrai que déjà , dès le premier moment , tout humilié qu'il était sous la main de Dieu , il la bénissait , en se conformant avec une admirable résignation à tous les desseins même les plus sévères de sa providence ; mais ensuite il fit plus : pour repousser la tentation de tout abandonner ( tenta-

tion qu'il disait , dans sa vieillesse , avoir été la plus violente de sa vie , après celle qu'il eut à soutenir quand il lui fallut quitter son père), il osa prendre un parti généreux et digne de sa grande ame : il fit le serment exprès de continuer toujours l'œuvre des missions dans les campagnes , quand même il serait seul et qu'il n'y aurait aucun espoir qu'il pût jamais trouver quelque compagnon. Néanmoins il offrait à Dieu sa douleur et le sacrifice de tout ce qui aurait pu rattacher humainement à son œuvre , suppliant instamment et avec une profonde humilité le Dieu puissant et fort de daigner lui envoyer d'en haut le secours dont il avait» besoin dans des circonstances aussi difficiles. Jamais nous ne pourrions dire de quelle sainte ferveur son ame était animée, lorsqu'avec les désirs les plus purs et en faisant une entière abnégation de lui-même , il disait sans cesse à Dieu dans son ardente prière : a Seigneur, vous êtes le Dieu de toute con- :» solation , mais je ne vous invoque point pour )) moi ; qu'importe mon honneur ou mon ignomiw nie ? C'est pour la gloire de votre nom , c'est )) pour le salut des âmes que vous avez rachetées )) de votre sang que je réclame votre secours; ve- )) nez , ô mon Dieu ! venez soutenir une entreprise w qui est votre ouvrage ; venez , j'attends tout de » vous ; et puisque vous êtes souverainement puis- » sant et souverainement miséricordieux, j'espére- M rai toujours même contre toute espérance. »

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Bientôt les vœux du serviteur de Dieu furent exaucés , et son ame reçut les plus précieuses consolations. Le Seigneur montra que l'entreprise de la nouvelle congrégation n'était point l'ouvrage du caprice ou de la vaine gloire ; mais que c'étaient sa volonté et ses desseins miséricordieux , que l'homme choisi par sa providence avait accomplis. Un succès qui confondit toutes les clameurs et les improbalions de l'aveuglement ou de la haine , vint enfin justifier pleinement la confiance d'Alphonse et couronner sa fidélité. Don Jean Mazzini , cet ancien compagnon du saint, qui, comme nous avons vu «i-dessus , fut ïe premier confident du secret du nouvel institut , ayant obtenu la permission de son directeur , fut aussi le premier qui , après l'abandon des dix enllègues , vint se réunir à Alphonse. A son exemple , plusieurs autres prêtres , animés du même esprit et dignes de lui par leurs mérites , vinrent successivement s'associer à une vocation qui les mettait h même de satisfaire toute la charité dont ils étaient pressés pour les pauvres habitans des campagnes.

Ces nouveaux prosélytes s'attachaient avec le plus vif intérêt à la congrégation ; la chélive maison de Scala leur paraissait toujours plus belle et plus sainte ; ils la regardaient comme un petit paradis où , séparés du monde , on ne pensait, comme l'écrivait Alphonse , ni à son pays , ni à ses parens , ni à quoi que ce fut de terrestre , et où, Von

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était seulement occupé à aimer Dieu et à faire sa sainte volonté en toute perfection.

Bienlôt le nombre des nouveaux missionnaires s'accrut tellement , qu'à leur sollicitation le saint fondateur établit une seconde maison de sa compagnie dans la campagne dite des Esclaves , diocèse de Cajazze, et une autre , en 1735 , dans la terre de Ciorani , diocèse de Salerne , sous le litre de la Irés-sainle Trinité.

Dieu ayant ainsi conduit son œuvre h cette heureuse situation , Alphonse crut que le moment était venu où il devait enfin donner une forme stable à son institut , en établissant les régies qui devaient le régir et les vœux que chaque membre serait obligé de faire. Mais il voulut user , dans une matière aussi importante, de toute la prudence des saints; et avant d'en venir à l'exécution, il s'assura le secours du Ciel , en implorant , selon son usage , c'est-à-dire , par de longues oraisons, un jeûne sévère et d'autres austérités , les lumières dont il avait besoin. C'est à cette source que , dans toutes les circonstances délicates , il allait d'abord puiser ses inspirations : il craignait celles qui lui seraient venues de son propre fonds , voulant , au lieu de se diriger lui-même , n'être jamais qu'un instrument docile dans les mains du Seigneur. Cependant, ainsi qu'il nous l'a souvent fait voir dans sa conduite, il ne pensait pas qu'il dût être lui-même immédiatement éclairé d'en haut , et il ne manquait jamais , avant de rien en-

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Ireprendre , de recourir aux lumières des hommes sages et pieux que Dieu remplissait de son esprit. Il choisit, dans l'affaire qui l'occupait, Monseigneur Falcoja, évêque de Castel-à-Mare de Strabia, le chanoine D. Jules Torni , le Père D. Thomas Pagan son ancien directeur , et le Père D. Louis Fiorille , dominicain. Ils Taidèrent de leurs conseils dans la composition des régies et constitutions de la nouvelle congrégation , et elles furent en tout dignes des soins qu'il leur avait donnés pour les rendre propres à la fin de l'institut: une sagesse qui n'avait rien d'humain les avait dictées , et l'esprit de Dieu respirait entièrement dans la perfection qu'elles prescrivaient. La congrégation y prenait le titre du très-saint Sauveur : il y était ordonné qu'outre les vœux simples de pauvreté , de chasteté et d'obéissance , chaque membre ferait encore, 1.' celui de n'accepter aucune dignité, emploi ou bénéfice hors de la congrégation , excepté le cas d'un ordre expré,s du Souverain Pontife ou du supérieur général , et 2.° celui de persévérer jusques h la mort dans l'institut ; s'obligeant de ne recevoir dispense de ce vœu que du Pape ou bien encore du supérieur général. Quand le digne fondateur crut avoir mis, avec le secours du Ciel , le sceau d'une véritable perfection à son ouvrage, il le présenta à ses confrères avec confiance , leur promettant que , dans la parfaite observance de ces règles , ils trouveraient le moyen le plus sur de remplir, en tout point, le grand objet

de leur vocation. « Vous êtes appelés, leur dit-il ,

)) a marcher sur les traces de Jésus-Christ et à con-

)) linuer parmi les hommes son saint ministère. Il

» faut qu'à l'exemple de saint Paul dont vous par-

}> tagereï l'apostolat , vous puissiez vous donner

» comme les imitateurs de votre Dieu et le modèle

» même des chrétiens les plus parfaits ; dés lors

)j vous devez, embrasser , sans hésiter , les sacri-

)) lices les plus généreux. Ce fut pour sauver 'les

» âmes que Jésus-Christ s'offrit .«n holocauste à son

» Père éternel ; puisque vous voulez , vous aussi ,

» sauver ces âmes rachetées au prix de son sang

3) adorable , offrez-vous également au Seigneur ;

» offrez tout ce que vous êtes et tout ce que vous

5) avez : votre corps, par le vœu d€ chasteté ; votre

» esprit, votre cœur , votre volonté , votre liberté,

?> par celui d'obéissance ; tous vos biens , toutes

aj les choses de la terre , par celui de pauvreté ; sa-

)) crifiez jusqu'à l'espérance d'un retour quelcon-

» que vers le monde ou vers sa gloire par le vœu

» de persévérance , et en renonçant à toutes ses di-

ii gnités , mourez au monde, mourez à vous-mè-

» mes , ne vivez que pour Dieu , et prenez-le véri-

» lablement pour l'unique portion de votre hérita-

)) ge , en jurant l'observation des saintes régies que

w je vous présente en son nom et pour sa gloire et

)> la vôtre , et celle encore d'une multitude d'élus

w dans l'éternité : dépouillés ainsi de vous-mêmes

» et de tout ce qui est de la terre , vous aurez

)) moins à craindre de voire propre faiblesse et de )) de la corruption des choses d'ici-bas dans le cours » de vos travaux apostoliques. Vraiment hommes )) de Dieu , puisque vous lui appartiendrez entién rement et volontairement , vous serez investis )) d'une puissance divine pour la conversion des » peuples , et h votre voix , vous verrez se renou- » vêler dans les araes les miracles des temps an- » cicns. Oui , par là , vous sauverez un grand » nombre d'ames et vous vous sauverez vous-mê- « mes : votre salut , votre salut surtout, rien n'est » plus puissant pour vous le procurer que les vœux » que je vous propose. Ha ! si vous en connaissiez w bien tout le prix, avec quelle joie et quel empres- « sèment ne les feriez-vous pas ! Ils sont contre le » démon comme un bouclier divin dans les mains )) du religieux : c'est le Ciel qui le lui donne pour » mettre sa vocation à l'abri de son inconstance )) naturelle , et assurer sa persévérance dans le ser- 5) vice du Seigneur ; c'est une ancre salutaire que » l'on jette dans le port ; que les vents soufiBent , » que la tempête se déchaîne , que la mer s'agite w avec furie , on ne sera pas exposé à un triste nau- » frage. Tranquille et fixé en Dieu par ses vœux , » le religieux n'aura presque rien à craindre des » orages et des dangers de la vie. »

Ces paroles et toutes celles que le saint adressa à ses disciples dans celle circonstance , étaient animées de l'accent le plus vif et le plus vrai : elles

paraissent profondément senties ; ce fut paF là un discours d'un palhélique extraordinaire , et d'une puissance de persuasion toute surnaturelle : personne ne résista à la grâce. Quand Alphonse eut fini de parler , on adopta unanimement et avec autant de respect que de reconnaissance les régies salutaires d'un nouvel institut , comme si elles fussent descendues du ciel ; aussitôt on se mit en prières , et on commença une retraite spirituelle qui se termina quelques jours après par la première émission des vœux prescrits par les règles. Ce fut le 21 juillet 1752, k l'issue des premières vêpres de sainte Marie Magdeleine , leur protectrice , que tous les membres de la congrégation , réunis dans la chapelle de la maison de Ciorani , firent avec solennité profession des nouvelles règles , et s'engagèrent à perpétuité et par tous les vœux qu'elles prescrivent dans Tinslilut du très-saint Sauveur; dès lors la société fut constituée , à cela prés qu'il restait encore à procéder à l'élection du supérieur général. Le choix ne fut pas difficile : on le fit incessamment, et tous les suffrages k l'exception d'un seul (ce fut celui du saint) , se réunirent sur l'humble et pieux Alphonse, qui fut ainsi élu , aux termes des règles , supérieur général et à vie de la congrégation du très-saint Sauveur, avec le titre perpétuel de recteur majeur. Il eût voulu décliner cette charge , mais tous ses efforts pour la faire passer sur un autre devenant inutiles , il fut forcé

d'accepter , malgré son humilité , le fardeau que lui imposait la volonté de Dieu.

Tous ceux qui avaient blâmé si indignement l'entreprise de notre saint , furent alors réduits au silence : les bénédictions et la prospérité que Dieu accordait au nouvel établissement les forcèrent enfin de changer de sentiment et de langage. Les Pères des missions apostoliques substituèrent à leur système de contrariété et d'opposition quelque chose de plus juste et de plus honorable ; ils finirent par avoir le bon esprit de reconnaître qu'il était plus beau pour eux de compter parmi leurs confrères le fondateur d'un nouvel institut , et s'en firent une gloire. Leurs supérieurs, depuis ce temps, regardèrent toujours comme un devoir pour eux de donner à Alphonse de fréquens témoignages de leur estime et de leur confiance ; ils l'invitèrent souvent de venir à Naples pour les exercices spirituels ou pour d'autres affaires importantes de leur société. Enfin , la divine Providence voulut tellement récompenser la fidélité de son serviteur pendant les ^ours mauvais , qu'elle changea encore une fois, à son égard , les dispositions de son père lui-même. Cet homme si terrible , quand il s'opposa d'abord à la vocation de son fils à l'état ecclésiastique, vaincu ensuite par la grâce , et de nouveau si fort affligé quand il vit ce même fils l'abandonner pour une entreprise à ses yeux inexécutable, éprouva une ioie extrême en apprenant Jes heureux succès du

zèle

ALPnONSE-MARIE DE LIGUORl. 97

zèle et de la vcrlu. Il voulut aller visiter lui-même l'établissement de Ciorani. Le spectacle digne des anges et des hommes qui s'offrit à ses yeux toucha vivement son cœur : il désira de partager une si belle et si sainte vie, demandant avec larmes, pour toute grâce, d'élre reçu dans la maison en qualité de frère laïque ; m.ais ses vœux ne purent être remplis li cause de l'invincible opposition qu'y mit constamment Alphonse.

Déjà la haute sainteté du serviteur de Dieu était connue dans tout le royaume de Naples et dans les Etats voisins : les œuvres de salut qui s'opéraient par son ministère et celui de ses compagnons y faisaient même très-grand bruit , et les évêques , les villes , et d'autres pays moins considérables demandaient à l'envi de posséder quelque établissement de la nouvelle congrégation. Ainsi , dès la première année de la profession des vœux , le 13 octobre 1752, Alphonse fonda la maison de saint Michel des Païens ; trois ans après , en 1755 , sur la demande du vénérable serviteur de Dieu, Mon-^ seigneur Lucci (1) , évéque de Bovino , il fonda encore celle d'ilicetto, sous le \\\.re àe sainte Ma7'ie delà Consolation^ eten 1757, celle de sainte Mat^ie mère de Dieu , à Capozèle , diocèse de Conza. Il

(1) Ce prélat, de l'ordre des Mineurs comentuels , fervent religieux avant d'être évèque, était lié depuis Ion j- temps avec Alphonse par la conformité de leurs senliraens, et par l'habitude des mêmes pensées graves et pieuses.

Fie de Lifiiton. E

08 VIE DO EiKNnF.or.rux

est vrai que ces divers élablissemens n'ont pas tous pu se soutenir: le nombre en fut réduit dans la suite ; il fallut mènie abandonner celte première maison de Scala , où la société avait pris naissance. Mais les vicissitudes par lesquelles a passé Toeuvre de notre saint ont été elles-mêmes autant de grâces. En éprouvant sa solidité , elles ont devancé, pour la certitude de sa durée , Texpérience des temps , et elles ont encore mieux manifesté la protection divine , qui Ta préservée de sa ruine au milieu même de rinstabilité.

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